Politique
S’ils pouvaient parler comme l’a fait Benhachem – Par Abdelhamid Jmahri
Benhachem, homme de l’administration et serviteur de l’État, appartient à une minorité de son genre ayant choisi de parler, lui qui porte derrière lui une trajectoire multiple. Il est évident qu’il devait faire face au devoir de réserve, qu’il soit encadré par la loi ou dicté par l’usage
C’est une rencontre imprévue, la deuxième de ce genre, cette fois au Salon du livre, qui a amené Abdelhamid Jmahri à s’intéresser Hafid Benhachem et à plusieurs épisodes liés à son parcours au sein de l’appareil sécuritaire marocain, dont une réunion nocturne, jusque-là inconnu du garnd public entre Driss Basri et El Ouali Mustapha Sayed, père fondateur du Polisario.

Abdelhamid Jmahri
Hafid Benhachem a évoqué le rapport de la réunion tenue de nuit au ministère de l’Intérieur entre Driss Basri et El Ouali Mustapha Sayed. On l’a accusé d’avoir tenté d’empoisonner le chef du Front Polisario, et d’avoir provoqué l’emprisonnement dans les geôles du Polisario du journaliste Mohamed Bahi pendant plusieurs années. Il a également raconté la nuit de planification secrète de la Marche.
Choisir de parler
Hafid Benhachem a choisi le Salon du livre de cette année pour livrer des fragments de sa vie, réunis sous le titre « Étapes de vie d’un serviteur de l’État », à travers un récit de mémoire, ou à travers un regard en surplomb, peu importe.
Benhachem, homme de l’administration et serviteur de l’État, appartient à une minorité de son genre ayant choisi de parler, lui qui porte derrière lui une trajectoire multiple. Il est évident qu’il devait faire face au devoir de réserve, qu’il soit encadré par la loi ou dicté par l’usage, qui régit tous les serviteurs de l’État, de leur vivant comme après leur mort, lorsqu’ils laissent parfois des mémoires destinées à être publiées. Il en avait pleinement conscience et avertit dans ses mémoires que tel est le cas. Dire sans vraiment ouvrir la boite noire.
Une mémoire mise à l’épreuve
Ce témoignage a retenu mon attention, bien que je n’aie croisé cet homme qu’une seule fois, dans le hall d’un immeuble qui abritait un journal marocain. Nous nous sommes croisés sans que notre poignée de main ne prenne un sens particulier. J’aurais pu me tourner vers d’autres ouvrages, pour lesquels j’étais venu au Salon, notamment des mémoires et des livres d’amis proches.
L’auteur s’en remet ainsi à sa mémoire, tandis que nous nous en remettons à son témoignage. Et l’on souhaiterait tant que tous ceux qui sont passés par le ministère de l’Intérieur en fassent autant. Il fut en effet haut cadre de l’administration centrale de ce ministère durant des années longues et difficiles, de 1971 à 1997, avant de devenir directeur général de la Sûreté nationale lors d’une période de transition décisive de l’histoire contemporaine du Maroc, de 1997 à 2003, puis délégué général à l’Administration pénitentiaire depuis sa création en 2008 jusqu’en 2013.
Des révélations et des zones d’ombre
En parcourant ses mémoires, je ne nie pas avoir cherché, dans le livre et son sommaire, ce qui pourrait susciter une première lecture. Il était évident que je m’orienterais vers les passages éveillant une curiosité restée jusque-là insatisfaite. Ce fut le cas.
Le deuxième chapitre, consacré aux relations maroco-algériennes, m’a d’abord retenu. Benhachem y relate ce qu’il a personnellement vécu, du transfert d’armes aux combattants après l’indépendance du Maroc en 1960, à la restitution des dépouilles d’un moudjahid algérien, en passant par les préparatifs du sommet tripartite tenu à la frontière entre Chadli Bendjedid, Hassan II et Fahd ben Abdelaziz Al Saoud. Il revient également sur les détails des attentats de l’Atlas Asni et leur gestion sécuritaire.
La biographie contient aussi des faits dont je n’avais jamais eu connaissance, notamment l’accusation portée contre lui par l’Algérie et le Polisario, l’accusant d’avoir tenté d’empoisonner Mohamed Abdelaziz, suivie de l’émission d’un mandat d’arrêt international à son encontre.
Enfin, l’auteur consacre le neuvième chapitre de ses mémoires à sa vision de la question séparatiste. Parmi les éléments les plus marquants figure son récit d’une rencontre tenue en 1972 avec des étudiants originaires du Sahara.
La rencontre révélation
Et si l’on connaît l’histoire des rencontres de ces étudiants, futurs fondateurs du front séparatiste, avec les leaders nationaux de l’époque, notamment Allal El Fassi et Abderrahim Bouabid, ainsi que les lectures politiques qui en ont découlé, rares sont ceux – et je suis de ceux-là – qui connaissent l’existence d’une rencontre tenue dans les bureaux du ministère de l’Intérieur, à l’époque du général Mohamed Oufkir.
Benhachem raconte que ces étudiants « originaires de Tan-Tan, Guelmim, Smara et Laâyoune projetaient de mener des actions armées à l’intérieur des territoires occupés, et se réunissaient dans les maisons de notables sahraouis ou dans des zaouïas à Rabat ». Il ajoute : « Après avoir tenté, sans succès, d’obtenir un soutien moral et matériel auprès de certains partis politiques nationaux, les jeunes Sahraouis se sont tournés vers les autorités publiques pour présenter leur projet et solliciter un appui. C’est ainsi qu’ils ont été reçus, à la fin du mois de février 1972, par feu Driss Basri et moi-même, en tant que représentants du ministère de l’Intérieur, afin de les accueillir, les écouter et consigner leurs doléances ».
Une réunion nocturne et un projet armé
Benhachem poursuit : « Nous nous sommes réunis de nuit, au domicile de Driss Basri, autour de thé et d’un tajine de kefta aux œufs préparé par Abdellah El Khattat, originaire des Ouled Slim. C’est ce responsable qui a joué le rôle d’intermédiaire entre les jeunes Sahraouis et le ministère de l’Intérieur ».
On n’en sait pas plus mais on peut supposer qu’ils ont demandé des moyens financiers et des armes afin de mener des opérations militaires contre l’occupant espagnol, sans que « n’apparaissent chez eux des positions séparatistes ou des intentions de cette nature ».
Parmi les présents figuraient El Ouali Mustapha Sayed, Mohamed Cheikh Biadillah, Khalli Henna Ould Errachid et Mohamed Salem Ould Salek, connu sous le nom de Franco.
Du projet à la rupture
Ledit Franco avait demandé à être affecté au ministère des Affaires étrangères et avait occupé un poste à l’ambassade du Maroc à Paris, avant de rejoindre le Polisario, où il deviendra ministre.
Un compte rendu détaillé de la rencontre fut rédigé, mettant notamment en avant les besoins en financement et en armement, puis transmis aux responsables du ministère de l’Intérieur, avenue Mehdi Ben Barka, qui l’acheminèrent au « cabinet de Mohamed Oufkir, alors ministre de la Défense nationale ».
Benhachem souligne : « Nous n’avons plus jamais entendu parler de ce rapport par la suite, ni des suites qui lui auraient été données ».
Ce qui s’est produit par la suite est connu : les étudiants sahraouis se sont rendus à Tan-Tan à l’occasion d’un moussem local, où ils ont organisé une manifestation nationale, brandissant drapeaux et portraits du roi. Toutefois, « les autorités locales proches d’Oufkir les ont réprimés et maltraités ». D’autres ont profité de l’organisation du moussem du nord, le « Moggar à Tindouf, pour s’y rendre. Les autorités algériennes ont alors saisi cette opportunité avec habileté, et les événements ont pris la tournure que l’on sait.
Des rapports disparus
C’est peut-être la deuxième fois que j’entends parler d’un rapport sur ce sujet, émanant du même groupe, et qui a disparu sous l’ère Oufkir ou après celle-ci. Il s’agit notamment d’un document rédigé par les étudiants eux-mêmes, sous la plume de El Ouali Mustapha Sayed, et adressé au leader Mohamed Yazghi, document qui fut saisi parmi les pièces confisquées dans les années 1970 lors de son arrestation.
Ce second rapport a disparu, tout comme le premier, dans lequel les étudiants fondateurs du Polisario exposaient une vision nationale unitaire, fondée sur la lutte armée pour la libération…