Le palais de Carthage à l’épreuve de la mémoire de Gafsa – Par Hatim Betioui

Le palais de Carthage à l’épreuve de la mémoire de Gafsa – Par Hatim Betioui

Le palais de Carthage s’engagera-t-il à la lumière des évolutions dans la région dans une relecture de son positionnement régional, en phase avec la dynamique d’un règlement politique attendu du conflit du Sahara, ou maintiendra-t-il son alignement actuel au sein d’un axe régional aux contours bien définis ?

1
Partager :

Depuis le déclenchement du conflit du Sahara en 1975, la Tunisie avait adopté une position de neutralité positive, soutenant notamment la Marche verte pacifique par laquelle le Maroc a recouvré son Sahara. Ce cap, maintenu pendant des décennies, a connu un tournant en août 2022, lorsque Tunis a accueilli le chef du Front Polisario, provoquant une crise diplomatique avec Rabat. À la lumière des dynamiques régionales et des précédents historiques, notamment les événements de Gafsa en 1980, ce changement interroge la mémoire politique et les constantes stratégiques dans le Maghreb.

Hatim Betioui

Un basculement diplomatique inattendu

Ce 26 août 2022 a marqué une date charnière dans les relations maroco-tunisiennes. Ce jour-là, le président tunisien Kaïs Saïed a reçu Ibrahim Ghali, secrétaire général du Front Polisario, en marge du Sommet de Tokyo sur le développement de l’Afrique, en rupture avec de longue décennies de neutralité. Rabat ne pouvait qu’interpréter cette initiative comme un alignement régional et non comme une simple entorse protocolaire, ouvrant la voie à une quasi-rupture diplomatique.

Cette crise est intervenue alors même qu’un élan diplomatique soutenait la position marocaine sur le Sahara. En 2020, le président américain Donald Trump avait reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara, décision majeure émanant d’un membre permanent du Conseil de sécurité. Entre 2022 et 2024, l’Espagne et la France ont qualifié le plan marocain d’autonomie de solution sérieuse, crédible et réaliste. Cet élan a été consolidé par la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, qui a réaffirmé la primauté d’une solution politique fondée sur l’initiative marocaine.

Le 29 janvier dernier, une déclaration conjointe entre Rabat et l’Union européenne a confirmé l’adhésion des vingt-sept États membres à l’appel du Conseil de sécurité invitant les parties à engager des négociations sans conditions préalables sur la base du plan d’autonomie, consolidant ainsi les termes de la résolution du Conseil de sécurité.

Le souvenir de Gafsa

L’acte du palais de Carthage étant acté, il ne faut pas oublier que rien n’est immuable en diplomatie, et certains épisodes maroco-tunisiens méritent d’être rappelés au souvenir de l’actuel président tunisien, Kais Saïed.

Le 27 janvier 1980, lors des événements de Gafsa, le président tunisien Habib Bourguiba appela le roi Hassan II en déclarant : « Je suis attaqué… Que ferez-vous ? ». La réponse fut immédiate : « Toute mon armée est à votre disposition ».

Dans ses mémoires intitulées Mes années (سنواتي), l’ancien ministre libyen des Affaires étrangères Abdel Rahman Shalgam rapporte le témoignage d’Ahmed Bennour, ancien secrétaire d’État tunisien à la Sécurité. Selon lui, les événements de Gafsa trouvent leur origine dans un différend entre la Libye et la Tunisie, notamment avec le Premier ministre Hédi Nouira, perçu par le colonel Mouammar Kadhafi comme l’artisan de l’échec de l’accord d’union de Djerba en 1974.

Pour que Gafsa ne soit pas un simple souvenir

En Algérie, le président Houari Boumediene s’était également farouchement opposé à cet accord, qu’il considérait comme un bouleversement de l’équilibre régional. Des discussions entre Tripoli et Alger auraient alors conduit à la décision de favoriser un changement de régime à Tunis.

D’après Bennour, le Front Polisario, soutenu par la Libye et l’Algérie, aurait été chargé d’acheminer des opposants tunisiens depuis la Libye, de les armer et de les infiltrer à Gafsa via la frontière algéro-tunisienne pour déclencher une insurrection armée. L’opération fut déjouée grâce à l’afflux d’une aide militaire en provenance de la France, des États-Unis et du Maroc.

Taher Belkhodja, ministre tunisien de l’Intérieur et de l’Information sous l’ère de Habib Bourguiba, évoque brièvement dans ses mémoires, « Habib Bourguiba… itinéraire d’un leader »  الحبيب بورقيبة.. سيرة)

زعيم), que les Tunisiens Arabi Akrémi et Ezzedine Cherif, qui avaient convoyé des armes vers Gafsa en provenance de Libye, opéraient dans ce pays au sein d’un réseau chargé d’acheminer des armes à travers les frontières au profit du Front Polisario.

Carthage face aux nouvelles dynamiques diplomatiques

À la lumière des mutations régionales et internationales accélérées, et alors que des pourparlers discrets ont débuté à Madrid et à Washington sous parrainage américain afin d’explorer une solution politique au conflit du Sahara dans le cadre de l’initiative marocaine d’autonomie, la Tunisie semble aujourd’hui placée devant un choix diplomatique délicat.

Le palais de Carthage s’engagera-t-il à la lumière de ces évolutions dans une relecture de son positionnement régional, en phase avec la dynamique d’un règlement politique attendu du conflit, ou maintiendra-t-il son alignement actuel au sein d’un axe régional aux contours bien définis ?

La réponse ne déterminera pas seulement l’avenir des relations maroco-tunisiennes ; elle révélera également la capacité de la diplomatie tunisienne à retrouver son positionnement traditionnel dans une région dont les équilibres politiques et diplomatiques se redessinent avec discrétion, patience et profondeur.

D’autant que, selon des informations circulant dans certains cercles diplomatiques, l’Algérie semble, dans un contexte non officialisé, accepté d’examiner la proposition d’autonomie sous souveraineté marocaine comme base d’un règlement définitif du différend saharien, sous l’effet de fortes pressions américaines visant à accélérer la résolution du conflit.

lire aussi