Normes sanitaires et symboles religieux : les ressorts d’un malentendu inattendu - Par Bilal Talidi

Normes sanitaires et symboles religieux : les ressorts d’un malentendu inattendu - Par Bilal Talidi

Personne n’aurait imaginé que les fourgons mortuaires puissent un jour devenir objet de controverse

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 Une disposition d’un arrêté conjoint des ministres de la Santé et de l’Intérieur, encadrant les normes sanitaires liées au transport et à l’inhumation des dépouilles, a suscité une vive controverse. En cause, une mention relative à la neutralité des inscriptions sur les véhicules funéraires. Au-delà de la polémique, la question posée est celle de l’opportunité d’un tel débat dans un contexte marqué par le recueillement et les priorités nationales.

Bilal Talidi

Un débat inattendu autour des véhicules funéraires

Personne n’aurait imaginé que les morts puissent un jour devenir objet de controverse. La mort a toujours constitué, au Maroc et partout ailleurs, un moment suspendu, au-delà des clivages idéologiques et des divisions. Jamais, auparavant, les élites sécularisées n’avaient fait de ce sujet un thème de discours, ni réclamé que les véhicules transportant les dépouilles soient neutres ou dépourvus de référence religieuse.

Or, l’arrêté conjoint n°1250.25, publié le 13 mai 2025, porte avant tout sur la fixation des normes sanitaires à respecter lors des opérations d’inhumation, de transport et d’exhumation des corps. La disposition controversée figure à l’article 5, qui précise que le véhicule funéraire ne doit comporter aucune inscription, hormis deux bandes vertes latérales, la mention « Transport de dépouilles » et l’indication du propriétaire du véhicule. Cette formulation a été interprétée comme impliquant la suppression de la profession de foi islamique, du mot « musulmans » ou encore du verset « Toute âme goûtera la mort ».

Une neutralité insérée dans un cadre sanitaire

Cette mention intervient toutefois dans un chapitre consacré aux normes sanitaires applicables au transport des dépouilles, notamment celles liées à des maladies spécifiques figurant sur une liste déterminée. L’article 5 détaille en réalité six critères à caractère sanitaire concernant les caractéristiques du véhicule. Le critère de neutralité apparaît en deuxième position, comme inséré entre des exigences strictement techniques et sanitaires.

La controverse était prévisible. Elle a ouvert un débat dont le pays n’avait peut-être pas besoin, en particulier dans un contexte exigeant cohésion et unité. Certains critiques ont dénoncé une tentative de « séculariser la mort » après celle, supposée, de la vie publique. Pour d’autres, cette disposition a offert un argument aux courants conservateurs, leur permettant de dénoncer une action gouvernementale perçue comme maladroite.

Entre retrait et hypothèses

Le recul du ministère de l’Intérieur, rapporté par plusieurs médias après la vague de critiques sur les réseaux sociaux, peut être interprété de différentes manières. Soit il s’agit d’une erreur d’appréciation, l’introduction du principe de neutralité dans un texte sanitaire ayant manqué de cohérence. Soit la mesure visait à tester la capacité de mobilisation des courants conservateurs sur des enjeux identitaires.

Certains avancent enfin l’hypothèse d’un débat suscité pour détourner l’attention d’autres préoccupations majeures, notamment la hausse marquée des prix observée au début du Ramadan. Quelles qu’en soient les raisons, la polémique illustre la sensibilité persistante des questions identitaires dans l’espace public marocain.

Une erreur d’appréciation plus qu’une stratégie

En réalité, rien ne permet d’affirmer que l’introduction de cette disposition visait à tester l’opinion publique ou à détourner l’attention d’autres sujets. Si tel avait été le cas, un retrait aussi rapide n’aurait sans doute pas été nécessaire. Des précédents montrent que, face à des controverses importantes, les autorités optent parfois pour un report ou une reformulation progressive, comme cela a été observé dans d’autres réformes.

Par ailleurs, ni l’appareil de l’État ni les composantes du gouvernement n’ont intérêt à fournir aux courants islamistes un levier susceptible de raviver une mobilisation fondée sur des considérations identitaires. Les institutions disposent de leurs propres outils pour évaluer l’état de l’opinion publique et ne semblent pas avoir besoin d’une initiative de ce type pour en mesurer les tendances.

Un décalage entre texte et dynamique sociale

Si l’on examine la relation entre la loi et la société, rien dans le discours des milieux sécularisés ni dans leurs dynamiques actuelles ne suggère une pression en faveur d’une telle mesure. D’ailleurs, au moment même où la controverse s’est amplifiée, ces cercles ne se sont pas mobilisés pour défendre la disposition incriminée, ce qui laisse penser qu’ils ne s’en reconnaissaient pas pleinement responsables.

Il est donc plausible que l’insertion de cette clause relève d’une erreur d’appréciation. Une partie d’une élite idéologisée aurait pu estimer que les symboles présents sur les véhicules funéraires participaient d’une dimension identitaire à neutraliser. Ce n’est qu’à la lumière des critiques, émanant non seulement de milieux islamistes mais aussi de cercles religieux traditionnels, que la portée sensible de cette mesure aurait été pleinement mesurée.

Préserver les espaces du consensus

L’introduction de cette disposition relève probablement d’une erreur d’appréciation de la part d’une élite idéologisée, qui a peut-être estimé que la mort et les véhicules funéraires remplissaient une fonction idéologique, et qu’il convenait dès lors de « libérer » la mort et le transport des dépouilles de cette dimension. Ce n’est qu’à la faveur des critiques virulentes suscitées par la décision que la portée de cette erreur a été perçue, non seulement du côté des islamistes et de leurs cercles, mais aussi au sein des élites religieuses traditionnelles, lesquelles ont sans doute exprimé leurs positions dans les instances concernées et les ont relayées auprès des autorités compétentes en matière religieuse.

La leçon à tirer de cet épisode est que le désaccord idéologique entre modernistes et islamistes conservateurs est une réalité, à plusieurs niveaux. Il ne peut, d’ailleurs, être effacé, et il n’est pas nécessaire de le considérer comme un facteur de division et de fragmentation de la société. Il peut au contraire contribuer à nourrir la culture du dialogue, à organiser la gestion des divergences et à témoigner de la vitalité du corps social marocain.

Toutefois, il importe de veiller à ce que certains espaces ne deviennent pas le théâtre de ce débat, car les dommages qu’il pourrait y causer seraient sans doute supérieurs aux bénéfices escomptés. L’espace de la mort en fait partie. Il bénéficie d’une sensibilité et d’un respect particuliers. Il ne convient pas d’introduire la controverse dans un domaine marqué par le consensus, la compassion et le deuil, d’autant que la question ne pose en réalité aucun problème : la communauté juive dispose de ses propres rites d’inhumation et de transport des dépouilles, les musulmans ont également leurs traditions, et si une communauté chrétienne était présente, elle aurait naturellement les siennes. La difficulté n’existe pas en soi. Pourquoi, dès lors, susciter la discorde dans un espace empreint de dignité et de recueillement ?

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