L’enjeu linguistique dans les relations maroco-espagnoles – Par Mohamed Benabdelkader

L’enjeu linguistique dans les relations maroco-espagnoles – Par Mohamed Benabdelkader

Le recteur de l'université de Cordoue, Manuel Torralbo, et l'ambassadrice du Royaume du Maroc à Madrid, Karima Benyaich, inaugurant à Cordoue la chaire « Fatima al-Fihriya » sur les relations hispano-marocaines. ( Photo MAP Juillet 2025)

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Au-delà de la vitalité diplomatique, commerciale et sécuritaire entre Rabat et Madrid, la relation maroco-espagnole reste confrontée à un défi plus discret mais décisif : celui de la langue. Dans cette lecture, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader montre que la solidité d’un partenariat stratégique ne peut reposer sur les seuls échanges économiques. Elle exige aussi une confiance culturelle profonde, nourrie par l’apprentissage réciproque de l’espagnol et de l’arabe, la reconnaissance d’une mémoire linguistique partagée.

Mohamed Benabdelkader

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a récemment affirmé que la relation bilatérale entre l’Espagne et le Maroc traverse « le meilleur moment de son histoire ». Cette déclaration, loin d’être une simple formule diplomatique, repose sur des fondements concrets : des liens diplomatiques exceptionnellement denses, qui servent de socle à des relations politiques et économiques privilégiées. Avec un volume commercial record avoisinant les 23 milliards d’euros, l’Espagne s’affirme comme le premier partenaire commercial du Maroc, tandis que ce dernier devient le premier partenaire de l’Espagne en Afrique. Ces échanges entre les deux voisins de la Méditerranée occidentale atteignent des niveaux inédits, consolidant une interdépendance économique croissante et une coopération sans précédent.

Commerce et confiance

Cette réalité économique invite naturellement à relire Montesquieu, qui dans « De l’esprit des lois » (1748), développe sa célèbre théorie du doux commerce, soutenant que « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix » Selon lui, le négoce crée entre les nations une interdépendance mutuelle fondée sur les besoins réciproques. En multipliant les contacts, il adoucit les mœurs, réduit les préjugés, favorise la tolérance et rend la guerre moins probable, car elle devient économiquement coûteuse pour tous. Appliquée au couple Maroc-Espagne, cette thèse semble pleinement se vérifier : l’intensification des flux commerciaux, des investissements et des mobilités humaines aurait créé une stabilité nouvelle, confirmant le diagnostic optimiste d’Albares.

Pourtant, cette lecture montesquievienne, aussi séduisante soit-elle, reste incomplète. C’est ici que la pensée de Spinoza révèle toute sa profondeur et sa pertinence pour comprendre le cœur des relations internationales. Alors que Montesquieu voit dans le commerce un mécanisme quasi mécanique de pacification, Spinoza, dans son « Traité politique » (1676), en propose une conception bien plus exigeante, affirmant que « La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance et de justice. » Pour le philosophe hollandais, la simple cessation des hostilités ou même une prospérité économique partagée ne constitue qu’une paix négative, fragile et illusoire. La véritable paix est positive : elle suppose une disposition active des âmes collectives, une confiance raisonnée et réciproque, une reconnaissance mutuelle de justice, et une bienveillance qui transcende le seul calcul d’intérêts.

Dès lors, si les échanges commerciaux hispano-marocains atteignent des sommets et créent une interdépendance réelle, ils ne garantissent pas ipso facto l’émergence de cette paix vertueuse spinoziste. Le « doux commerce » adoucit peut-être les mœurs, mais il ne produit pas automatiquement la confiance profonde ni le sentiment de justice partagée que Spinoza juge indispensables à une relation durablement excellente.

C’est précisément cette confiance mutuelle entre les peuples qui constitue l’enjeu central et le point de vulnérabilité des relations hispano-marocaines, particulièrement au niveau de l’opinion publique espagnole. Fait révélateur, ce sont d’ailleurs les Espagnols eux-mêmes qui le soulignent le plus nettementselon les données du Centre d’Investigations Sociologiques (CIS) publiées à la fin de l’année 2025, 42,2 % des personnes interrogées considèrent le Maroc comme l’un des pays avec lesquels l’Espagne pourrait entrer en conflit armé. Le Royaume se place ainsi au deuxième rang des menaces perçues par les espagnols, juste derrière la Russie (57 %) et loin devant les États-Unis (30,2 %).

Cette perception de méfiance et de prudence que nourrit un secteur considérable de l’opinion publique espagnole envers le Maroc mérite, à elle seule, un traitement spécifique, c’est toutefois au cœur de ce paramètre de confiance que se profile, dans la réflexion que je souhaite développer ici, un enjeu relationnel fondamental, il s’agit de la place de l’espagnol et de l’arabe dans la coopération culturelle bilatérale, et qui suscite aujourd’hui une préoccupation croissante des deux côtés.

L’Observatoire global de l’espagnol cristallise ce sentiment dans son rapport 2025 « L’espagnol dans le paysage linguistique du Maroc », lorsqu’il déplore que « l’espagnol est marginalisé d’une manière qui ne correspond pas à l’importance que cette langue et ses composantes culturelles ont eue tout au long de l’histoire, tant au nord qu’au sud-ouest du pays ». On estime souvent que connaître la langue de l’autre c’est mieux connaître l’autre, cette formule révèle que la langue n’ouvre pas seulement sur un lexique, mais sur des modes de penser, des références symboliques et des configurations de valeurs. En sociolinguistique, on montre que chaque langue transporte une vision spécifique du monde, inscrite dans ses formes lexicales, ses catégories grammaticales et ses implicites culturels. Apprendre la langue de l’autre, c’est donc aussi, en quelque sorte, pouvoir s’installer dans son raisonnement, saisir ses repères de jugement et, par-là, apprendre à mieux voir le réel relationnel.

Déclin de l’espagnol au Maroc

Selon l’étude « La langue espagnole au Maroc », l’espagnol perd progressivement de son poids et de son influence dans le pays. L’auteur de cet ouvrage, David Fernández Vítores, professeur à l’Université Complutense de Madrid, s’emploie à déconstruire certains mythes liés à la nostalgie de la présence coloniale espagnole au Maroc. Le principal de ces mythes tient à l’idée que les habitants de l’ancien protectorat espagnol du nord du Maroc (1912–1956), s’étendant de Tanger à Nador, continueraient à parler espagnol, au point que l’on parlerait encore de 4 ou 5 millions d’hispanophones dans le pays !

Cette tendance, manifeste chez plusieurs experts et médias en Espagne, à décrire la situation actuelle de la langue de Cervantès au Maroc comme un déclin historique et un retrait alarmant, trouve son écho dans la force des chiffres. Les études universitaires consacrées à cette langue au Maroc auraient sensiblement diminué, passant d’environ 400 inscriptions annuelles au cours de la première décennie de ce siècle à une cinquantaine d’inscrits, voire moins. Mais le plus éloquent reste le chiffre livré par le Recensement général de la Population et de l’Habitat (RGPH) 2024, qui révèle que 99,2% de la population alphabétisée âgée de 10 ans et plus, sait lire et écrire en arabe, tandis que 1,5% maîtrise l’amazigh dans l’écriture tifinagh. En ce qui concerne les langues étrangères, la compétence en lecture et en écriture se répartit ainsi : 57,7% pour le français, 20,5% pour l’anglais, 1,2% pour l’espagnol et 1% pour d’autres langues.

Si l’espagnol peine à survivre au Maroc, l’arabe - langue d’origine des Marocains résidents en Espagne - n’a jamais été valorisée comme elle le mérite. Parlé par près de 300 millions de personnes et l’une des six langues officielles des Nations unies, l’arabe exerce une influence lexicale profonde sur l’espagnol, qui compte plus de 4 000 emprunts issus de siècles de coexistence. La communauté marocaine domine parmi les résidents étrangers en Espagne, avec plus de 750 000 individus détenteurs d’un titre de séjour, auxquels s’ajoutent ceux ayant acquis la nationalité espagnole, leur nombre dépasse les 800 000. Dans ce contexte, l’arabe devient la deuxième langue étrangère la plus parlée en Espagne. Pourtant, l’enseignement de l’arabe aux enfants marocains en Espagne peine à s’inscrire dans une logique de réciprocité par rapport à celui de l’espagnol au Maroc. Le Programme d’enseignement de la langue arabe et de la culture marocaine (LACM), issu d’une collaboration bilatérale entre les gouvernements espagnol et marocain, reste une activité extrascolaire volontaire et non obligatoire. Il fait face à de sérieux obstacles, notamment les pressions exercées par le Parti populaire (PP) et le parti d’extrême droite Vox, qui l’ont pratiquement bloqué à Madrid, puis à Murcie.

Il est évident que le partage d’une langue commune joue un rôle majeur dans la construction d’une confiance et d’un respect mutuel durables entre deux peuples, sans être pour autant une condition absolument nécessaire. Il agit comme un accélérateur des relations humaines, mais il n’est ni suffisant ni irremplaçable. Les peuples ne sont pas donc obligés de parler la même langue pour se comprendre, néanmoins, la capacité réciproque à utiliser la langue de l’autre, en complément de sa langue maternelle, constitue un atout considérable pour enrichir les échanges et approfondir la compréhension interculturelle. Un Marocain qui parle espagnol avec un espagnol peut exprimer ses aspirations, ses frustrations ou ses valeurs avec plus de précision et d’authenticité. Cette fluidité crée un sentiment de proximité immédiate, on se sent « compris » au sens le plus littéral du terme, cela est parfaitement valable dans l’autre sens. La confiance naît plus facilement quand on n’a pas besoin d’intermédiaire pour se dire les choses importantes.

La langue du voisin

C’est exactement dans cette perspective que UNESCO exhorte les États membres à accorder une attention particulière aux langues du voisinage. Celles-ci jouent un rôle stratégique dans la consolidation des relations régionales, la facilitation des mobilités humaines et économiques, ainsi que dans la prévention des malentendus culturels. En favorisant l’apprentissage des langues des pays limitrophes, il ne s’agit pas seulement de répondre à des besoins pratiques de communication, mais aussi de promouvoir une forme de diplomatie culturelle de proximité, fondée sur la réciprocité, la reconnaissance mutuelle et le respect des diversités linguistiques.

Ainsi, la valorisation des langues du voisinage s’inscrit dans une logique plus large de pluralisme linguistique, où la maîtrise de plusieurs langues devient un levier essentiel pour construire des sociétés plus ouvertes, plus inclusives et mieux disposées à dialoguer.

Il existe dans cette perspective plusieurs expériences de bilinguisme frontalier fondées précisément sur l’apprentissage de la langue du voisin, souvent mises en place pour faciliter la mobilité, les échanges économiques et la compréhension interculturelle. La France et l’Allemagne ont tenu à valoriser leurs langues dans la région de l’Alsace, où les Français apprennent l’allemand et où les Allemands de l’autre côté apprennent le français, afin de renforcer les échanges transfrontaliers et la compréhension mutuelle. Dans une autre région frontalière, entre la Galice et le nord du Portugal, des initiatives encouragent l’apprentissage du portugais côté espagnol et de l’espagnol côté portugais. La proximité linguistique entre les deux langues facilite ce bilinguisme de continuité, comme un levier économique, et un moyen concret de rapprochement entre les deux peuples.

En Belgique, en suisse, aux pays scandinaves et en d’autre pays européens, les compétences dans les langues des pays voisins présentent un intérêt particulier, tant sur le plan sociopolitique, en facilitant par exemple les échanges transfrontaliers, que sur le plan éducatif, où elles peuvent constituer un vecteur de motivation important, dans la mesure où leur proximité géographique est souvent perçue comme un facteur de plus grande accessibilité. Apprendre ainsi la langue du voisin transforme la frontière en espace de contact plutôt que de séparation.

Les progrès des relations hispano‑marocaines sont indéniables dans les domaines de la sécurité et du commerce, où l’Espagne a dépassé la France il y a quatorze ans pour devenir le premier partenaire commercial du Maroc. Toutefois, en matière de langues, l’Espagne a perdu du terrain dans le paysage linguistique marocain face au français et à l’anglais au cours de la dernière décennie, alors que le Maroc aspire à une collaboration bilatérale beaucoup plus étroite pour l’enseignement de l’arabe aux enfants des Marocains résidant en Espagne. Il est donc nécessaire de redoubler d’efforts afin de mettre en œuvre les engagements de la déclaration conjointe de la réunion de haut niveau tenue en décembre 2025 à Madrid, concernant en particulier l’enseignement de l’espagnol comme langue étrangère à tous les niveaux du système éducatif marocain et l’enseignement de l’arabe et de la culture marocaine, via le programme ELACM, dans les communautés autonomes espagnoles.

Bien que la politique étrangère ainsi que de nombreux centres de recherche en Espagne évoquent volontiers une « association stratégique » entre l’Espagne et le Maroc, il subsiste un maillon faible manifeste au niveau culturel et de la perception publique en Espagne à l’égard du voisin du sud. La dimension culturelle et symbolique demeure, en effet, clairement décalée et insuffisamment développée par rapport à l’intensité des échanges économiques, politiques et de sécurité, laissant ainsi un vide entre la réalité institutionnelle de la relation et la conscience collective qui la perçoit. Dès lors, la coopération linguistique et éducative revêt une importance extrême, s’imposant comme un levier fondamental pour favoriser une meilleure compréhension mutuelle et consolider, à long terme, les bases de cette association stratégique.

Des siècles d’interaction linguistique

Les Espagnols ont connu la langue arabe pendant près de huit siècles, une période qui va de la conquête musulmane de la péninsule ibérique au début du VIIIᵉ siècle jusqu’à la chute de Grenade en 1492. Pendant ces quelque huit cents ans, l’arabe s’est imposé comme langue de culture, de religion, d’administration et de vie urbaine dans une grande partie de ce qui est aujourd’hui l’Espagne. Les cours des émirs et califes de Cordoue, Séville ou Grenade étaient des centres de traduction, de philosophie, de poésie et de savoir scientifique où l’arabe structurait la pensée, la communication et la transmission du savoir.

Cette longue cohabitation n’a pas seulement marqué, l’agriculture ou l’architecture, elle a profondément transformé la langue espagnole elle‑même, qui a intégré des milliers d’arabismes, notamment dans les domaines de l’administration, de l’urbanisme, de la météorologie, de la botanique et de la vie quotidienne. Laissant ainsi une empreinte durable dans la langue, la civilisation et la mémoire collective de l’Espagne.

Les Marocains, de leur côté, ont parlé et pratiqué l’espagnol sur de longues périodes, bien avant qu’ils ne connaissent le français. Du temps de la Reconquista jusqu’à la fin du Protectorat en 1956, le nord du Maroc a accueilli réfugiés, immigrants et colons venus d’Espagne, tissant progressivement un lien linguistique et culturel profond avec la péninsule ibérique. Après l’expulsion des Juifs de Castille et d’Aragon en 1492, des milliers de Juifs séfarades se sont installés au Maroc, principalement dans le nord, notamment à Tétouan et, plus tard, à Tanger, conservant dans la plupart des cas leur connaissance et leur usage du judéo‑espagnol jusqu’au Protectorat, quelque quatre siècles plus tard.

En somme, ces siècles d’interaction linguistique et historique montrent que l’espagnol au Maroc, tout comme l’arabe en péninsule ibérique, n’est pas une présence récente ou passagère, mais le prolongement d’une longue histoire de cohabitation, de migrations, de contacts culturels et de mémoire partagée. La langue est donc censée jouer aujourd’hui un rôle spécifique et structurant dans la communication entre les deux nations, bien au-delà d’un simple outil de transmission, elle peut jouer un rôle essentiel dans la construction de la confiance et la réduction des distances culturelles.

Une diplomatie culturelle

Dans cette même perspective, la création d’une Chaire du Maroc à l’Université de Salamanque (juillet 2023), qui se penchera sur les liens qui unissent les deux pays, d’une Chaire d’études sur le Maroc rattachée à l’Université de Tarragone (2025), ainsi que de la Chaire Fatima al‑Fihriya à l’Université de Cordoue consacrée aux relations hispano‑marocaines (juillet 2025), constitue en matière de diplomatie culturelle une initiative pionnière dans le milieu académique espagnol, visant à renforcer la connaissance mutuelle et la coopération entre les deux Royaumes.

Ces chaires représentent bien plus qu’un simple ajout à l’offre universitaire : elles incarnent un engagement structuré à valoriser la mémoire partagée, les échanges historiques et la cohabitation culturelle entre les deux pays voisins. En offrant un cadre de recherche interdisciplinaire, elles permettent de dépasser les stéréotypes médiatiques et de produire un savoir critique sur les sociétés marocaine et espagnole, leurs mutations démographiques, culturelles et linguistiques, ainsi que sur les dynamiques migratoires et transfrontalières qui les unissent.

Il est essentiel de renforcer ces dispositifs en les dotant de moyens pérennes, en développant des programmes de mobilité étudiante et de recherche communs, et en les ouvrant non seulement aux spécialistes des relations maroco-espagnoles, mais aussi aux sciences sociales, aux études médiatiques, aux langues et aux arts. Au‑delà du seul domaine universitaire, leur modèle pourrait être élargi à d’autres espaces de coopération culturelle et médiatique : centres de ressources, maisons de la culture, médiathèques, télévisions et plateformes digitales communes, qui permettraient de valoriser la diversité des voix marocaines et espagnoles, de promouvoir la traduction, la coproduction audiovisuelle et le partage de contenus autour de la langue, de l’histoire et de la mémoire partagée. Ainsi, ces initiatives, bien soutenues et amplifiées, pourraient devenir des piliers d’une véritable diplomatie de proximité, nourrie par la culture, la communication et la langue.

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