Politique
La panenka ratée de Mostafa Ramid* – Par Youssef Aït Akdim
Avocat, Mostafa Ramid a été ministre de la Justice puis en charge des droits de l'homme, entre 2012 et 2021.
En plaidant pour l’usage des tests ADN afin d’établir la filiation des enfants nés hors mariage, Mostafa Ramid relance un débat sensible tout en brouillant les lignes politiques. Derrière l’apparente ouverture, la démarche s’apparente moins à une rupture idéologique qu’à une tentative de repositionnement stratégique dans un paysage politique en recomposition. Pour Le Chroniqueur Maure, Youssef Aït Akdim, l’ancien ministre de la Justice ne fait qu’exécuter une figure politique classique : la triangulation. Derrière cette triangulation, une tentative de se replacer au centre du jeu. Une tentative de récupération de l’inéluctable en l’islamisant.

Youssef Aït Akdim – Le Chroniqueur Maure
Le geste est trop acrobatique pour être tout à fait honnête… Mostafa Ramid, ancien ministre islamiste de la Justice, plaide pour l'usage des tests ADN afin d'établir la filiation des enfants nés hors mariage. À Casablanca, devant un colloque organisé par l'Association marocaine de l'orphelin , la figure tutélaire du Parti de la justice et du développement (PJD) déroule un exposé propre, presque professeur. Trop propre.
En réalité, Ramid vient d'exécuter une figure politique classique : la triangulation. Tony Blair et Bill Clinton ont perfectionné l'art de reprendre l'idée de l'adversaire pour la neutraliser, occuper le terrain moral et déplacer la bataille du registre des valeurs vers celui de la compétence. Ici, la méthode est adaptée à la sauce islamiste : assez souple pour séduire, mais assez orthodoxe pour rassurer. Récupérer un combat ancien des féministes et des défenseurs des droits de l'enfant, puis le reformuler dans un langage suffisamment religieux pour ne pas braquer sa base.
Ramid ne plaide pas pour les droits des enfants privés de filiation. Il plaide plutôt pour une charia reconditionnée en justice sociale. Enveloppé dans un lexique de « certitudes » ( yaqiniyat ), son argumentaire martèle que la charia est justice avant d'être répression. Il érige des piliers : justice divine, responsabilité individuelle, et distinction entre licite et illicite. Il insiste sur le fait que la fornication ( zina ) est un péché grave, mais qu'il n'existe aucune base coranique justifiant de punir l'enfant pour le péché des parents. Puis il glisse, en passant, que l'ADN est un moyen certain de prouver la filiation dans le cas d'un enfant né hors mariage.
On se frotte les yeux. Un islamiste qui parle comme une ONG féministe. On aimerait croire à une conversion.
L'idée est transparente. Ramid feint l'ouverture sans rien céder sur l'architecture morale. Son propos n'évoque ni conventions internationales, ni discrimination structurelle. Il ne proclame pas les droits de l'enfant. À aucun moment n’est mobilisé le vocabulaire de la dignité, encore moins celui des droits universels. Avec une conséquence : islamiser une avancée sociétale pour rendre la gauche superflue. Car, la revendication du droit à la filiation des enfants nés hors mariage a d'abord été portée par les travailleuses sociales comme Aïcha Ech-Chenna , les féministes, au prix de la stigmatisation et de l'accusation d'importer des mœurs étrangères. Le PJD arrive tard, quand le sujet est mûr, quand l'État hésite, et, disons-le, à un moment où la réforme de la Moudawana reste suspendue à un arbitrage souverain.
Le timing en politique est toujours décisif. Après sa débâcle de 2021, le PJD est dans une quête éperdue de réhabilitation. Et aujourd'hui, le parti islamiste cherche à retrouver sa place centrale dans l'échiquier politique. Les législatives de 2026 se profilent comme une échéance de retour, et peut-être surtout comme une occasion de faire valoir une utilité auprès des « gens d'en haut ».
Au-delà du PJD, au sein duquel Ramid n'est pas actif, les islamistes ne peuvent plus revenir sur la scène en brandissant un conservatisme brut : ils l'ont déjà fait, et le Maroc a déjà entendu la musique. Ce courant politique doit se redessiner un profil de « réformateur raisonnable ». Ramid offre ce produit prêt à l'emploi, un compromis emballé sous cellophane qui semble réconcilier les passions contradictoires d'un parti de l'élite politique du royaume.
Le précédent du débat autour de la légalisation de l'avortement devrait pourtant vacciner les naïfs. Après le choc des attentats du 16 mai 2003, les dirigeants du PJD avaient déjà joué cette partition. J'ai le souvenir d'une conférence du collectif Démocratie et Modernité, vers 2005. Dans un des grands amphithéâtres de la faculté de médecine de Casablanca, un autre dirigeant islamiste, Saâd Eddine El Otmani avait exposé les conditions dans lesquelles il était personnellement favorable à légaliser l'avortement. L'ouverture semblait sincère.
Il y a une mécanique marocaine de la controverse morale . La société débat, les partis entrent dans la danse, les islamistes testent leurs limites, les progressistes espèrent un basculement, et à la fin la décision est toujours récupérée par l'institution monarchique, dans son rôle de régulateur. Ces « questions de société » sont le terrain par excellence de la recentralisation monarchique . Les islamistes le savent mieux que quiconque. Ils ont appris à vivre sous cette ombre, à négocier avec elle, à se présenter comme des auxiliaires plutôt que comme des rivaux. Même s'ils en testent régulièrement les limites.
Ramid ne parle donc pas seulement aux progressistes. Il s'adresse d'abord à l'État. C'est une offre de service politique, plus qu'un geste humaniste.
De 2012 à 2021, lorsque Ramid et ses camarades étaient aux affaires, ils n'ont pas fait sauter les verrous. Ils ont gouverné comme on gouverne au Maroc : en temporisant, en renvoyant au consensus social, en s'abritant derrière l'équilibre des institutions. Ramid, lorsqu'il portait la position de l'État sur les droits humains, n'a pas laissé la trace d'un ministre militant de la filiation. On peut donc dire que l'ancien ministre se découvre une audace posthume.
Reste le dilemme des acteurs progressistes. Accepter cette « main tendue » islamiste, c'est risquer de donner à un adversaire politique un crédit moral qu'il n'a pas gagné par l'action et, surtout, valider l'idée que la réforme ne devient légitime qu'une fois reformulée en langage islamique. Refuser, c'est apparemment sectaire et laisser les conservateurs occuper l'espace du centre raisonnable.
Ramid vient de tenter une panenka politique :
A revers les progressistes qu'il a toujours combattus, feindre la frappe et déposer le ballon au centre du débat. Mais au Maroc, le gardien ne plonge pas. Il attend le plus souvent, les pieds bien campés sur sa ligne.