Une école qui reproduit ce qu’elle devrait corriger - Par Abdelfettah Lahjomri

Une école qui reproduit ce qu’elle devrait corriger - Par Abdelfettah Lahjomri

Dès le primaire, la maîtrise des apprentissages de base demeure très limitée. La situation s’aggrave au collège. Or in élève qui ne maîtrise pas la lecture ne peut assimiler correctement les contenus en histoire, en sciences ou en philosophie, tandis que l’absence de compétences mathématiques de base entrave la compréhension du raisonnement quantitatif et de l’analyse méthodique.

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Dans une tribune nourrie par les données du rapport 2026 de UNESCO, Abdelfettah Lahjomri interroge en profondeur les défaillances structurelles de l’école marocaine. Décrochage massif, faiblesse des apprentissages fondamentaux et reproduction des inégalités sociales et territoriales appellent une refondation du système éducatif fondée sur la qualité, la continuité des parcours et l’égalité réelle des chances.

Abdelfettah Lahjomri

Comment une école censée être un levier d’ascension sociale peut-elle se transformer, aux yeux de milliers d’élèves, en un parcours interrompu avant son terme ? Comment parler du droit à l’éducation alors que de nombreux apprenants quittent le système avant d’atteindre le baccalauréat, ou y demeurent sans acquérir les outils essentiels de compréhension et d’apprentissage ? Que reste-t-il du sens de l’école lorsqu’elle échoue à protéger l’élève contre la déperdition scolaire et à lui garantir les apprentissages fondamentaux ? La crise réside-t-elle dans l’accès à l’école, dans la capacité à s’y maintenir, dans la qualité de l’enseignement, ou dans la combinaison de tous ces dysfonctionnements ?

Quand les chiffres révèlent la crise de l’école

Le rapport de suivi de l’éducation publié par UNESCO en 2026 met en évidence que la crise de l’éducation au Maroc n’est pas une simple question de chiffres ou de déséquilibres sectoriels limités, mais une crise de structure, de fonction et de finalité. Le document dresse un constat statistique saisissant et révèle un système éducatif qui accueille un grand nombre d’enfants sans parvenir à les conduire jusqu’au terme du parcours scolaire, ni à leur garantir, en chemin, les apprentissages indispensables pour faire de l’école un instrument d’élévation individuelle et de justice sociale. Il met en lumière un paradoxe : une expansion relative de la scolarisation d’un côté, et la persistance de l’abandon scolaire ainsi que la faiblesse de la qualité de l’autre.

Le premier élément marquant de ce rapport réside dans un chiffre qui résume à lui seul l’ensemble du parcours éducatif : 74 % des élèves quittent l’école sans obtenir le baccalauréat. Ce pourcentage ne signifie pas seulement que les trois quarts des élèves n’atteignent pas la fin de l’enseignement secondaire ; il révèle aussi l’incapacité persistante du système éducatif marocain à transformer la scolarisation en un parcours complet, efficace et générateur d’opportunités. Lorsque seuls 26 % des élèves obtiennent le baccalauréat, cela traduit un déséquilibre structurel profond où la réussite devient l’exception plutôt que la norme.

La gravité de ce constat s’accentue avec un autre indicateur tout aussi préoccupant : 80 % des élèves présentent un niveau faible. Autrement dit, la crise ne concerne pas uniquement ceux qui quittent l’école, mais aussi ceux qui y restent sans bénéficier d’un enseignement capable de développer leurs compétences ou de les préparer à la poursuite des études et à l’intégration sociale et économique.

Toutefois, une lecture rigoureuse du rapport invite à éviter toute vision excessivement pessimiste. Des progrès réels sont enregistrés, notamment en matière d’accès initial à l’éducation. Le nombre d’enfants non scolarisés est passé de plus de deux millions en 2000 à 570 000 en 2023. Cette évolution traduit un effort significatif du Maroc pour élargir l’offre éducative et améliorer les taux de scolarisation, en particulier dans le primaire.

Mais cette avancée ne doit pas masquer une autre réalité : si le système a relativement réussi à faire entrer davantage d’enfants à l’école, il n’a pas réussi avec la même efficacité à les y maintenir, ni à leur assurer un apprentissage de qualité. La problématique ne se limite donc plus au droit d’accès, mais s’étend désormais au droit à la continuité, à un enseignement de qualité et à l’obtention d’un diplôme assorti d’un minimum de compétences et de dignité cognitive.

Abandon et faiblesse de la qualité des apprentissages et des compétences

L’ampleur de la déperdition scolaire apparaît encore plus clairement à travers les différentes étapes du parcours éducatif. Selon le rapport, 16 % des élèves abandonnent dès le primaire. Ce taux s’élève à 53 % au collège, pour atteindre 74 % au lycée.

La répartition des enfants hors du système scolaire met cette réalité en lumière avec netteté. Le rapport recense 48 000 enfants en dehors de l’école au niveau du primaire, 86 000 au collège et 418 000 au lycée. Ces données révèlent que l’école perd progressivement ses élèves à mesure qu’ils approchent de la phase censée leur ouvrir les portes de l’université, de la formation ou de la mobilité sociale. Ce phénomène est d’autant plus préoccupant que l’abandon à ce stade ne prive pas seulement l’élève d’un diplôme, mais le confine également à des positions fragiles sur le marché du travail, réduisant ses perspectives d’autonomie économique et de participation citoyenne. Le décrochage scolaire devient ainsi une question sociale et de développement d’une grande portée.

Si l’abandon constitue le premier visage de la crise, le second — sans doute le plus préoccupant à long terme — réside dans la faiblesse de la qualité des apprentissages et des compétences des élèves. Le rapport met clairement en évidence un déficit marqué dans les compétences fondamentales, notamment en lecture et en mathématiques. Dès le primaire, la maîtrise des apprentissages de base demeure très limitée. La situation s’aggrave au collège, où plus de 80 % des élèves se situent en dessous du niveau requis. Or, ces deux disciplines ne sont pas de simples matières scolaires : elles constituent le socle de tout apprentissage ultérieur. Un élève qui ne maîtrise pas la lecture ne peut assimiler correctement les contenus en histoire, en sciences ou en philosophie, tandis que l’absence de compétences mathématiques de base entrave la compréhension du raisonnement quantitatif et de l’analyse méthodique.

C’est précisément sous cet angle que se comprend le lien entre la faiblesse de la qualité de l’enseignement et l’augmentation des redoublements. Le rapport indique qu’un quart des élèves du collège sont plus âgés que l’âge théorique correspondant à leur niveau scolaire. Il ne s’agit pas d’un simple indicateur administratif. Lorsqu’un élève redouble une ou plusieurs années sans bénéficier d’un accompagnement pédagogique adapté, le redoublement cesse d’être une seconde chance pour devenir un processus d’usure psychologique et éducative. Avec le temps, l’élève se retrouve plus âgé que ses camarades, moins performant académiquement et moins intégré dans la vie de classe. Sa confiance en lui s’érode, sa motivation diminue, et le risque d’abandon augmente.

Le rapport dépasse ainsi le simple diagnostic scolaire en reliant ces constats aux inégalités sociales, économiques et territoriales. C’est ici qu’apparaît l’une des réalités les plus complexes : l’école marocaine ne fonctionne pas suffisamment comme un mécanisme de correction des inégalités ; elle tend souvent à les reproduire. L’élève issu d’un milieu favorisé dispose de meilleures chances d’achever sa scolarité et de bénéficier d’un enseignement de qualité, grâce aux ressources matérielles et culturelles dont dispose sa famille, qui lui permettent d’être soutenu et accompagné.

À l’inverse, l’élève issu d’un milieu défavorisé fait face à des obstacles plus importants pour poursuivre ses études, qu’il s’agisse des coûts directs et indirects de la scolarité, de la fragilité du cadre familial, de la faiblesse du capital culturel ou encore de la pression précoce pour entrer sur le marché du travail et contribuer aux revenus du foyer. Dans le même esprit, le rapport met en évidence la vulnérabilité des zones rurales, où la poursuite des études après le primaire demeure particulièrement difficile, confirmant que les disparités territoriales continuent de peser lourdement sur les trajectoires éducatives. Ainsi, au lieu d’être un espace d’équité, l’école devient parfois un miroir accentué des inégalités sociales.

Quel sens pour une école qui ne garantit pas l’égalité des chances ?

Il ressort de ce qui précède que le message central du rapport est clair : la réforme de l’éducation ne peut plus rester prisonnière d’approches fragmentées ou d’interventions techniques limitées. Le problème dépasse largement la simple révision des programmes, la construction de salles de classe ou la modification des modes d’évaluation. Il s’agit d’une réforme qui doit considérer la continuité des parcours scolaires, la qualité des apprentissages et la justice territoriale et sociale comme des dimensions indissociables. Il n’y a aucun sens à élargir l’accès si l’élève quitte l’école au collège ou au lycée, pas plus qu’il n’y en a à le maintenir en classe s’il en sort sans savoir lire correctement ni maîtriser les bases du calcul.

Dans cette perspective, toute ambition sérieuse de dépassement de la situation actuelle suppose une redéfinition claire des priorités. Le point de départ doit être les apprentissages fondamentaux dès les premières années, car une école qui échoue à enseigner la lecture, la compréhension et le calcul prépare les échecs futurs. Il est ensuite indispensable de mettre en place des politiques efficaces pour limiter le décrochage au collège et au lycée. De même, le développement de mécanismes de soutien pédagogique et social ciblant les populations les plus vulnérables devient une condition essentielle de l’efficacité du système. Par ailleurs, il est nécessaire de réduire les effets des disparités territoriales en améliorant les conditions de scolarisation dans les zones rurales et éloignées, tout en rendant les transitions entre les cycles scolaires moins coûteuses et plus sécurisées sur les plans pédagogique et psychologique.

L’école est-elle encore un vecteur d’ascension sociale ?

Il ne fait aucun doute que ce rapport propose un diagnostic rigoureux d’un dysfonctionnement historique qui continue de limiter la capacité de l’école marocaine à remplir pleinement sa mission. Des progrès ont été réalisés dans la réduction du nombre d’enfants non scolarisés, et cela doit être reconnu. Mais la réalité la plus préoccupante demeure : l’école continue de perdre un nombre considérable de ses élèves avant le baccalauréat, elle ne parvient pas à garantir les compétences fondamentales à une large majorité d’entre eux, et les inégalités sociales et territoriales continuent de peser lourdement sur leurs trajectoires scolaires.

Dès lors, l’enjeu ne réside plus dans la seule généralisation quantitative de l’enseignement, mais dans la refondation de l’école marocaine sur les principes de qualité et d’équité. À défaut, les indicateurs pourront s’améliorer en apparence sur certains aspects, tandis que le fond restera inchangé : une école qui accueille beaucoup d’élèves, en voit peu atteindre le terme de leur parcours, et en laisse sortir un grand nombre avec un niveau de savoir et de confiance insuffisant.

Quelle école voulons-nous réellement : une école qui ouvre ses portes aux enfants mais échoue à les accompagner jusqu’au bout, ou une école qui produit savoir, dignité et égalité des chances ? Comment accepter un système où la réussite scolaire dépend encore, dans bien des cas, davantage de l’origine sociale et du contexte territorial que du mérite et de l’effort ? Et quel avenir peut-on attendre d’un système éducatif qui ne garantit ni la continuité des parcours, ni la qualité des apprentissages, ni la protection des publics les plus vulnérables contre l’exclusion précoce ?

Ces questions apparaissent comme la conclusion logique d’un rapport qui impose une révision profonde des priorités de la réforme. Il s’agit d’un choix décisif : soit refonder l’école marocaine sur les bases de l’excellence et de la justice, soit laisser les chiffres, même en amélioration partielle, continuer de témoigner d’un déséquilibre structurel qui entrave les potentialités individuelles et retarde le développement de la société.

Réfléchissons-y et à une prochaine méditation.

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