Politique
TALIS 2024 : radiographie d’un système éducatif marocain en quête de cohérence Par Bilal Talidi
L’actuel ministres de l’Education Nationale Mohamed Saâd Berrada et son prédécesseur Chakib Benmoussa lors de la cérémonie de passation
Organisé par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, en collaboration avec l’OCDE, le séminaire de restitution des résultats de l’enquête TALIS 2024 a réuni à Rabat des experts nationaux et internationaux. Un séminaire qui offre une occasion précieuse d’évaluer, de manière objective, la performance du système éducatif national, à l’écart de toute instrumentalisation politique visant à glorifier ou à déprécier les réformes. Le sondage international de Talis met en évidence les fragilités structurelles du système éducatif marocain à travers une analyse approfondie du métier enseignant et de son environnement. Entre disparités territoriales, décalage entre compétences et performances des élèves, faiblesse du travail collectif et gouvernance encore formelle, le rapport dessine les contours d’un système en transition, confronté à des défis de fond qui interrogent l’efficacité des politiques publiques éducatives.

Bilal Talidi
Des disparités persistantes qui fragilisent l’équité du système
Le premier enseignement majeur du rapport réside dans l’ampleur des disparités qui traversent le système éducatif marocain. Ces inégalités s’expriment à plusieurs niveaux, notamment dans la composition du corps enseignant, marqué par des écarts générationnels, des déséquilibres de genre et une répartition territoriale inégale.
Le corps enseignant se distingue par sa relative jeunesse, avec une moyenne d’âge inférieure à quarante ans. Toutefois, cette caractéristique masque un écart notable entre les enseignants expérimentés et les nouveaux entrants. Cette fracture se double d’un déséquilibre géographique, les jeunes enseignants, dont une majorité de femmes, étant majoritairement affectés aux zones rurales, souvent les plus fragiles. Cette concentration accentue les inégalités territoriales et compromet les principes d’équité sociale et éducative.
Ce déséquilibre est renforcé par des mécanismes de gestion des ressources humaines fondés principalement sur l’ancienneté. Les mobilités vers les zones urbaines, plus attractives, sont conditionnées par l’expérience, ce qui perpétue une répartition inégale des compétences. À cela s’ajoutent des écarts marqués en matière de satisfaction professionnelle. Les enseignants du primaire, en particulier, expriment un faible niveau de satisfaction salariale, tandis que les conditions de travail, bien que jugées relativement meilleures dans le secteur privé, restent globalement contraignantes.
Le rapport souligne également que, malgré un volume horaire déclaré relativement faible à l’échelle internationale, la charge réelle de travail demeure lourde, notamment en raison des tâches invisibles comme la préparation des cours, la correction et la gestion de classes hétérogènes. Cette situation alimente un sentiment d’usure, en particulier dans l’enseignement primaire.
Des compétences peu valorisées dans les apprentissages des élèves
La deuxième observation met en lumière un paradoxe central : les compétences professionnelles des enseignants ne se traduisent pas pleinement dans les performances des élèves. Si les pratiques pédagogiques témoignent d’une maîtrise satisfaisante des fondamentaux, leur impact sur les apprentissages reste limité.
Les évaluations nationales et internationales confirment qu’une part importante des élèves n’atteint pas les niveaux de maîtrise attendus. Ce constat révèle une insuffisance des approches pédagogiques favorisant le développement de compétences transversales telles que l’esprit critique, la créativité, l’autonomie ou la capacité à résoudre des problèmes complexes. Les méthodes d’enseignement restent largement dominées par des approches traditionnelles centrées sur la transmission des savoirs.
L’intégration du numérique illustre également ce décalage. Bien que des progrès soient observés en matière d’équipement et de diffusion des outils technologiques, leur usage effectif en classe demeure limité. Le système éducatif peine à intégrer pleinement les mutations liées à l’intelligence artificielle, tant sur le plan pédagogique qu’éthique. Ce retard réduit la capacité du système à préparer les élèves aux exigences du monde contemporain.
Le décalage s’étend aussi à la formation des enseignants. La formation initiale, majoritairement théorique, ne répond pas toujours aux exigences pratiques du métier. Quant à la formation continue, malgré des avancées quantitatives, elle reste inégalement développée et insuffisamment orientée vers les compétences émergentes, notamment dans les domaines du numérique et de l’intelligence artificielle.
Un système encore dominé par l’individualisme pédagogique
Le troisième constat du rapport concerne la faible dimension collective du travail éducatif. L’acte d’enseigner demeure largement individualisé, au détriment des pratiques collaboratives qui constituent pourtant un levier essentiel d’amélioration des apprentissages.
Le rapport met en évidence la rareté du co-enseignement, de l’observation mutuelle entre enseignants et des échanges pédagogiques structurés. Les activités communes entre classes ou entre cycles restent limitées, et les mécanismes de retour d’expérience sont peu développés. Cette situation traduit une culture professionnelle encore centrée sur la performance individuelle, plutôt que sur une dynamique collective de partage et d’innovation.
Ce déficit de collaboration freine la diffusion des bonnes pratiques et limite les possibilités d’accompagnement des enseignants, en particulier les plus jeunes. Il contribue également à isoler les acteurs éducatifs, réduisant leur capacité à faire face aux défis complexes du métier.
Une gouvernance formelle face à une crise de motivation
La quatrième observation met en lumière les limites de la gouvernance éducative et leurs répercussions sur la motivation des enseignants. Le rapport souligne un paradoxe : si la participation aux instances de gestion des établissements est relativement élevée, l’influence réelle des enseignants sur les décisions stratégiques demeure faible.
Peu d’enseignants sont impliqués dans l’élaboration des programmes ou dans la définition des priorités d’amélioration des établissements. Leur participation aux politiques d’évaluation, de discipline ou de gestion de la diversité reste également limitée. Cette faible autonomie réduit leur capacité d’initiative et leur sentiment d’appartenance aux dynamiques de réforme.
Les relations institutionnelles, notamment avec les parents d’élèves, restent quant à elles formelles et peu efficaces, malgré leur rôle déterminant dans la réussite éducative. Ce déficit de coopération affaiblit l’ancrage du système éducatif dans son environnement social.
Ces limites structurelles pèsent directement sur la motivation des enseignants. Si une majorité d’entre eux affirme avoir choisi ce métier par vocation, les conditions d’exercice, marquées par une intensification des réformes et un manque de moyens, génèrent un sentiment croissant de fatigue et de désengagement. Les chiffres sont révélateurs : une proportion significative d’enseignants envisage de quitter la profession, en particulier parmi les actifs en milieu de carrière.
Au-delà des constats, le rapport invite à repenser en profondeur les fondements des politiques éducatives. Il ne s’agit plus seulement d’améliorer des indicateurs quantitatifs, mais de traiter les dysfonctionnements structurels qui entravent l’efficacité du système. La réduction des inégalités territoriales, le renforcement du travail collectif, l’amélioration de l’impact réel des apprentissages, l’intégration maîtrisée des technologies et la valorisation du métier enseignant apparaissent comme des leviers incontournables pour construire une réforme durable et cohérente.