Notre voisin espagnol…notre projet hispaniste – Par Mohamed Benabdelkader 1/2

Notre voisin espagnol…notre projet hispaniste – Par Mohamed Benabdelkader 1/2

Tableau « Tres de Mayo » (Le 3 mai 1808 à Madrid), peint par Francisco de Goya en 1814, illustrant l'exécution d'insurgés espagnols par les troupes napoléoniennes sur la colline Príncipe Pío à Madrid

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Entre rapprochement diplomatique inédit et incompréhensions persistantes, la relation entre le Maroc et l’Espagne révèle des couches profondes de perceptions, d’héritages et de tensions. Dans cette première partie, à travers une lecture critique de la position espagnole sur les crises internationales et de la genèse de son identité et de sa culture politique, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader plaide pour le développement et l’institutionnalisation d’un hispanisme marocain stratégique et de proximité, capable de mieux décrypter le voisin ibérique et d’anticiper ses inflexions.

Mohamed Benabdelkader

La position récente du gouvernement de Pedro Sanchez sur la guerre au Moyen-Orient, notamment son opposition ferme aux attaques militaires américano-israéliennes contre l’Iran en mars 2026, qualifiées de “désastre” et d’“erreur extraordinaire” violant le droit international, avec refus catégorique d’accès aux bases de Rota et Morón, ainsi que sa ligne très critique envers Israël sur Gaza depuis 2023-2025 (reconnaissance de l’Etat Palestinienne, embargo sur les armes, rappel définitif de l’ambassadrice en Israël), ont suscité au sein de l’opinion publique marocaine des réactions contrastées et majoritairement prudentes.

Certains médias et observateurs ont noté positivement son appel au respect du droit international et à la désescalade, le présentant comme une voix courageuse en Europe, voire un “enfant terrible de l’Occident” symbolique pour une partie de l’opinion internationale et des réseaux sociaux. Cependant, un large secteur de l’opinion publique au Maroc reste silencieux ou mesuré, sans soutien explicite ni glorification publique. Chez les sceptiques de l’opinion marocaine informée — analystes et commentateurs sur les réseaux—, domine l’idée que cette hostilité marquée envers Donald Trump et Israël cache en réalité une tentative de repositionnement régional espagnol face à l’émergence renforcée du Maroc comme puissance régionale au Maghreb et en Afrique. Cette lecture voit dans les postures de Sanchez non seulement un opportunisme électoral interne (héritage anti-guerre du PSOE, base de gauche, popularité fragile), mais aussi une réaction défensive à un Maroc perçu comme trop assertif : rapprochement stratégique avec les USA, Accords d’Abraham, reconnaissance de la marocanité du Sahara en 2022, invitation comme membre fondateur au Conseil de la paix, influence croissante au Sahel, et transformation économique remarquable. En s’isolant de Washington et Tel-Aviv, Madrid chercherait à se repositionner sur le plan géopolitique et à regagner une légitimité “anti-impérialiste” dans le Sud global, tout en masquant une peur viscérale d’un affaiblissement atlantique, qui ouvrirait des fenêtres pour des revendications marocaines sur les enclaves ou mêmes sur les Canaries ! comme l’ont explicitement évoqué certains médias espagnols lors de cette crise.

Les ressorts profonds de la culture politique espagnole

Cette lecture largement contrastée au sein des interprétations marocaines des positions espagnoles, a déjà été remarquée avec des évènements précédents et tout aussi inattendus : l’invitation — inédite et provocatrice — d’un représentant du Front Polisario au XXI Congrès national du Partido Popular en juillet 2025. Alors que le PP est traditionnellement perçu comme distant des séparatistes et prudent sur cette affaire, cette présence a surpris l’opinion publique marocaine et suscité une vague d’indignation dans les médias et chez les analystes spécialisés. Qualifiée d’“anti-marocaine”, d’“hostile” ou de “chantage politique” par une large partie de la presse marocaine, cette invitation n’a pas suscité de lectures contrastées au Maroc, mais elle a été expliquée de manière peu convaincante : calcul interne pour marquer une opposition frontale au gouvernement Sanchez ? Tentative de rééquilibrage face à des pressions régionales ? Ou simple gesticulation symbolique dans un congrès dominé par des débats sur l’immigration et la sécurité ? Les réactions des experts et médias marocains, bien que vives, n’ont pas permis de dégager une lecture claire et consensuelle des motivations profondes du PP, renforçant le sentiment que même les acteurs politiques espagnols modérés peuvent adopter des comportements imprévisibles et difficilement anticipables.

 Faut-il rappeler l'escalade militaire espagnole à l'îlot de Persil en juillet 2002 ? L'accueil en Espagne du chef de la bande séparatiste Ibrahim Ghali sous une fausse identité en avril 2021 ? Ou encore la présentation par le Parti populaire (PP) devant la Commission des affaires étrangères du Congrès des députés d’une proposition non législative exigeant le rétablissement de la position « historique de neutralité active » de l’Espagne concernant la question du Sahara marocaine? , ou peut-être cette curieuse et fulgurante propagation des plateformes numériques obnubilées par l'armement du voisin du sud, ou des publications des anciens militaires espagnols sur les scenario possibles d’une éventuelle guerre contre le Maroc ?

Cette accumulation d’événements  laisse l’impression persistante que, malgré une amélioration remarquable dans la perception de l’Espagne par l’opinion publique marocaine, grâce à la révolution médiatique (accès accru aux sources espagnoles en directe, réseaux sociaux, couverture croissante des médias marocains en espagnol), on peine encore à comprendre en profondeur les ressorts profonds de la culture politique espagnole contemporaine, ses oscillations entre pragmatisme méditerranéen, postures idéologiques polarisées (gauche / droite), électoralisation excessive des affaires marocaines, réflexes défensifs face à un voisin perçu comme acteur ascendant incontournable, et une mémoire historique bloquée, qui réactive périodiquement les traumatismes coloniaux, les peurs de déclin ainsi que les récits de « perte  impériale», un évènement marquant qui a eu un impact majeur sur la culture et la société espagnoles, dans la mesure où il a radicalement modifié les représentations collectives que les espagnoles se faisaient de leur nation : d’une grande puissance impériale universelle et civilisatrice (héritage des Rois Catholiques et des Siècles d’or) à un pays perçu comme décadent, périphérique, humilié et en retard sur la modernité anglo-saxonne.

Ce basculement radical avait généré une profonde crise d’identité nationale, un sentiment d’aboulie collective, de honte et d’impuissance, tout en ouvrant la voie à des courants contradictoires : le Regeneracionismo de  Joaquín Costa qui cherchait à remédier à la décadence de l’Espagne  par des reformes pragmatiques qui pourraient moderniser et régénérer le pays, et la Generación del 98  animée par Azorin, Baroja, Unamuno, Machado et autres, qui ont accepté le déclin face au désastre colonial et se sont davantage tournés vers la réalité, cherchant à travers une réflexion critique des solutions pour transformer l'Espagne, et  trouver l’âme espagnole authentique, ainsi que des réactions défensives et nostalgiques englobant différentes sensibilités du nationalisme conservateur et du traditionalisme ultra-catholique, qui persistent encore aujourd’hui dans les débats sur Ceuta/Melilla, le “spectre marocain” ou les relations avec l’Afrique du Nord.

 Comprendre la mentalité de l'autre comme enjeu fondamental

Ne pas saisir les ressorts profonds de la culture politique espagnole contemporaine empêche d’anticiper ses virages diplomatiques stratégiques, qu’ils viennent du pouvoir ou de l’opposition. Cet enjeu fondamental souligne, dans les relations internationales, l'impératif d'une lecture affinée de la mentalité de notre voisin, au-delà des discours officiels et des récits moraux et pour mieux agir et réagir au sein d'un voisinage aussi stratégique que volatile et lourd d'héritages historiques.

Les épisodes successifs signalés à titre d’exemples ci-dessus – postures incompréhensibles et gestes inattendus– soulignent une réalité plus profonde : dans les relations internationales et la géopolitique contemporaines, les décisions ne se réduisent jamais à un simple calcul rationnel de puissance, d’intérêts économiques ou de sécurité. Elles émergent aussi, et souvent de manière décisive, des ressorts profonds de la culture politique d’un pays – ses héritages historiques, ses valeurs collectives, ses biais idéologiques partisans, ses traumas non résolus et ses imaginaires identitaires – ainsi que de la mentalité qui anime ses acteurs (leaders, partis, opinion publique). Ignorer ou mal appréhender ces dimensions subjectives conduit inévitablement à des erreurs d’anticipation, à des perceptions erronées et à des escalades évitables. D’où l’importance cruciale d’intégrer systématiquement le décryptage de la culture politique de l’autre et la compréhension fine de sa mentalité dans l’analyse géopolitique et la formulation de la politique étrangère : non pas comme un exercice académique périphérique, mais comme un outil stratégique indispensable pour transformer une relation de voisinage géographique en partenariat stable, anticiper les virages imprévisibles et exploiter toutes les fenêtres possibles de coopération

Dans ce contexte où les comportements politiques des États voisins restent souvent opaques malgré la proximité géographique et les interactions quotidiennes, les cultural studies que les approches spécialisées dans les langues et les cultures d’autres nations (orientalisme revisité, arabisme, hispanisme, slavistique, sinologie, etc.) jouent un rôle crucial. Loin d’être de simples exercices académiques ou patrimoniaux, ces champs produisent un savoir intime et nuancé sur les imaginaires collectifs, les normes sociales, les récits historiques intériorisés et les logiques de légitimation qui sous-tendent les décisions étrangères. En décodant ces dimensions subjectives – souvent invisibles aux analyses purement réalistes ou économiques – elles permettent non seulement une meilleure anticipation des virages diplomatiques imprévisibles, mais aussi le renforcement de toute politique d’influence : soft power, diplomatie culturelle, opérations narratives ou construction de partenariats durables. Au Maroc, par exemple, l’hispanisme marocain – en tant que production endogène de savoir sur l’Espagne – incarne précisément cette fonction stratégique : il pourrait offrir un regard interne et critique sur la culture politique espagnole, contribuant ainsi à transformer une relation de voisinage chargée d’héritages ambivalents en opportunité de coopération plus résiliente et moins vulnérable aux surprises.

L’Espagne véritable laboratoire des tensions de la modernité européenne

Il parait difficile de comprendre la culture politique espagnole si l’on ne considère pas ce pays comme un véritable laboratoire des tensions de la modernité européenne, sans pour autant céder à la tentation de le réduire à l’exotisme d’une supposée anomalie hispanique. Dès la Reconquista (718-1492) qui a repris le contrôle des territoires dominés par les musulmans (Al-Andalus), puis avec l’Inquisition instaurée en 1478 par les Rois Catholiques et active jusqu'en 1834, visant à imposer l'uniformité du catholicisme dans le Royaume, l’Espagne a cherché à construire son unité en imposant une centralisation politique et religieuse dans un espace pourtant marqué par la force de ses communautés locales. Son histoire a également fixé dans la mémoire collective des images puissantes de violence, d’obscurantisme, mais aussi de résistance et désir de liberté, comme celles des exécutions perpétrées par les troupes de Napoléon, immortalisées par Francisco de Goya.

Cette tension entre unité et fracture se retrouve au XXᵉ siècle dans les conflits qui ont profondément marqué le pays, notamment la Guerre civile espagnole et la Guerre du Rif. Elle se manifeste aussi dans les paradoxes de la vie politique et sociale : l’Espagne a vu naître le plus puissant mouvement anarcho-syndicaliste du monde autour de la Confederación Nacional del Trabajo (CNT), tout en étant le berceau de la plus puissante organisation catholique au monde  comme l’Opus Dei, elle est aujourd’hui une monarchie constitutionnelle incarnée par Felipe VI, mais comme si elle était une « monarchie de républiques » reste traversée par de fortes traditions d’autonomie territoriale, le terrorisme indépendantiste de l’ETA avant d'annoncer la fin de son action armée en 2011 et sa dissolution totale en 2018, l’effervescence culturelle de la Movida madrileña qui a émergé à Madrid à la fin des années 1970 et a atteint son apogée dans les années 1980, et les passions identitaires qui s’expriment jusque dans l’univers du football à travers la Liga, témoignent de la persistance de ces tensions.

Curieusement, dans cette nation érigée en modèle quasi universel de transition démocratique exemplaire, la démocratie n’a pas suffi à estomper ces fractures ni à forger la cohésion espérée. L’Espagne demeure un pays socialement fracturé : ces fractures sont multiples, d’une complexité extrême, traversent des idéologies diverses et se manifestent avec une intensité particulière dans certaines régions. Leur conséquence la plus visible est une cohésion nationale fragile, toujours travaillée par l’ombre persistante des « deux Espagne ».

Cette intensité des oppositions et des passions ne se reflète pas seulement dans l’histoire politique, elle imprègne aussi l’imaginaire culturel européen. Dans la littérature et les mythes, l’image de l’Espagne oscille souvent entre deux archétypes féminins emblématiques. D’un côté, Carmen, la gitane passionnée et insaisissable popularisée par Prosper Mérimée puis par l’opéra de Georges Bizet, incarne une sensualité libre et indomptée, une soif de vivre qui se déploie dans les rues de Séville et qui séduit autant qu’elle consume. De l’autre, Jeanne de Castille, (Juana la loca) figure tragique de l’histoire monarchique espagnole, dont la passion dévorante pour Philippe le Beau l’a conduit aux confins de la dépression et à la réclusion de Palais royal de Tordesillas, archétype romantique de la femme passionnée, poussée à l’extrême de la folie par un amour non partagé et trahi, sa figure fusionne la grandeur royale avec la tragédie personnelle, symbolisant la passion destructrice, la jalousie débordante, et la victimisation politique d’une reine écartée du pouvoir par son père et son fils. Carmen la roturière, Juana la reine, deux figures qui projettent une représentation de l’« espagnolité » comme un tourbillon d’intensité émotionnelle et de passions extrêmes. Ainsi, dans l’imaginaire culturel européen, l’Espagne apparaît tantôt comme une terre de liberté ardente et d’exotisme sensuel, tantôt comme un royaume marqué par la tragédie et la démesure des sentiments, où la liberté se heurte au destin, le désir à la ruine et la grandeur à la chute. Comprendre l’Espagne suppose ainsi d’accepter cette coexistence durable des contraires, qui fait du pays un observatoire privilégié des contradictions de la modernité européenne plutôt qu’une simple singularité historique.

Les approches constructivistes dans les relations internationales qui s'intéressent vraiment à la mentalité de l'autre (perceptions, imaginaires, culture stratégique, identité collective, biais cognitifs, etc.) ne le font pas pour philosopher ou par simple curiosité intellectuelle, mais parce qu’elles considèrent que ne pas comprendre comment l’autre perçoit le monde et comment il construit l’image de soi, coûte très cher en termes de crises évitables, d’occasions manquées de coopération, de gaspillage de ressources militaires/diplomatiques et d’échecs stratégiques répétés.

Un hispanisme marocain de proximité

L'exemple des relations Maroc-Espagne est particulièrement parlant pour illustrer comment la compréhension de la mentalité de l’autre (ici, la culture politique, les imaginaires historiques, les perceptions mutuelles) est cruciale, et pourquoi l’hispanisme marocain pourrait jouer un rôle stratégique dans la production du savoir sur l’Espagne, de manière à pouvoir critiquer et déconstruire les récits dominants, construire des stratégies d’influence et consolider les fenêtres de coopération bilatérale, et ainsi contribuer à une meilleure compréhension de l'Espagne par la société marocaine . Il est tout à fait légitime de se demander dans ce contexte, dans quelle mesure cet hispanisme marocain pourrait-il jouer un rôle comparable à celui qu'ont historiquement joué les hispanismes européen et nord-américain dans leurs contextes intellectuels respectifs ?

Depuis le XIXe siècle, le développement de l'hispanisme dans divers pays européens et aux États-Unis a permis à ces sociétés d'élaborer une compréhension systématique du monde hispanique. Par l'étude de la langue espagnole, de sa littérature, de son histoire culturelle et de sa pensée politique, l'hispanisme a contribué à proposer des interprétations toujours plus complexes et nuancées de la réalité espagnole.

Poser cette question dans le cas du Maroc est particulièrement pertinent en raison de la proximité historique et géographique qui unit les deux pays. Contrairement à d'autres traditions d'études hispaniques développées dans des contextes plus éloignés, les études hispaniques marocaines s'inscriraient dans un espace de proximité méditerranéenne, marqué par une histoire de contacts, d'échanges, mais aussi de tensions entre le Maroc et l'Espagne.

C’est cette proximité qui explique peut-être un phénomène récurrent dans les relations entre les deux pays : à chaque crise politique ou diplomatique, la même question ressurgit presque inévitablement, tant en Espagne qu’au Maroc : pourquoi, malgré l’intensité de nos relations et la richesse de notre histoire commune, il nous arrive encore, parfois, de ne pas parvenir à nous comprendre pleinement ? Cette question semble revenir périodiquement, comme un éternel retour, nous rappelant que la proximité géographique et la multiplication des échanges ne garantissent pas, à elles seules, une compréhension mutuelle profonde.

De fait, cette préoccupation n’est pas nouvelle, elle est explicitement énoncée dans le premier accord important de l'histoire récente des deux pays qui remonte à 1991, année durant laquelle le Traité d'amitié, de bon voisinage et de coopération est signé à Rabat, après des années de froid diplomatique, dont l'origine remonte au passé colonial. Les deux parties expriment dans ce traité :

« leur volonté de promouvoir une connaissance mutuelle plus large et plus profonde, afin de surmonter les anciens malentendus et appréhensions collectives qui ont historiquement entravé une meilleure compréhension entre les deux sociétés »

Dans ce contexte, la question de l'hispanisme marocain prend une dimension qui dépasse le cadre strictement académique. Si l'hispanisme des européens et nord-américains a permis à leurs élites et opinions publiques d’acquérir une compréhension profonde du monde hispanique, on peut se demander, alors  que nos relations bilatérales traversent actuellement le meilleur moment de leur histoire, si le développement et l’institutionnalisation d’un hispanisme de proximité au Maroc ne pourrait pas jouer un rôle comparable, à savoir la contribution à une compréhension plus rigoureuse et nuancée de la culture, de l'histoire et des sensibilités intellectuelles et politiques espagnoles ?

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