Les petites bêtes d’un journaliste espagnol 2/2 – Par Mohamed Benabdelkader

Les petites bêtes d’un journaliste espagnol 2/2 – Par Mohamed Benabdelkader

Lorsque Cembrero focalise dans les faits marocains sur des détails souvent insignifiants, c’est pour les grossir et leur donner une valeur symbolique ou polémique

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L’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader démonte, point par point, la mécanique discursive du journaliste espagnol Cembrero dont les analyses sur le Maroc reposent sur un cadrage biaisé, souvent orienté et parfois obsessionnel.  Docteur en Sciences de l'Information et de la Communication, Mohamed Benabdelkader dissèque les procédés de sélection, de surinterprétation et d’amplification utilisés pour donner une tonalité polémique à des faits ordinaires.

Mohamed Benabdelkader

Un autre cadrage à la petite bête fortement marqué par un détournement cynique de la perception d’un événement qui concerne le centenaire du débarquement d’Al Hoceima. Au lieu de concentrer l’attention sur les véritables acteurs de ce débarquement militaire et leur responsabilité historique en tant qu’agresseurs coloniaux, le propos préfère déplacer la focale vers l’agressé, en visant tout particulièrement le sultan du Maroc, présenté comme partie prenante du dispositif colonial, plutôt que comme souverain pris dans les contraintes du protectorat. Le journaliste, se donnant des airs de fin connaisseur du Maroc, s’est demandé sur son compte X (8-9-2025) si le silence officiel espagnol ne visait pas, au fond, à épargner l’embarras de la monarchie alaouite !

« Pourquoi l’Espagne ne commémore-t-elle pas le débarquement historique d’Al Hoceima, survenu il y a cent aujourd’hui, et qui mit fin à la guerre du Rif ? Peut-être parce que ce serait célébrer un épisode d’une guerre coloniale ; peut-être aussi parce que le sultan Moulay Youssef, arrière-grand-père de Mohammed VI, a soutenu cette opération militaire inédite de l’Espagne et de la France qui a mis fin à la rébellion rifaine d’Abdelkrim. S’en souvenir mettrait mal à l’aise la monarchie alaouite »

Il convient de rappeler que le débarquement d'Al Hoceima était une opération coloniale majeure sous contrôle espagnol et français, visant à écraser la résistance armée menée par Abdelkrim El Khattabi. Le Sultan Moulay Youssef n'avait ni les moyens ni la liberté politique pour manifester un soutien officiel ou militaire à cette intervention. D’abord Il n'existe pas de preuves fiables et documentées confirmant que le Sultan ait appuyé le débarquement espagnol à Al Hoceima en 1925, et puis il était dans une position contrainte, sous la domination du protectorat franco-espagnol, sans autonomie politique réelle pour soutenir ou refuser officiellement cette action militaire.

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Mais voilà comment par un léger tour de magie de notre illusionniste, “spécialiste du Maghreb”, la résistance anticoloniale  d’Abdelkrim se transforme en simple “révolte rifaine”, et le fait que le gouvernement espagnol de gauche n’a pas voulu célébrer le centenaire du débarquement d’Al-Hoceima, dirigé par le dictateur Miguel Primo de Rivera et dont l’un des commandants n’était autre qu’un certain Francisco Franco, serait, selon Cembrero, justement destiné à ne pas embarrasser la monarchie marocaine !

Ces Rifains qui ont revendiqué leurs droits

Lorsque Cembrero focalise dans les faits marocains sur des détails souvent insignifiants, c’est pour les grossir et leur donner une valeur symbolique ou polémique, il insistera ainsi de façon répétée sur la « rifaineté » de certaines personnalités marocaines, même si ce détail n’est pas central à l’affaire traitée. Retenons, parmi plusieurs autres exemples, son tweet du 4 septembre 2025 dans lequel il rend ainsi hommage à M Ahmed Zefzafi qui venait de rendre l’âme :

« Le père de Nasser, décédé hier, mercredi, sans avoir vu son fils en liberté. Nasser, leader de la révolte pacifique du Rif (Maroc), est emprisonné depuis huit ans et devrait rester incarcéré jusqu'en 2037. Son père a parcouru l'Europe pour sensibiliser les autorités et l'opinion publique au sort de ces Rifains condamnés pour avoir revendiqué leurs droits en manifestant ».

Imaginons un journaliste qui, à chaque fois qu’il évoque un acteur politique français, insiste systématiquement sur son identité bretonne, ou qui, à chaque mention d’une personnalité publique espagnole, souligne son origine catalane. Cette insistance ne peut être perçue comme un simple rappel d’un ancrage culturel ou régional fort. Mettre en avant de façon répétée cette identité régionale devient une manière de focaliser disproportionnellement sur un détail identitaire qui, utilisé ainsi, oriente la lecture du personnage politique vers un angle particulier. Parfois, cette pratique journalistique relève de la surinterprétation, voire de l’instrumentalisation idéologique de l’identité régionale ou ethnique, risquant ainsi de réduire la complexité du sujet à un élément symbolique restreint. En conséquence, elle privilégie un aspect spécifique au détriment d’une vision d’ensemble plus riche et nuancée.

Lorsque Ignacio Cembrero emploie l’expression « ces Rifains condamnés… » dans son tweet, il semble vouloir, par cette habituelle mise en avant discursive de l’appartenance à la région du Rif, instrumentaliser cet aspect identitaire, non pas pour signaler une fierté légitime de cette appartenance, ou pour valoriser une diversité culturelle déjà reconnue par la constitution marocaine, mais pour faire allusion à un aspect problématique ou polémique du personnage ou de la situation. Ce type de manipulation journalistique consiste à utiliser la dimension régionale comme un levier symbolique pour influencer la perception du public en évoquant des tensions et des clivages politiques ou sociaux, liés à une dimension identitaire, parfois de manière implicite et pernicieuse.

Ce type de discours repose souvent sur des logiques politiques cyniques, où l'identité culturelle devient un prétexte utilisé pour susciter des émotions, polariser l’opinion ou fragiliser un adversaire, au lieu d’être un simple élément descriptif ou culturel. Cela peut contribuer à délester l’identité de sa richesse culturelle pour en faire un marqueur polémique, parfois ambigu, voire accusateur dans le débat public. Cette manière de faire est bien connue en politique, elle traduit une relation complexe entre identité, pouvoir et discours politique où l’identité devient un enjeu stratégique plus qu’un simple fait. Il s’agit dans la pratique journalistique de Cembrero, de détourner l’attention du contenu politique, social et humain du mouvement, pour la recentrer sur une appartenance régionale jugée problématique ou conflictuelle,  ce qui signifie aller chercher la  petite bête  dans une spécificité socio linguistique que le journaliste tient à instrumentaliser comme un marqueur de contestation, de marginalité ou de fracture, et ce, pour faire passer des messages implicites, chargés de connotations politiques, idéologiques et émotionnelles, destinés à orienter la perception du public vers des horizons sombres, peuplés de spectres que certains rêvent de voir ressurgir à tout instant.

Le Roi à une courte distance de Ceuta

Commentant une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux, montrant des citoyens acclamant le roi Mohammed VI lors d’une balade en jet-ski à la station balnéaire de Cabo Negro, au nord-est de Tétouan, le journaliste espagnol a écrit le 10/8/2025 sur son compte X que :

« Le roi Mohamed VI du Maroc a navigué ce dimanche près de son lieu de vacances, à Mdiq (Rincón), à environ 25 kilomètres à l'est de Ceuta. Depuis la plage, les baigneurs le reconnaissent »

Lorsque le journaliste obsédé par la recherche de la petite bête qu'il croit problématique et embarrassante, tient à mesurer avec exactitude la distance qui sépare l'emplacement du Roi dans les eaux marocaines et la ville de Ceuta occupée par l'Espagne, il opère un cadrage médiatique de surinterprétation polémique : au lieu de rendre compte d’une image du Roi en meilleure santé, il focalise sur sa présence dans une zone maritime à proximité de la ville occupée, cherchant ainsi à instrumentaliser ce détail géographique,  en lui imposant une charge politique ou symbolique hors contexte, comme si la simple présence du Souverain dans cet espace du territoire marocain, constituait une provocation envers l’Espagne. Encore une fois, on retrouve cette obsession répétitive qui conduit le journaliste à privilégier une lecture axée sur le conflit et la polémique, au détriment d’une approche plus équilibrée mettant en lumière les aspects normaux, humains ou touristiques de l’événement.

Par ce biais, Cembrero détourne l’attention de l’information principale concernant la nature réelle et positive de ce moment de loisir, illustrant un climat de normalité et de stabilité durable, vers un récit conflictuel et polémique, qui vise à nourrir le doute et la méfiance, à alimenter les tensions et manipuler l’opinion. Ce faisant, le journaliste tient à surinterpreter une information précise, pour renforcer une lecture abusive, qui depuis Madrid cherche à Cabo Negro « midi à quatorze heure », caractéristique typique de ce « spécialiste du Maghreb » qui, à travers son framing médiatique très singulier, traque avec obstination le détail dramatisé, sa petite bête inaperçue, afin de restructurer l'information et influencer sa compréhension selon une lecture conflictuelle et polémique.

Du Soft power marocain en Espagne 

Parmi les nombreuses petites bêtes traquées frénétiquement par ce journaliste, voici un autre exemple particulièrement révélateur, mais cette fois avec un dosage nettement plus élevé d'intoxication informative. C’est ainsi qu’il a présenté dans un article publié (2-8-2025) par El Confidencial une initiative culturelle et éducative visant à renforcer les liens entre le Maroc et l'Espagne, en s'inspirant de l'héritage de Fatima Al-Fihri, fondatrice de l'université 

Al-Qaraouiyine à Fès, la plus ancienne université du monde :

« Le Maroc, première puissance étrangère à parrainer une chaire dans une université publique d’Espagne. L'université de Cordoue accepte qu'un pays où la liberté d'enseignement n'existe pas, où des professeurs font l'objet de représailles, finance la nouvelle chaire et supervise ses contenus. La chaire sera un outil additionnel pour exercer son soft power en Espagne »

Il paraît évident que ce curieux « spécialiste du Maghreb » s'énerve davantage et redouble d’agressivité à mesure que le Maroc et l'Espagne progressent vers le rapprochement et la compréhension mutuelle. Il ne se contente pas de critiquer scandaleusement la création par le Maroc d’une chaire universitaire à l’Université de Cordoue en Espagne, mais il accuse implicitement l’Espagne d’accepter ce qu’il présente comme un contrôle politique et idéologique et un exercice de « soft power » marocain, pire que cela, il porte un jugement étonnant en décrétant un prétendu manque de liberté académique au Maroc, tel un cardinal distribuant solennellement des indulgences papales.

Pour revenir au contexte de la création de la chaire « Fatima al-Fihri », il convient de rappeler que cette initiative s’inscrit dans un cadre officiellement bilatéral et académique visant à promouvoir la coopération, la recherche, les échanges culturels et la connaissance mutuelle entre le Maroc et l’Espagne. L’Université de Cordoue, côté espagnol, est largement impliquée dans cette démarche académique commune, visant à valoriser un héritage culturel partagé. Par ailleurs, faut-il rappeler, l’Espagne dispose via l’Institut Cervantès d'une présence très forte au Maroc, avec un réseau de six sièges principaux à Rabat, Marrakech, Casablanca, Tanger, Tétouan et Fès, ainsi que sept annexes dans des villes comme Meknès, Al-Hoceima, Nador, Agadir, Larache, Essaouira, et Chefchaouen, offrant des cours linguistiques et des activités culturelles,

Au lieu de contextualiser la création de la chaire « Fatima al-Fihri » à l'Université de Cordoue dans le cadre d'une coopération culturelle et éducative, et au lieu de valoriser  cette réciprocité de collaboration académique, permettant à l'Espagne de déployer au Maroc l'un des réseaux les plus importants au monde pour la promotion de l'espagnol et de la culture hispanique, le journaliste choisit de lire cette information sous un prisme de suspicion, voire de complot, de manière à fausser la perception de l’opinion publique espagnole, transformant une institution académique collaborative en un prétendu outil d’influence politique marocaine. Pour justifier sa lecture négative et alarmiste, il ne se contente pas d’occulter les faits permettant une compréhension équilibrée, il exhume méthodiquement la petite bête de la liberté universitaire au Maroc, fabriquant ainsi un cadrage orienté vers la controverse et la défiance, destiné à semer le scandale et le doute dans l'esprit du lecteur.

Cet exemple illustre parfaitement comment un cadrage médiatique fondé sur la recherche de la petite bête peut détourner une information réelle et globalement positive, en un sujet polémique disproportionné. C’est une pratique typique de ce journaliste « spécialiste du Maghreb », qui tout en ignorant délibérément la dynamique essentielle pour comprendre ce partenariat universitaire, il entretient un discours de suspicion et de polémique, nuisible à l’informativité et à l’objectivité.

Chercher la petite bête à tout ce qui bouge au Maroc

En résumé, Ignacio Cembrero, cet « expert » autoproclamé du Maroc, s'acharne ainsi avec une ferveur maladive dans la traque de sa petite bête : la baisse spectaculaire des flux migratoires vers les Canaries et l'Andalousie ? ça devrait forcement –méfiez-vous- cacher une stratégie machiavélique visant Ceuta ! Une résolution de l’ONU validant la proposition d’autonomie pour le Sahara marocain ? Attention c’est une menace irrédentiste imminente contre l'Espagne! Le Souverain marocain est aperçu en jet-ski à Cabo Negro ? Alerte rouge, Il est tout près de Ceuta !  La Fondation Hassan II dénonce des agressions contre les Marocains d'Espagne ? Prenez garde ! Voilà le soft power qui infiltre les écoles espagnoles ! l'Espagne oublie le centenaire d'Al-Hoceima ? Ouvrez l’œil Sanchez marche sur des œufs par peur d’embarrasser la monarchie marocaine! Des citoyens marocains réclamant leurs droits ? Pas de tout, ici ce sont des Rifains opprimés, point final !

Dans la théorie du cadrage médiatique, un « cadre » (ou « frame ») désigne la manière dont un média ou un journaliste sélectionne et met en avant certains aspects d’une information, tout en en occultant d’autres, pour orienter la perception du public. La recherche systématique de  la petite bête  constitue dans le cas de Cembrero un genre très particulier du cadrage médiatique, il s’agit de commencer par une sélection biaisée d’un détail marginal, mineur ou parasite, que le journaliste amplifie en lui conférant une portée symbolique disproportionnée et conflictuelle, tout en occultant les faits globaux ou les dynamiques positifs. Ce processus évolue souvent vers une surinterprétation spéculative, où des termes péjoratifs et alarmiste insinuent des menaces et renforcent des stéréotypes. À terme, cette répétition obstinée et cynique de toujours chercher la petite bête à tout ce qui bouge au Maroc, risque de se muer en une dérive particulièrement grave, condamnable et indigne de la profession journalistique : celle de l’incitation à la haine, ni plus ni moins.