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AMO : l’évaluation des technologies, condition de soutenabilité de la réforme – Par Hassan Ouali*
Une question stratégique s’impose désormais : comment garantir la soutenabilité financière du système dans un contexte d’accélération technologique sans précédent ?
La généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire accroît mécaniquement la pression sur les finances publiques. Face à la multiplication des médicaments innovants, dispositifs médicaux et solutions numériques, le Maroc doit adopter, explique dans cette tribune Hassan Ouali, une approche méthodologique d’évaluation des technologies de santé. S’inspirant du modèle de l’Institut national d'excellence en santé et en services sociaux au Québec (Canada), cette démarche permettrait d’optimiser les dépenses, renforcer la transparence décisionnelle et garantir une équité d’accès entre régions. Une stratégie progressive, centrée sur des unités pilotes puis un pôle national, constitue un levier clé pour sécuriser la réforme sanitaire.

Hassan Ouali*
La généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire constitue l’une des réformes sociales les plus ambitieuses engagées au Maroc depuis des décennies. Elle élargit l’accès aux soins, renforce la solidarité nationale et redéfinit la responsabilité financière de l’État et des organismes gestionnaires.
Mais une question stratégique s’impose désormais : comment garantir la soutenabilité financière du système dans un contexte d’accélération technologique sans précédent ?
Chaque année, de nouveaux médicaments à coûts élevés, dispositifs médicaux sophistiqués et solutions numériques, y compris fondées sur l’intelligence artificielle, arrivent sur le marché. Leur promesse est forte. Leur valeur réelle, en termes d’impact clinique, organisationnel et économique, est inégale.
Dans un système en expansion, l’absence de mécanisme structuré d’évaluation expose à trois risques majeurs : une dérive des dépenses publiques, des arbitrages insuffisamment transparents ainsi que des inégalités territoriales dans l’accès aux innovations réellement utiles.
Une technologie de santé désigne toute intervention utilisée pour prévenir, diagnostiquer, traiter ou réhabiliter, ou pour organiser la prestation des soins, incluant médicaments, dispositifs, procédures, programmes et systèmes. L’évaluation de ces technologies (ETS) ne se limite pas à mesurer leur efficacité clinique, mais prend en compte le coût, l’impact organisationnel, ainsi que l’acceptabilité sociale et éthique, afin de guider les décisions publiques et cliniques. Selon des organisations reconnues comme HTAi, l’OMS ou l’INAHTA, l’objectif est de favoriser l’innovation responsable et l’usage efficace des ressources.
Face à ces enjeux, une réponse pragmatique s’impose : adopter la logique méthodologique de l’évaluation des technologies de santé (ETS).
Le modèle INESSS du Québec au Canada offre à cet égard une référence particulièrement pertinente. L’Institut national d'excellence en santé et en services sociaux appuie le ministère de la Santé du Québec par des évaluations publiques intégrant efficacité clinique, analyse coût-efficacité, impact organisationnel et considérations sociales. Son budget annuel — de l’ordre de 30 à 40 millions de dollars canadiens — demeure modeste au regard des dépenses de santé provinciales, mais son rôle est structurant : sécuriser les décisions de remboursement et d’investissement.
À l’échelle fédérale, la Canadian Agency for Drugs and Technologies in Health mutualise les évaluations pour l’ensemble des provinces, évitant les duplications et renforçant la cohérence nationale.
Le Royaume-Uni, via le National Institute for Health and Care Excellence, et la France à travers la Haute Autorité de Santé, démontrent également qu’il est possible de concilier innovation et maîtrise budgétaire grâce à des processus transparents et méthodologiquement robustes.
L’enseignement pour le Maroc n’est pas de copier ces structures, mais d’adopter leur logique. Il s’agit de mettre en place une analyse systématique de la valeur clinique et économique de chaque technologie, d’assurer une transparence décisionnelle renforcée, de maintenir une séparation claire entre l’expertise technique et la décision politique, et enfin d’instaurer une coordination nationale adaptée aux spécificités territoriales, afin que les choix d’investissement soient à la fois rigoureux, légitimes et équitables.
Une première phase pourrait consister à créer trois unités pilotes d’évaluation au sein de CHU stratégiques, chargées d’analyser les investissements technologiques majeurs et les médicaments innovants à fort impact budgétaire. Le coût annuel estimatif d’un tel dispositif resterait inférieur à 20 millions de dirhams — un investissement limité au regard des volumes financiers mobilisés par la généralisation de l’AMO.
Les bénéfices attendus sont structurants :
- Une optimisation des dépenses publiques, en priorisant les technologies à forte valeur ;
- Une transparence décisionnelle, en rendant explicites les critères d’arbitrage ;
- Un soutien à l’innovation responsable, en distinguant les avancées majeures des effets de nouveauté ;
- Une équité d’accès, en orientant les choix vers les besoins réels des territoires.
L’évaluation ne freine pas l’innovation. Elle en sécurise la valeur et renforce la légitimité des décisions publiques. À l’aube d’un nouveau mandat gouvernemental, inscrire l’évaluation méthodologique des technologies au cœur de la réforme sanitaire constituerait un choix de gouvernance stratégique : transformer l’expansion de l’accès aux soins en performance durable et financièrement soutenable.
* Hassan Ouali, PhD, MAP, MBA est conseiller stratégique en évaluation des technologies; des innovations et d’intelligence artificielle en santé. Membre C3M, Compétences Médicales des Marocains du Monde. Maroc-Canada.