Retour du débat stratégique au Maroc – Par Abdelhamid Jmahri

Retour du débat stratégique au Maroc – Par Abdelhamid Jmahri

Le débat stratégique est celui qui se trouve exposé à des tensions discursives, entre les constantes nationales et doctrinales, et la gestion des intérêts de l’État. Il englobe également le rapport aux causes à racines communes chez les Marocains, dans toute la diversité de leurs sensibilités sans qu’il soit nécessaire de les enfermer dans une catégorisation idéologique.

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Dans un contexte international marqué par les recompositions géopolitiques et les tensions régionales, Abdelhamid Jmahri revient au débat stratégique, qui ressurgit au Maroc, portant sur les fondements de l’État, sa souveraineté et ses choix diplomatiques. Impliquant enjeux identitaires, impératifs nationaux et mutations globales, ce débat reflète une définition progressive des priorités et des équilibres du Royaume.

Abdelhamid Jmahri

Un débat au cœur de l’État

Le débat stratégique renvoie aux questions qui touchent au cœur même de l’existence de l’État, à la reconstruction de ses institutions, à la gestion de ses ressources fondamentales et à son positionnement sur la scène internationale. Il s’inscrit dans une période de recomposition de l’ordre mondial et de redistribution des rôles, marquée par la recherche accrue de souveraineté sous toutes ses formes : économique, alimentaire, sanitaire et énergétique.

Les interrogations portent également sur les enjeux géopolitiques, les questions de défense et les menaces extérieures, à un moment où les équilibres internationaux connaissent de profondes mutations.

Une inflexion amorcée depuis la crise sanitaire

Le discours royal du 8 octobre 2021, prononcé à l’occasion de l’ouverture de la première session de la législature actuelle, a constitué un tournant. Il mettait en lumière le retour des enjeux de souveraineté au premier plan, révélés par la crise du Covid-19, et la nécessité de les renforcer dans leurs différentes dimensions.

Depuis lors, cette dynamique s’est accélérée avec l’entrée de l’environnement géopolitique du Maroc dans une phase de tensions accrues, illustrée notamment par la guerre à Gaza et les développements liés à la confrontation irano-américano-israélienne.

Entre polarisation et renouveau du débat

Le but n’est pas de chercher à susciter la polémique, mais d’éviter que ces questions essentielles ne soient diluées dans un discours convenu ou figées dans des oppositions stériles. Malgré des clivages parfois marqués dans les sphères institutionnelles et les espaces publics de débat, les discussions engagées depuis trois années ont ravivé la réflexion sur les orientations stratégiques du pays.

Ce débat englobe des questions majeures liées à l’État-nation : l’avenir du territoire, la construction d’un modèle d’autonomie, les choix de positionnement international et les prises de position sur les grandes causes mondiales.

Des tensions entre identité et intérêt national

Le débat est parfois marqués par une forte polarisation, notamment autour de la gouvernance territoriale et des choix institutionnels. Ils portent également sur la place du Maroc dans une architecture internationale en mutation, caractérisée par le passage d’un ordre unipolaire à un système multipolaire, avec les tentatives de réaffirmation de l’hégémonie américaine.

Au sein de la société, ces discussions restent souvent influencées par des référents identitaires ou des lectures historiques, notamment dans la relation avec certaines puissances internationales.

Dans ce contexte, la règle énoncée par le Roi, inédite, du moins aussi clairement, selon laquelle la question du Sahara constitue le prisme à travers lequel s’apprécient les positions internationales, a introduit de manière explicite la primauté de l’intérêt national dans le débat collectif.

Une articulation complexe des référentiels

Le débat stratégique est celui qui se trouve exposé à des tensions discursives, entre, d’une part, les constantes nationales et doctrinales, et, d’autre part, la gestion des intérêts de l’État. Il englobe également le rapport aux causes à racines communes chez les Marocains, dans toute la diversité de leurs sensibilités — nationalistes, islamistes, socialistes, progressistes — sans qu’il soit nécessaire de les enfermer dans une catégorisation idéologique.

La question est loin d’être simple à trancher, tant ces dimensions s’entrecroisent dans la construction de l’identité de l’État et des acteurs politiques et civils. Un certain nombre de questions liées au l’Orient arabe sont structurées par le rapport au fait religieux. Celui-ci constitue un élément fondamental de l’État marocain, au même titre que l’achèvement de l’intégrité territoriale, les composantes linguistiques et les dimensions territoriales régionales, qu’elles soient méditerranéennes ou africaines.

Dans ce cadre, le fait religieux acquiert également une portée géopolitique, que ce soit dans la gestion du champ religieux ou à travers l’institution de l’Amir al-Mouminine, qui transcende à la fois les frontières géographiques et les limites politiques.

Vers une redéfinition des priorités stratégiques

Le débat stratégique s’étend également à la construction de la pluralité au sein de la société : la langue (ou les langues), la forme de la famille, ainsi que les relations entre les composantes du champ politique sur la base de leurs appartenances idéologiques. Dans ce contexte, la Constitution de 2011 semble avoir libéré la question identitaire du champ de l’affrontement idéologique pour l’inscrire dans un cadre constitutionnel consensuel, tel qu’il a été soumis au débat national.

Il s’agit aussi de tenter de libérer le débat autour des partenariats stratégiques, des relations internationales et des accords, de la pression des émotions, qu’elles soient individuelles ou collectives, pour ne définir les positions qu’à la lumière des choix dont dispose l’État dans la gestion de son positionnement, au service de ses intérêts fondamentaux, comme dans le cas de l’accord tripartite ou des relations avec l’Iran dans le contexte du différend avec l’Algérie.

Sans oublier qu’au cœur de ce débat figure aussi le retour de la question territoriale, avec ses multiples enjeux — justice spatiale, politiques de développement, questions de l’eau, de l’énergie et de la transition numérique — ainsi que la mise en œuvre de l’État social, dans un cadre pluraliste alors que se précise à l’horizon des échéances stratégiques majeures, notamment la Coupe du monde 2030 et l’agenda euro-méditerranéen.

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