L’éthique ni…ni de la diplomatie algérienne 1/2 - Par Mohamed Benabdelkader

L’éthique ni…ni de la diplomatie algérienne 1/2 - Par Mohamed Benabdelkader

Le ministre d’État chargé des Affaires étrangères algérien Ahmed Attaf, recevant à Alger son homologue espagnol José Manuel Álbares

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À travers l’épisode de la réconciliation hispano-algérienne de mars 2026, l’ancien ministre et analyste Mohamed Benabdelkader met en lumière les contradictions d’une diplomatie algérienne oscillant entre postures de principe et réalités économiques. En confrontant les approches marocaine et algérienne, l’auteur interroge la cohérence des positions internationales à l’aune des concepts wébériens d’éthique de conviction et d’éthique de responsabilité, révélant une pratique diplomatique marquée par l’ambiguïté et le renoncement.

Mohamed Benabdelkader

La presse espagnole, dans le traitement de la visite du ministre des affaires étrangères espagnol José Manuel Albares en Algérie les 26 et 27 mars 2026, a présenté cet épisode diplomatique comme un succès symbolique de réconciliation entre les deux pays, marquant l’issue de la crise ouverte en 2022 à la suite du revirement du gouvernement de Pedro Sanchez, qui avait opté pour le soutien au plan marocain d’autonomie pour le Sahara. En contextualisant cette visite, certains médias espagnols ont surtout critiqué la dépendance énergétique espagnole et ont présenté la réconciliation comme la réparation d’une erreur propre au gouvernement de Sanchez, tandis que d’autres ont souligné qu’Alger était devenue « plus pragmatique », sous la pression américaine et en raison de sa propre crise avec la France, sans insister davantage sur le fait que l’Espagne n’avait pas bougé d’un pouce sur sa position, continuant de considérer le plan marocain d’autonomie comme « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible ». Généralement, la couverture médiatique de cette visite a priorisé le bénéfice immédiat, notamment le gaz algérien, représentant environ 35% des importations, à un moment de tension énergétique mondiale, encadrant ainsi la reprise des relations bilatérales comme un arrangement pragmatique et mutuellement avantageux.

Deux modes diplomatiques de gestion de crise

Dans son traitement médiatique de la visite de José Manuel Albares à Alger, la presse espagnole semble rater une excellente occasion pour appréhender deux modes bien distincts de gérer une crise diplomatique. Le premier consiste à provoquer la crise par une position impulsive de chantage et d’escalade au nom d’une cause perdue, puis à chercher ensuite à s’en sortir coûte que coûte, en privilégiant la réparation des dégâts économiques et la restauration de la coopération, sans nécessairement remettre en cause les raisons de la décision initiale. Le second mode consisterait à instaurer de manière ferme et assumée la cause nationale première comme prisme à travers lequel le pays considère son environnement international, sans céder à la tentation d’une escalade inutile ni à celle d’un pragmatisme purement transactionnel.

Lors de la crise avec le Maroc (provoquée en 2021 par l’accueil en Espagne du chef de la bande du Polisario), Rabat a maintenu une position ferme et prolongée, elle a gelé les relations, retiré son ambassadrice, jusqu’à ce qu’elle obtienne une contrepartie politique claire. Le Maroc n’a déclaré la crise close que lorsque Pedro Sanchez a modifié clairement la position traditionnelle espagnole en faveur du plan marocain d’autonomie, le 18 mars 2022, El País titrait : « Rabat déclare la crise close après que Sanchez a qualifié la proposition d’autonomie marocaine de la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour résoudre le conflit.

En revanche, lors de la crise avec l’Algérie (déclenchée elle aussi en 2022 par ce même virage espagnol en faveur du Maroc), l’Algérie a rompu le traité d’amitié, retiré son ambassadeur et gelé une grande partie de la coopération. Pourtant, quatre ans plus tard, les 26‑27 mars 2026, l’Algérie a décidé de réactiver le traité d’amitié et de coopération et de considérer la crise comme dépassée, sans que l’Espagne n’ait corrigé d’un iota sa position sur le Sahara. El País reflétait ainsi cette réalité dans un titre du 27 mars dernier : « L’Algérie considère la crise diplomatique relative au Sahara comme dépassée et renforce la coopération en matière d’énergie avec l’Espagne », sans pour autant nous expliquer comment cette crise a été dépassée, ni à quoi avait servi cette tension provoquée par l’Algérie en réaction à une position souveraine de l’Espagne, sur un conflit dont Alger prétend ne pas être partie prenante.

Cette différence est manifeste : alors que le Maroc a conditionné le rétablissement complet des relations à un changement concret de la position espagnole (obtenant ainsi une victoire diplomatique tangible), l’Algérie a opté pour une approche plus hypocrite, en privilégiant ses intérêts énergétiques, commerciaux et de stabilité régionale au détriment de son « peuple sahraoui ». Dans ce second cas, il n’y a pas eu de contrepartie politique visible pour l’Algérie concernant cette sacrée cause du Sahara, qu’elle prétend défendre fermement et sans concession, on a simplement « tourné la page » par la réactivation du traité et l’annonce d’une « nouvelle étape » dans la relation.

Cette asymétrie illustre comment chaque pays utilise ses leviers diplomatiques de manière différente : le Maroc a montré une plus grande capacité à maintenir calmement la tension jusqu’à obtenir un ajustement de la position espagnole, tandis que l’Algérie, malgré sa rhétorique bruyante de principes, a fini par privilégier le business sans exiger, ni obtenir publiquement de rectification de la part de Madrid.

En définitive, les deux titres d’El País, séparés par quatre ans, résument avec précision cette disparité : dans un cas, il y a eu une rectification espagnole pour clore la crise, dans l’autre, une réconciliation sans contrepartie apparente dans le différend du Sahara.

Ces deux cas de décision diplomatique dans des contextes de crise, invitent à s’interroger sur la manière dont les positions adoptées en relations internationales, ne représentent pas seulement des réactions conjoncturelles, mais des actes constitutifs : elles contribuent à définir ce que l’État entend défendre, négocier ou imposer sur la scène mondiale, et à trancher où il se situe par rapport aux autres acteurs dans un contexte géopolitique précis.

Les positions que les États adoptent, déclarent et négocient dans leurs pratiques diplomatiques, incarnent leur volonté politique sur un sujet donné, elles représentent à la fois leurs intérêts nationaux et leurs engagements politiques ou juridiques. Une position étatique traduit en général les intérêts stratégiques, économiques, sécuritaires ou idéologiques d’un pays, qu’il s’agisse de défendre sa souveraineté, de protéger ses ressources ou de promouvoir un certain ordre de valeurs. Lorsqu’elle est formalisée sous forme de déclaration officielle, de résolution ou de traité, cette position peut créer des obligations ou des engagements vis‑à‑vis d’autres États ou d’organisations internationales.

Les déclarations de position constituent ainsi des instruments essentiels pour négocier la coopération ou le conflit : les États les mobilisent pour chercher des compromis, éviter la guerre, fixer des règles (normes, accords, traités) ou organiser leur compétition d’influence. En outre, en répétant certaines positions et en les négociant sur le long terme, les États contribuent progressivement à la construction de l’ordre international, en façonnant des règles coutumières, des normes juridiques et des pratiques diplomatiques partagées.

Ethique de conviction éthique de responsabilité

Face à la vaste diversité des contextes et des enjeux géopolitiques, où les intérêts nationaux, les idéologies et les contraintes extérieures s’entremêlent sans cesse, se pose une question de fond : est‑il possible de dégager une typologie des positions prises par les acteurs internationaux, au‑delà de l’opposition classique entre fermeté et flexibilité ? En d’autres termes, comment rendre compte des postures politiques des États, non seulement en fonction de leurs déclarations officielles, mais aussi en fonction de la manière dont ils articulent (ou dissocient) principes et conséquences, convictions et calculs, postures symboliques et ajustements réalistes ?

Max Weber pourrait nous éclairer parfaitement sur cette question, dans Le Savant et le Politique (1919), il distingue clairement deux logiques éthiques : l’éthique de conviction, qui consiste à agir selon des principes absolus sans se soucier des conséquences, et l’éthique de responsabilité, qui exige de répondre des conséquences prévisibles de ses actes. Selon Weber, le véritable homme politique doit chercher à concilier les deux : il peut accepter d’utiliser des moyens moralement discutables, voire compromises, mais uniquement au service de fins qu’il est prêt à assumer publiquement et dont il accepte la responsabilité historique.

Appréhender la prise de position entre éthique de responsabilité et éthique de conviction, c’est mesurer sur quel critère ultime on fonde sa décision : la pure cohérence avec ses principes ou la considération des conséquences prévisibles de son action.

Lorsqu’un acteur étatique prend une position dans la logique de l’éthique de conviction, il agit en accord avec ses valeurs, même si les effets de sa décision sont négatifs ou imprévisibles, il assume la « pureté » de son intention, sans prétendre nécessairement contrôler ni justifier le résultat. En revanche, lorsqu’il adopte une position dans la logique de l’éthique de responsabilité, il choisit en anticipant et en acceptant les conséquences possibles de son action, il revendique ses fins et se sent responsable de ce qui adviendra, en tenant compte des impacts sur autrui et sur l’ordre international.

Pour articuler l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité en pratique, il faut d’abord interroger la hiérarchie de ses valeurs et se poser la question : « Est‑ce que je défends ici un principe intangible, ou est‑ce que je peux accepter de transiger pour limiter le mal ? » Cela permet de distinguer les situations où l’on choisit une ligne de conviction, par exemple en refusant un compromis jugé moralement inacceptable, de celles où l’on adopte une logique de responsabilité, en acceptant un accord imparfait pour éviter la guerre ou prévenir une crise sociale. Ensuite, il s’agit d’évaluer sérieusement les conséquences possibles de son action en se demandant : « Quels sont les effets probables pour autrui, pour la paix, la justice, la stabilité? ».

 En fait, l’éthique de responsabilité ne signifie pas renoncer à ses convictions, mais intégrer un jugement sur ces conséquences dans la décision, quitte à adapter les moyens ou ralentir le rythme de l’action, d’où la pertinence d’accepter le conflit entre les deux logiques : Weber insiste sur une tension irréductible entre conviction et responsabilité, deux options qui ne sont jamais neutres ni non plus exclusives. Elles coexistent souvent dans la même décision, voire se contredisent, ce qui oblige l’acteur à choisir, expliciter et assumer la priorité qu’il accorde à l’une ou à l’autre. Weber montre ainsi que la politique ne se situe jamais dans un entre‑deux lisse, mais dans un conflit permanent entre la fidélité aux principes et la prise en compte des conséquences, chaque choix laissant des traces morales et pratiques sur la conduite de l’action publique.

Appréhender la prise de position diplomatique entre les deux éthiques, c’est structurer la réflexion autour de deux questions : « Suis‑je prêt à assumer les conséquences de ce que je fais ? » et « Est‑ce que je reste fidèle à ce que je considère comme juste, même à coûter cher ? », puis expliciter publiquement le choix retenu. Cette exigence de clarification interpelle profondément l’action diplomatique de l’Algérie dans le dossier du Sahara, où la responsabilité et la conviction ne devraient pas se réduire à de simples options rhétoriques, mais constituer plutôt des orientations fondatrices capables de structurer la cohérence de sa politique étrangère et la crédibilité de ses prises de position diplomatiques.

Ni conviction ni responsabilité

Dans ce contexte, les positions exprimées par le pouvoir algérien au sujet du Sahara, notamment à l’égard des États qui adoptent des postures pro‑marocaines, en plus de traduire de manière exemplaire une logique de « deux poids, deux mesures » illustrent parfaitement cette dualité entre éthique de responsabilité et éthique de conviction. En mars 2022, Madrid reconnaît ouvertement la proposition marocaine d’autonomie pour le Sahara, Alger réagit alors sur ce qui semblait un mode éthique de conviction, décliné en rupture symbolique (suspension du traité d’amitié), affirmation de principes et d’engagement historique. En mars 2026, lorsque l’Algérie réactive l’accord d’amitié et de coopération sans que l’Espagne ait renoncé à sa position pro‑marocaine, elle tolère un désaccord politique profond pour simplement préserver (voire relancer) des échanges commerciaux et énergétiques vitaux.

Ce n’est pas véritablement une éthique de conviction, puisque l’Algérie ne parvient pas à faire changer la position espagnole et finit par accepter une contradiction entre ses principes affichés et ses actes réels. Ce n’est pas non plus une éthique de responsabilité au sens wébérien, car l’argument dominant n’est pas celui de la responsabilité délibérée des conséquences, mais plutôt un retour, quelque peu humiliant, à la réalité des contraintes.

Dans ce type de situation, la prise de position perd beaucoup de sa dimension éthique pour se rapprocher d’une logique de marché, où le régime algérien veut afficher une position de conviction (défense de la cause du Sahara, rupture diplomatique) mais finit par revenir en arrière parce qu’il n’a pas les moyens d’assumer durablement sa prétendue position de principe.  Les gestes symboliques se substituent alors aux engagements réels, et les déclarations fortes se défont discrètement dès lors qu’elles deviennent économiquement ou stratégiquement coûteuses. La diplomatie algérienne se meut ainsi dans un espace de permanente rétractation, elle ne se tient ni à la hauteur d’une éthique de responsabilité, qui suppose une maîtrise des conséquences et une cohérence entre parole et acte, ni à celle d’une éthique de conviction, qui exige la capacité de supporter l’isolement ou la perte pour demeurer fidèle à ses principes.

En définitive, cette pratique conduit l’Algérie à un état de flottement permanent, où ses positions diplomatiques oscillent entre image et réel, entre discours idéal et calcul intéressé, sans parvenir à se fixer dans une posture clairement assumée. Elle reste prise dans un flou d’éthique : ni acteur régional doué d’un sens de responsabilité maîtrisé, ni leadership politique porteur de convictions crédibles, simplement une junte militaire qui gère les apparences plus que les principes et les conséquences — un acteur qui, par sa propre incohérence, se marginalise lui‑même du champ aussi bien de l’éthique diplomatique que celui de l’influence stratégique.

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