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Cécité évitable, silence coupable : le grand recul de la greffe de cornée* au Maroc - Par Dr Anwar CHERKAOUI
Un pays doté de chirurgiens compétents et d’infrastructures adaptées ne devrait jamais laisser une cécité réversible devenir irréversible faute d’organisation.
Autrefois pionnier dans le monde arabe et africain en matière de greffe de cornée*, le Maroc assiste aujourd’hui à l’effacement progressif d’un acquis médical majeur. Alors que cette chirurgie permet, partout ailleurs, de restaurer efficacement la vue, son accès demeure limité au point de transformer une cécité curable en handicap durable. Disparition des banques des yeux, affaiblissement du secteur public, dépendance à l’importation et vide organisationnel composent un tableau préoccupant qui dépasse la seule question ophtalmologique. Dans cette tribune, Anwar Cherkaoui se penche sur ce qu’il conçoit comme un paradoxe national et interroge la responsabilité des pouvoirs publics face à une situation où l’enjeu n’est plus technique, mais politique, sanitaire et profondément humain.

Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication et journalisme de santé
Il fut un temps où le Maroc figurait parmi les pionniers du monde arabe et africain en matière de greffe de cornée. Une banque des yeux existait, le prélèvement local était organisé, les transplantations s’effectuaient dans un cadre hospitalier structuré et académique. Cette dynamique traduisait une ambition claire : inscrire le système de santé marocain dans le mouvement des grandes avancées médicales mondiales.
La greffe de cornée incarnait alors l’excellence hospitalo-universitaire et la capacité du pays à innover. Aujourd’hui, cet héritage s’est effacé. Ce qui relevait d’un savoir-faire national reconnu s’est progressivement délité dans un silence institutionnel préoccupant.
Au fil des années, l’activité de transplantation cornéenne s’est affaiblie jusqu’à devenir marginale dans de nombreux centres publics. La banque des yeux a disparu, le prélèvement local s’est raréfié et l’élan hospitalier s’est essoufflé.
Ce recul n’a rien de médical. Il est organisationnel, structurel, réglementaire. Il révèle moins une limite scientifique qu’une défaillance de pilotage. La situation nationale est aujourd’hui alarmante. Les besoins en greffes sont largement supérieurs aux interventions effectivement réalisées.
Derrière cet écart se trouvent des patients atteints d’opacités cornéennes curables, condamnés à attendre indéfiniment une chirurgie capable de restaurer leur vue. La greffe de cornée est pourtant une procédure maîtrisée à l’échelle internationale, avec des résultats probants.
Lorsqu’elle n’est pas accessible, la cause n’est pas technique. Elle est systémique. Ainsi, une cécité réversible devient permanente. Non par fatalité biologique, mais par défaut d’organisation sanitaire.
Dans plusieurs centres hospitaliers publics et universitaires, l’activité régulière de greffe s’est éteinte ou ne subsiste que de manière sporadique. Cette disparition progressive entraîne une perte d’expertise, fragilise la formation des jeunes chirurgiens et compromet la transmission des compétences. Elle expose également le pays à une dépendance croissante et à une perte de souveraineté médicale.
Aujourd’hui, la quasi-totalité des greffons utilisés provient de l’étranger. Cette dépendance crée une incertitude permanente en matière d’approvisionnement, allonge les délais et empêche toute planification nationale cohérente.
Aucun système de transplantation solide ne peut reposer exclusivement sur l’importation. Une politique sanitaire ne peut être suspendue aux aléas logistiques internationaux.
Les conséquences dépassent le cadre opératoire.
La cécité entraîne une limitation fonctionnelle durable, une vulnérabilité sociale accrue, une dépendance familiale et parfois une exclusion professionnelle. Restaurer la vue, ce n’est pas seulement améliorer une acuité visuelle. C’est préserver l’autonomie, maintenir l’intégration sociale et protéger la dignité.
Le paradoxe est frappant.
Le Maroc dispose de chirurgiens qualifiés, de plateaux techniques performants et d’une formation ophtalmologique reconnue. Les compétences existent, les infrastructures aussi. Ce qui manque, c’est l’accès régulier et structuré aux greffons, ainsi qu’une vision stratégique nationale claire.
Il devient impératif de repenser l’ensemble du dispositif. Une politique ambitieuse de don d’organes doit être relancée. Des banques des yeux doivent être recréées ou modernisées.
Les programmes de greffe doivent retrouver leur place dans les centres hospitaliers universitaires.
Un registre national structuré permettrait transparence et planification. L’importation, lorsqu’elle est nécessaire, doit s’inscrire dans un cadre réglementaire clair sans remplacer l’autonomie nationale.
La greffe de cornée est aujourd’hui un révélateur. Elle mesure l’équité d’accès aux soins, la solidité de l’organisation hospitalière et la capacité d’un pays à protéger ses citoyens face à une cécité pourtant curable.
Ce défi n’est pas technique. Il est politique et organisationnel. Un pays doté de chirurgiens compétents et d’infrastructures adaptées ne devrait jamais laisser une cécité réversible devenir irréversible faute d’organisation.
La situation actuelle appelle un réveil de conscience des pouvoirs publics et une réforme urgente. Car derrière chaque cornée non greffée, il y a une vie suspendue à une décision qui tarde à venir.
*NDLR : La greffe de cornée (kératoplastie) est une chirurgie oculaire courante remplaçant une cornée malade ou opaque par un tissu sain issu d'un donneur décédé, permettant de restaurer la vision. Elle traite le kératocône, les dystrophies ou infections graves. Les techniques incluent la greffe transfixiante (toute l'épaisseur) ou lamellaire (partielle), avec un suivi post-opératoire par collyres essentiels.