Politique
Une politique monétaire pour les marchés ou pour les citoyens ? – Par Hamid Fayou
Le véritable défi pour le Maroc n’est pas uniquement technique ; il est profondément politique et social. Derrière chaque décision de taux directeur se cachent des arbitrages entre rentabilité financière, investissement productif, emploi et justice sociale.
Dans cette tribune, l’économiste Hamid Fayou interroge les effets sociaux du resserrement monétaire engagé par Bank Al-Maghrib depuis 2022 pour contenir l’inflation. S’il reconnaît la nécessité de préserver la stabilité macroéconomique, l’auteur estime que la hausse des taux directeurs produit des impacts asymétriques sur les ménages, les PME et les territoires, dans un contexte où l’inflation marocaine reste largement liée à des facteurs externes. Il plaide ainsi pour une approche plus coordonnée entre politique monétaire, politique budgétaire et stratégie productive afin de concilier stabilité des prix, croissance et justice sociale.

Hamid Fayou*
Au Maroc, la politique monétaire est redevenue au cœur du débat économique national sous l’effet du retour de l’inflation, de la hausse du coût de la vie et du ralentissement progressif de certains moteurs de croissance. Depuis 2022, Bank Al-Maghrib a engagé un cycle de resserrement monétaire visant principalement à contenir les pressions inflationnistes. Si cette orientation répond aux standards classiques de stabilité macroéconomique, elle soulève néanmoins une question de plus en plus présente dans les débats publics : la politique monétaire marocaine sert-elle prioritairement les équilibres financiers et les marchés, ou prend-elle réellement en considération les conditions de vie des citoyens ?
La hausse du taux directeur constitue traditionnellement l’arme privilégiée des banques centrales pour combattre l’inflation. En renchérissant le coût du crédit, elle vise à freiner la demande, réduire les tensions sur les prix et stabiliser les anticipations des agents économiques. Cependant, dans un pays comme le Maroc, où la croissance reste fortement dépendante de la consommation des ménages, du financement bancaire des PME et de l’investissement immobilier, cette stratégie produit des effets sociaux importants. Les ménages les plus modestes sont les premiers touchés par la hausse des mensualités de crédit, la baisse du pouvoir d’achat et le ralentissement de l’emploi dans certains secteurs sensibles aux conditions financières.
Le problème fondamental réside dans le fait que l’inflation marocaine récente n’est pas uniquement d’origine monétaire. Une large partie des tensions inflationnistes provient de facteurs importés : flambée des prix énergétiques, perturbations des chaînes logistiques mondiales, sécheresse récurrente affectant l’offre agricole et dépendance structurelle aux importations de certains produits stratégiques. Dans ce contexte, une politique monétaire restrictive risque parfois de traiter imparfaitement les causes réelles de l’inflation tout en affaiblissant davantage la dynamique économique interne. Le Maroc se retrouve ainsi confronté à un arbitrage délicat entre stabilité des prix et soutien à la croissance.
Cette problématique devient encore plus sensible lorsqu’on observe l’évolution des inégalités sociales et territoriales. Les catégories aisées disposent généralement d’actifs financiers ou immobiliers capables de mieux résister à l’inflation, tandis que les ménages vulnérables subissent de plein fouet l’augmentation des prix alimentaires, du transport et du logement. De même, les grandes entreprises accèdent plus facilement aux financements bancaires que les petites structures productives locales. Ainsi, une politique monétaire uniforme peut produire des effets profondément asymétriques selon les catégories sociales et les territoires.
Dans les économies avancées, le débat autour du rôle social des banques centrales prend aujourd’hui une ampleur considérable. De plus en plus d’économistes estiment que les banques centrales ne peuvent plus se limiter à la seule stabilité des prix, mais doivent également intégrer les enjeux d’emploi, de croissance inclusive et de cohésion sociale. Pour le Maroc, cette réflexion devient stratégique à l’heure où le pays ambitionne d’accélérer sa transformation économique, renforcer sa souveraineté productive et préparer de grands chantiers liés notamment à la 2030 FIFA World Cup.
Cela ne signifie pas que la lutte contre l’inflation doit être abandonnée. Une inflation durablement élevée pénalise elle aussi les populations les plus fragiles. Mais la question centrale concerne davantage le dosage, le rythme et la coordination des politiques économiques. Une politique monétaire efficace ne peut fonctionner isolément. Elle doit être accompagnée par une politique budgétaire ciblée, des mécanismes de soutien au pouvoir d’achat, des réformes structurelles de la concurrence et une stratégie industrielle capable de réduire la dépendance extérieure.
Le véritable défi pour le Maroc n’est donc pas uniquement technique ; il est profondément politique et social. Derrière chaque décision de taux directeur se cachent des arbitrages entre rentabilité financière, investissement productif, emploi et justice sociale. La stabilité macroéconomique reste indispensable, mais elle ne peut constituer une finalité en soi si elle ne s’accompagne pas d’une amélioration tangible des conditions de vie des citoyens. La question qui se pose désormais est simple : quelle politique monétaire pour quel modèle de société ?
*Docteur en économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégiques.