L’Algérie dans la politique étrangère espagnole Omission discursive ou changement de paradigme ? 1/2 Par Mohamed Benabdelkader

L’Algérie dans la politique étrangère espagnole Omission discursive ou changement de paradigme ? 1/2 Par Mohamed Benabdelkader

Le Chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez avec les chefs des missions diplomatiques à l’étranger, le ministre des affaires étrangères José Manuel Albares à sa gauche, et à sa droite l’ambassadeur d’Espagne à Rabat Enrique Ojeda Vila

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Dans une analyse fine du discours diplomatique espagnol, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader interroge l’absence remarquée de l’Algérie dans les priorités affichées par Pedro Sanchez. Omission rhétorique ou inflexion stratégique assumée ? À travers les mots du chef du gouvernement espagnol, c’est toute une recomposition du voisinage sud de l’Europe qui semble se dessiner.

Mohamed Benabdelkader

Une stratégie de politique étrangère désigne l'ensemble cohérent des orientations, des objectifs et moyens, qu’un État mobilise pour organiser et conduire ses relations internationales. Elle vise à défendre et promouvoir des intérêts nationaux tels que la sécurité, la souveraineté, la prospérité économique ou le rayonnement géopolitique. Cette stratégie se traduit à la fois par des choix discursifs d’un Etat — qui révèlent priorités, lignes rouges et positionnements — et par des pratiques diplomatiques concrètes d’exécution, qu’il s’agisse de négociations, d’alliances, de médiations, d’actions coercitives, ou de décisions prises pour interagir avec d'autres Etats et institutions internationales, visant la sécurité nationale, les échanges économiques et la promotion de valeurs culturelles.

L’analyse de la politique étrangère d’un pays, s'appuie sur plusieurs paramètres interdépendants, à la fois internes et externes, qui expliquent ses choix et ses comportements sur la scène internationale, comme le soutien de l’opinion publique, le rapport de forces, ainsi que l’intégration des dimensions géopolitiques et géoéconomiques. En pratique, pour comprendre la fabrication concrète de l’action internationale d’un État, et savoir comment et pourquoi cet État agit à l’extérieur de ses frontières, l’analyse de sa politique étrangère ne se limite pas à décrire des décisions diplomatiques, elle cherche à expliquer leurs causes profondes, leurs mécanismes et leurs effets, à travers une grille de lecture qui relie contexte interne, environnement international et logique des décideurs, tout en examinant le système et les processus de décision, mais aussi les discours officiels des décideurs.

Si l’analyse du discours diplomatique d’un dirigeant s’avère indispensable à la compréhension de la politique étrangère de son pays, c’est parce que le langage ne se réduit pas à un simple vecteur de communication, il constitue un instrument d’action, de légitimation et de configuration du réel international. Le discours diplomatique ne décrit pas seulement une orientation stratégique, il la construit, l’annonce et la prépare.

Depuis le début de l’année 2026, plusieurs déclarations officielles ont illustré cette dynamique, laissant entrevoir l’émergence d’une nouvelle configuration géopolitique, notamment au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. À titre d’exemple, les récentes déclarations du président algérien, traduisent une tentative désespérée de repositionnement face aux impasses de sa diplomatie. Parallèlement, les prises de parole successives de Massad Boulos, conseiller spécial pour l’Afrique auprès du Président Donald Trump, ont visé à rappeler à l’Algérie l’importance de l’application de la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies relative au plan marocain d’autonomie au Sahara sous souveraineté marocaine.

Dans le même registre, le communiqué du ministère marocain des Affaires étrangères annonçant l’invitation adressée par Donald J. Trump à Mohammed VI, en sa qualité de président du Comité Al-Qods, pour rejoindre en tant que membre fondateur un Conseil de Paix initié par le président américain, s’inscrit dans une volonté affichée de « contribuer aux efforts de paix au Moyen-Orient et d’adopter une nouvelle approche pour résoudre les conflits dans le monde ». Enfin, le discours du chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez, prononcé le 8 janvier à Madrid à l’occasion de la Xe Conférence des ambassadeurs, a confirmé cette recomposition en appelant la Commission européenne à développer de manière urgente des partenariats stratégiques renforcés avec le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal.

Ainsi, ces séquences discursives, loin d’être de simples prises de parole conjoncturelles, participent à la structuration d’un nouvel agencement régional où le discours ne se contente plus d’accompagner l’action diplomatique, mais la précède, la prépare et parfois, en fixe les contours normatifs. Le langage devient alors un espace de projection stratégique, il sélectionne les partenaires, hiérarchise les priorités et redessine les centralités régionales.

C’est précisément dans cette perspective que le discours de Pedro Sanchez, prononcé devant les 138 chefs de missions diplomatiques espagnoles accréditées à travers le monde, retient particulièrement l’attention. En exposant sa vision du voisinage stratégique de l’Espagne, le chef du gouvernement espagnol a procédé à une reconfiguration explicite de l’espace régionale ainsi qu’à une reformulation des choix prioritaires et urgents pour la politique étrangère espagnole et européenne 

« Il est urgent que l'Union européenne renforce, modernise et démontre au monde entier qu'il est possible de bâtir un voisinage pacifique, sûr et stable, fondé sur une prospérité partagée, avec des voisins aussi importants pour notre pays que le Maroc, le Sénégal et la Mauritanie. C'est pourquoi nous proposons que la Commission européenne développe des partenariats stratégiques renforcés avec ces trois pays dans les prochains mois. Ce sera également l'une des priorités de la politique étrangère européenne et de notre politique de voisinage méridional pour 2026 »

Dans la recomposition d’une nouvelle cartographie d’un voisinage pacifique et prospère, l’absence totale de l’Algérie – aucune mention explicite, aucune allusion indirecte, aucune évocation même marginale – interpelle vivement. Seuls les acteurs importants sont visibles au radar diplomatique espagnol : une quinzaine de pays (Afghanistan, Ukraine, Russie, Soudan, Yémen, Myanmar, Venezuela, Israël, Palestine, Maroc, Sénégal, Mauritanie, Gaza, Inde, Chine). Loin d’être anodin, ce silence envers l’Algérie – inhabituel dans le discours diplomatique officiel de l’Espagne – constitue un signal éloquent, une omission créatrice de sens, dans la mesure où elle réorganise implicitement les hiérarchies diplomatiques et signale une rupture dans les priorités relationnelles de Madrid.

Dans un contexte où les discours diplomatiques sont minutieusement calibrés, l’omission d’un acteur régional majeur ne saurait être interprétée comme un simple oubli rhétorique. Elle suggère dans le discours de Pedro Sanchez une mise à distance symbolique, voire une marginalisation stratégique dans la représentation officielle du voisinage espagnol. Ce silence — presque assourdissant — fonctionne dès lors comme un acte diplomatique en creux : il redéfinit les lignes de proximité, recompose les axes de coopération et entérine une nouvelle hiérarchie des partenariats. En d’autres termes, l’absence devient ici une forme de présence négative, révélatrice d’une inflexion dans la lecture espagnole de l’équilibre régional.

Lorsqu’un dirigeant politique omet totalement, dans son discours diplomatique, un État avec lequel son pays entretient une tension, cette absence n’est presque jamais neutre. En diplomatie, le silence est souvent aussi signifiant que la parole, il pourrait être interprété comme forme de désescalade symbolique qui consiste à ne pas nommer un adversaire pour éviter de dramatiser la relation, comme il pourrait s’inscrire dans une stratégie discursive qui consiste à refuser de lui accorder un statut stratégique, à nier sa centralité. Si l’Algérie ne figure pas parmi « les voisins importants » explicitement reconnus dans le discours inaugural de Sanchez à l’instar du Maroc, de la Mauritanie ou du Sénégal, elle ne se voit pas davantage évoquée comme un acteur avec lequel les relations seraient problématiques, contrairement à Israël explicitement mis en cause pour « ses bombardements à Gaza ». Cette double absence est éloquente : l’Algérie n’est ni intégrée au cercle des partenariats stratégiques, ni assumée comme interlocuteur conflictuel. Elle est simplement tue.

Reléguée hors du registre des alliances structurantes et exclue du champ des tensions formulées, elle s’efface dans un silence diplomatique dont la charge symbolique peut s’avérer plus incisive qu’une critique frontale. Car, en diplomatie, omettre de nommer un acteur équivaut souvent à lui denier reconnaissance, centralité ou même dignité d’adversaire. Le silence de Sanchez à l’égard de l’Algérie, loin d’être neutre, redessine franchement et de manière bien assumée, les contours du voisinage stratégique espagnol. Ainsi, une politique étrangère ne se lit pas seulement dans les actes, elle s’annonce, se justifie et se construit d’abord dans les mots.

Il convient de rappeler dans ce contexte, que la crise diplomatique et commerciale entre l’Espagne et l’Algérie, déclenchée en 2022 par le soutien de Madrid au plan d’autonomie marocain pour le Sahara, semble être partiellement apaisée entre 2024 et 2025, comme en attestent la reprise progressive des échanges commerciaux et le retour de l’ambassadeur algérien à Madrid. Néanmoins, cette décrispation demeure davantage technique et pragmatique, sans véritable réchauffement politique. Les relations bilatérales continuent d’être marquées par une méfiance persistante, un dialogue stratégique limité et l’absence de relance institutionnelle substantielle, maintenant les deux pays dans un état d’incertitude latente et de tension contenue. À cet égard, la visite annoncée du président Abdelmadjid Tebboune à Madrid, toujours en suspens, illustre l’hésitation des deux capitales à franchir le seuil d’une normalisation pleinement assumée.

C’est dans cette dynamique de tension que le président espagnol Pedro Sanchez, lors de son discours d’ouverture de la conférence des ambassadeurs, tient à désigner avec précision les acteurs clés de son environnement régional, tout en omettant délibérément le voisin algérien. Cette omission, loin d’être fortuite, s’inscrit dans une construction symbolique sophistiquée de l’espace diplomatique, où l’effacement nominal sert d’outil rhétorique puissant. Elle révèle non seulement une volonté affirmée de mise à distance politique vis-à-vis d’Alger, mais aussi une stratégie calculée de redéfinition de la carte relationnelle espagnole, excluant cet acteur traditionnel du champ des partenariats jugés indispensables par Madrid au profit d’une reconfiguration urgente centrée sur des priorités nouvelles.

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