Le PJD est-il prêt à affronter les enjeux de la politique étrangère marocaine ? - Par Bilal Talidi

Le PJD est-il prêt à affronter les enjeux de la politique étrangère marocaine ? - Par Bilal Talidi

Le secrétaire général du PJD (D), lors de l’ouverture de la réunion du secrétariat général, a tenu des propos en totale cohérence avec ceux de son adjoint Driss Azami

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Alors que le Parti de la justice et du développement réaffirme son positionnement dans l’opposition, son discours demeure centré sur les équilibres internes et la lutte contre la corruption. Pour Bilal Talidi, face aux mutations profondes de la politique étrangère du Maroc, la question se pose : le parti dispose-t-il d’une vision adaptée aux transformations stratégiques en cours ?

Bilal Talidi

Un discours focalisé sur l’intérieur

La semaine dernière a été marquée par plusieurs prises de parole de dirigeants du Parti de la justice et du développement. Le secrétaire général adjoint du parti, Driss Azami, s’est détaché du lot en bénéficiant d’un espace plus large pour s’exprimer au nom de la formation et exposer ses positions et ses orientations politiques.

Le secrétaire général lui-même, lors de l’ouverture de la réunion du secrétariat général, a tenu des propos en totale cohérence avec ceux de son adjoint, réaffirmant les positions du parti, sa poursuite du combat contre la corruption et la dénonciation des lobbies économiques, tout en rappelant les risques qu’ils font peser sur l’économie et la stabilité de l’État.

En réalité, on n’attend pas d’un parti d’opposition qu’il adopte un autre registre. Il lui revient d’illustrer la différence entre la période où il dirigeait le gouvernement et celle où Aziz Akhannouch a pris en charge la gestion des affaires publiques. Évoquer les prix de la viande, du poisson, des carburants et d’autres produits, puis les comparer à la situation antérieure, relève du jeu politique et de la logique de polarisation propre à tout parti.

Cependant, ce qui frappe dans le discours du parti, c’est qu’il reste cantonné à la politique intérieure et n’accorde aucune attention à la place du Maroc dans son environnement extérieur. L’attention se porte ainsi sur le départ de Aziz Akhannouch de la direction du Rassemblement national des indépendants et sur l’accession de M. Chouki à la présidence du parti. Pour les dirigeants du PJD, cette évolution, cela va de soi, constituerait le signe de l’échec d’un projet ayant conduit à leur sortie.

Un regard tourné vers le passé

Il est certes important pour le PJD de se positionner sur le départ du chef du gouvernement de la direction de son parti. Il est dans la nature d’une formation d’opposition de capitaliser sur de tels événements pour renforcer son discours et essayer d’améliorer son positionnement sur l’échiquier politique.

Mais, une fois encore, ce discours demeure tourné vers le passé, ou au mieux vers un présent immédiat. Il ne s’inscrit pas dans une perspective d’avenir. Il ne dit rien de la vision du parti pour un Maroc transformé, bien différent de celui qu’il dirigeait il y a quinze ans.

On a relevé, dans l’intervention du secrétaire général adjoint, qu’il limitait l’expérience gouvernementale du PJD à la période Benkirane, considérant arbitrairement, voire démagogiquement, que le gouvernement de Saad Dine El Otmani n’avait aucun lien avec le parti. Cela signifie renseigne sur une seule chose : la formation de Benkirane continue de traîner sa crise interne et reste prisonnière d’une vision normative façonnée par la période de ce derneir à la tête du gouvernement. Elle semble ainsi s’éloigner de la compréhension d’un Maroc qui s’est transformé, notamment durant le mandat de Saad Dine El Otmani, lorsque fut conclu l’accord avec Washington et Tel-Aviv en 2020. Aujourd’hui, le pays s’inscrit dans une nouvelle dynamique de transformations auxquelles il est peu probable que le PJD puisse s’adapter aisément.

Le secrétaire général, Driss Azami, a déclaré dans un langage empreint d’idéologie que s’il devenait ministre, il ne recevrait pas un ministre sioniste et que, s’il en avait la possibilité, il l’arrêterait. Une telle déclaration soulève, selon moi, une interrogation majeure sur la vision du parti pour le Maroc de l’après-Benkirane, devenu une référence pour une large partie de ses dirigeants.

Les transformations de la politique étrangère

La Constitution, ou du moins la pratique institutionnelle et politique, établit clairement que la politique étrangère relève des prérogatives exclusives du Roi. C’est lui qui la conduit, sans qu’il soit nécessaire de solliciter l’avis des partis ou même du gouvernement.

Dans les faits, que l’on adhère ou non à ses orientations, le Maroc a accompli des avancées significatives qui marquent une rupture avec la période de Saad Dine El Otmani, où le débat portait essentiellement sur l’accord conclu et sur la capacité du Royaume à concilier la défense de sa cause nationale et la fidélité à ses positions de principe à l’égard de la question palestinienne.

Aujourd’hui, la politique étrangère marocaine, au service de la cause nationale, traverse une phase particulièrement sensible. D’une part, le Royaume participe, sous parrainage américain, aux consultations sur l’autonomie visant à clore le dossier du Sahara conformément à la résolution 2797 du Conseil de sécurité, qui consacre cette proposition comme cadre de solution. D’autre part, il engage des discussions plus complexes et délicates au sein du Conseil de paix, notamment sur son rôle dans la stabilisation sécuritaire de la bande de Gaza, à travers la présence d’officiers militaires et sécuritaires marocains dans la zone la plus sensible du territoire, à Khan Younès, bastion de la direction du Hamas.

Il est certain que les dirigeants et militants du parti sont troublés par les déclarations du ministre des Affaires étrangères concernant le rôle du Maroc et le programme qui lui a été confié en matière de lutte contre l’extrémisme et la haine à Gaza. Pourtant, aucun d’entre eux n’a exprimé, à ce stade, un rejet ou une condamnation explicite. Leur conviction idéologique, telle qu’exprimée par le secrétaire général et son adjoint, consiste à considérer le Hamas comme un mouvement de résistance et de libération, et non comme une organisation terroriste. Il est donc probable que leur réserve non formulée tienne à la crainte que la lutte contre la haine et le terrorisme dans le discours à Gaza, sous ingénierie américaine, ne recouvre en réalité un rôle marocain direct dans la confrontation avec les mouvements de résistance.

Entre conviction et responsabilité politique

En tant que chercheur et analyste, je ne m’attarderai pas sur les convictions idéologiques en elles-mêmes. Celles-ci relèvent d’abord du responsable politique qui les porte et construit son discours en conséquence. Ce qui m’intéresse davantage, ce sont deux points essentiels : d’une part, les limites de la compatibilité entre le principe idéologique et les exigences de la politique ; d’autre part, la projection vers l’avenir.

Si le Maroc s’est engagé dans ces transformations, sans doute déstabilisantes pour le PJD et sa doctrine à l’égard de la question palestinienne, quel serait alors le sens de briguer la première place électorale avec le slogan de la conquête du leadership politique ?

Sortir du prisme du passé

Il est du droit de tout parti politique de nourrir des ambitions et de mobiliser ses ressources pour les concrétiser. Mais, aux yeux de l’opinion publique, il apparaît clairement que le Parti de la Justice et du Développement doit dépasser un discours exclusivement tourné vers le passé ou entièrement centré sur la critique de l’adversaire. À ce registre nécessaire, il lui revient d’ajouter une parole complémentaire, exposant sa vision et ses réponses pour l’avenir, ainsi que sa manière d’appréhender les défis à venir.

Il y a un an, j’ai posé la question de l’avenir sous l’angle de son articulation avec la politique intérieure : qu’a retenu le parti des leçons du passé ? A-t-il un problème avec l’État ou non ? Si tel est le cas, d’où vient cette difficulté ? Du parti et de son discours, ou de l’État lui-même ? S’il existe la conviction d’une crise, s’agit-il d’une crise avec le parti en tant que tel ou avec sa direction ? Et si l’on choisit d’écarter ces interrogations, en considérant qu’elles sont dénuées de sens et que tel serait le destin des islamistes dans toute expérience politique, quelle serait alors la vision d’avenir si les mêmes conditions venaient à se reproduire ?

À ce jour, aucune de ces questions n’a reçu de réponse. C’est pourquoi une nouvelle interrogation s’impose, relative à l’interaction avec les impératifs de la politique étrangère.

L’épreuve de la politique étrangère

Supposons que le parti ait réussi à se reconstruire, à remobiliser ses ressources et ses militants, et qu’il obtienne une victoire électorale lui permettant d’occuper la première place sur la scène politique. Comment réagirait-il face aux données de la politique étrangère de son pays ? Quel serait le discours du chef du gouvernement issu des urnes ? S’opposerait-il à la position de l’État ou adopterait-il un discours de compréhension et d’adhésion, consacrant la réalité d’un État exerçant ses prérogatives, tandis qu’un chef de gouvernement en accepterait formellement les résultats tout en exprimant, sur le plan populaire, une réserve critique ?

À mon sens, il convient ici de dissocier le principe idéologique de la pratique politique avec la précision d’un scalpel. Si le PJD, comme tout parti politique, est en droit de porter ses convictions doctrinales, et s’il reconnaît par ailleurs que la politique étrangère relève des prérogatives royales, le rôle du gouvernement étant d’appuyer le Roi et l’État, la question centrale devient la suivante : quelle est la vision du parti face à ce défi ? Est-il prêt à l’affronter, et avec quel discours ?

Deux options s’imposent

La logique conduit à envisager deux voies. La première consisterait à aborder les élections avec une ambition mesurée, tenant compte d’une éventuelle absence de préparation du PJD à affronter les enjeux extérieurs du Maroc, notamment ceux liés à la question palestinienne. Dans ce cas, le parti sortirait fidèle à ses convictions idéologiques, les préserverait, et ne se trouverait pas contraint de se placer et/ou de placer l’État dans une position institutionnellement inconfortable, tout en conservant une liberté d’expression dans l’espace civil.

La seconde option impliquerait un changement substantiel dans la relation entre conviction doctrinale et responsabilité politique. Cela supposerait d’abandonner les déclarations relevant d’une phase normative antérieure et de s’inscrire pleinement dans la logique de l’État, en soutenant sa vision stratégique.

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