Intelligence artificielle et université marocaine : l’urgence d’un débat académique – Par Bilal Talidi

Intelligence artificielle et université marocaine : l’urgence d’un débat académique – Par Bilal Talidi

Amal El Fallah Seghrouchni est une experte marocaine de renommée internationale en intelligence artificielle. Ministre déléguée en charge de la Transition numérique, elle pilote la stratégie « Maroc Digital 2030 » et promeut une IA éthique et souveraine. On la retrouve sur beaucoup de fronts, et cette chronique de Bilal Talidi ne lui rend pas justice. Il devrait toutefois l’interpeler sur la visibilité de son action et de son contenu.

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L’essor rapide de l’intelligence artificielle bouleverse les méthodes d’apprentissage et les pratiques de la recherche scientifique dans le monde. Dans les grandes universités internationales, ce phénomène suscite déjà des débats approfondis et la mise en place de cadres éthiques et juridiques précis. Au Maroc, relève Bilal Taldi, la question reste encore largement marginale dans les discussions universitaires. Pourtant, l’utilisation croissante des outils d’intelligence artificielle par les étudiants impose désormais d’ouvrir un débat de fond sur l’intégrité académique, la liberté scientifique et la souveraineté intellectuelle.

Bilal Talidi

Une université absorbée par les urgences sociales

Dans le paysage universitaire marocain, les discussions qui mobilisent le plus les acteurs du secteur concernent généralement les revendications sociales et les conditions de travail. Ces enjeux sont évidemment légitimes, mais ils occupent souvent tout l’espace du débat au détriment de questions essentielles liées à la mission première de l’université : produire du savoir, développer la recherche et former des compétences scientifiques.

Cette focalisation sur les problématiques sociales a pour effet de reléguer au second plan les transformations profondes qui affectent aujourd’hui l’enseignement supérieur à l’échelle mondiale. Parmi ces mutations figure l’essor de l’intelligence artificielle, qui redéfinit progressivement les méthodes de recherche, l’accès à l’information et les modes de production du savoir.

Dans les universités les mieux classées au niveau international, ces changements font déjà l’objet de discussions approfondies. Des spécialistes de la pédagogie, de l’éthique scientifique et des sciences de l’information débattent des implications de l’intelligence artificielle pour le système académique. Ces débats ont progressivement conduit à l’adoption de politiques institutionnelles visant à encadrer l’utilisation de ces technologies, notamment dans le domaine de la recherche scientifique.

L’université marocaine face à une transformation numérique

L’université marocaine n’est pas restée totalement à l’écart de cette évolution. Plusieurs établissements ont commencé à créer des filières dédiées à l’intelligence artificielle et aux technologies numériques avancées. Cette dynamique traduit une prise de conscience de l’importance stratégique de ces domaines, devenus un enjeu de compétition entre les universités publiques et privées.

Cependant, ces initiatives relèvent encore principalement d’une phase de découverte et d’adaptation. Il s’agit avant tout de comprendre les mécanismes de cette révolution technologique, d’explorer le fonctionnement des algorithmes et d’identifier les perspectives qu’ils ouvrent pour la recherche scientifique dans différents domaines.

Cette étape est importante, mais elle demeure insuffisante. Elle correspond davantage à une phase d’appropriation technologique qu’à une véritable réflexion pédagogique sur l’usage de ces outils dans la production scientifique.

L’IA, un défi comparable à l’arrivée d’Internet

La situation actuelle rappelle, par certains aspects, le moment où Internet a commencé à s’imposer dans les milieux scientifiques et éducatifs. À l’époque, la question centrale était de savoir comment intégrer cet outil dans les pratiques de recherche et d’enseignement.

Aujourd’hui, le défi est similaire, mais il se déploie dans un contexte technologique beaucoup plus favorable. Les plateformes d’intelligence artificielle bénéficient en effet d’une infrastructure numérique déjà largement diffusée dans la société.

Au Maroc, le marché de la téléphonie mobile comptait plus de 66,1 millions d’abonnements à la fin de septembre 2025, selon les données de la Direction des études et des prévisions financières. Ce taux de pénétration, qui atteint 166 %, signifie que le nombre d’abonnements dépasse largement la population du pays. En moyenne, chaque Marocain dispose de deux lignes téléphoniques.

Cette réalité crée un environnement numérique propice à l’accès généralisé aux plateformes d’intelligence artificielle, notamment celles qui sont disponibles gratuitement.

Un débat académique encore absent

Dans ces conditions, l’usage de ces outils par les étudiants devient pratiquement inévitable. Pourtant, malgré cette diffusion rapide des technologies d’intelligence artificielle, aucun débat structuré n’a réellement émergé dans les milieux universitaires marocains. Les médias eux-mêmes abordent encore rarement cette question sous l’angle académique.

Ce silence contraste avec l’enthousiasme qui entoure les promesses de l’intelligence artificielle. Beaucoup mettent en avant son potentiel pour améliorer l’efficacité de l’enseignement, faciliter la recherche scientifique, développer les compétences analytiques et améliorer la qualité des politiques publiques.

Mais derrière ces perspectives prometteuses se profilent également des défis majeurs.

Les risques pour l’intégrité scientifique

Le premier défi concerne l’intégrité académique. Les outils d’intelligence artificielle peuvent faciliter certaines formes de plagiat ou de production automatisée de textes scientifiques. Les systèmes de détection de fraude utilisés dans de nombreuses universités ont été conçus pour identifier les copiés-collés provenant d’Internet. Ils restent souvent inefficaces face aux contenus générés par des algorithmes.

Certaines plateformes d’intelligence artificielle rendent même extrêmement difficile l’identification de l’origine des informations utilisées, ce qui complique davantage le travail des enseignants et des jurys d’évaluation.

Or, les enseignants universitaires marocains sont aujourd’hui confrontés à cette situation sans avoir bénéficié d’une formation spécifique. Beaucoup d’entre eux ne disposent ni des outils ni des connaissances nécessaires pour distinguer clairement une production scientifique authentique d’un travail largement assisté par l’intelligence artificielle.

Vers une politique académique claire

Face à ces transformations, l’une des premières mesures nécessaires serait la révision des politiques universitaires relatives à l’intégrité académique. Ces règles devraient intégrer explicitement les conditions d’utilisation de l’intelligence artificielle dans la recherche scientifique.

L’objectif ne devrait pas être d’interdire ces outils, car une telle interdiction serait irréaliste. Il s’agirait plutôt de définir clairement les usages autorisés et ceux qui ne le sont pas.

Certaines universités occidentales ont déjà adopté ce type d’approche. Elles autorisent par exemple l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la traduction, la correction linguistique, l’organisation des données, la création de tableaux ou la visualisation graphique. En revanche, elles interdisent explicitement l’utilisation de ces outils pour produire directement des analyses ou des arguments scientifiques.

Au Maroc, en l’absence de directives institutionnelles claires, la responsabilité de juger les cas de fraude repose souvent sur l’appréciation individuelle des enseignants.

La question décisive du biais scientifique

Au-delà de la question du plagiat, un enjeu encore plus préoccupant se profile : celui des biais scientifiques. Les plateformes d’intelligence artificielle reposent sur des bases de données et des modèles conçus dans des contextes culturels, scientifiques et politiques spécifiques.

Cela signifie que les réponses qu’elles produisent peuvent refléter certaines orientations intellectuelles ou stratégiques. Si ces outils deviennent des instruments centraux dans la production scientifique, ils présentent le grand risque d’influencer les orientations de la recherche.

Dans un pays comme le Maroc, cette question soulève des enjeux de souveraineté intellectuelle. Une dépendance excessive à des plateformes étrangères pourrait orienter indirectement certains travaux de recherche ou certaines politiques publiques. A la longue, ils creuseront davantage les formes d’aliénation aux pensées d’ailleurs

Associer étudiants et enseignants à la réflexion

Pour répondre à ces défis, il est indispensable d’ouvrir un débat large au sein de l’université. Les étudiants chercheurs doivent être associés à cette réflexion afin de comprendre les responsabilités éthiques liées à l’utilisation de l’intelligence artificielle.

Dans le même temps, les enseignants universitaires devraient bénéficier de formations spécifiques leur permettant d’acquérir les connaissances nécessaires sur ces technologies. Cette formation constituerait un outil essentiel pour accompagner les étudiants et prévenir les usages abusifs.

Enfin, cette réflexion ne peut être dissociée d’un effort plus large visant à renforcer les bases de formation scientifique dès l’enseignement secondaire. Un étudiant qui arrive à l’université sans les compétences nécessaires risque de recourir massivement aux outils d’intelligence artificielle pour combler ses lacunes.

Ouvrir le débat pour préparer l’avenir

L’université marocaine se trouve aujourd’hui à un moment charnière. L’intelligence artificielle ouvre des perspectives considérables pour le développement de la recherche et de l’innovation. Mais ces opportunités s’accompagnent également de défis éthiques, pédagogiques et stratégiques.

Ouvrir ce débat, même tardivement, constitue désormais une nécessité. L’élaboration d’une politique académique claire permettra non seulement de préserver l’intégrité scientifique, mais aussi de garantir que l’intelligence artificielle devienne un outil de progrès plutôt qu’une source de dépendance intellectuelle.

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