Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Babylon, une fresque mythologique du Hollywood des années 20

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Babylon, une fresque mythologique du Hollywood des années 20

Dès sa première scène de « Babylon », Chazelle impose son choix de la loi du chaos. La séquence d’ouverture, une orgie débridée mêlant sexe, drogue et musique survoltée, est une sorte de manifeste. Ce tour de force technique a assuré une plongée dans un univers où les corps et les pulsions se libèrent, reflétant la bohème scandaleuse de l’époque.

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Dans sa chronique « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur Babylon, fresque spectaculaire de Damien Chazelle consacrée au Hollywood des années 1920. Entre célébration de la magie du septième art et dénonciation d’une industrie impitoyable, le film explore les excès, les rêves et les tragédies liés à la transition du cinéma muet vers le parlant, dans une œuvre ambitieuse qui continue de susciter débats et controverses.

Driss Chouika

« J'ai commencé à penser à ce film, il y a quinze ans. Je voulais que ce soit un film de contraste, sur le paradoxe de Hollywood, qu'il y ait ce mélange des extrêmes, fait de hauteur et de bassesse ».

Damien Chazelle.

Sorti aux Etats-Unis et Canada en décembre 2022 puis en France en janvier 2023, Prix Golden Globes 2023 de la Meilleure Musique de film pour Justin Hurwitz, BAFA 2023 des Meilleurs Décors pour Florencia Martin, ainsi que plusieurs autres prix dans des Festivals prestigieux, « Babylon » de Damien Chazelle est une critique acerbe des dessous du Hollywood des années 20, l’usine à rêves, tout en en célébrant la magie. Cette dualité, à la fois source de sa richesse et de ses excès, a divisé la critique et les professionnels. Le réalisateur a expliqué son choix en affirmant que « J'ai commencé à penser à ce film, il y a quinze ans. Je voulais que ce soit un film de contraste, sur le paradoxe de Hollywood, qu'il y ait ce mélange des extrêmes, fait de hauteur et de bassesse ». Puis, explicitant sa démarche, il a reconnu que « Nous savions tous que le film allait faire des vagues et énerver certaines personnes, et je pense que c'est bien. Plus de films devraient faire ça ».

UNE FRESQUE MYTHOLOGIQUE DU HOLLYWOOD DES ANNÉES 20

Dès sa première scène de « Babylon », Chazelle impose son choix de la loi du chaos. La séquence d’ouverture, une orgie débridée mêlant sexe, drogue et musique survoltée, est une sorte de manifeste. Ce tour de force technique a assuré une plongée dans un univers où les corps et les pulsions se libèrent, reflétant la bohème scandaleuse de l’époque. Cela a fait du film une sorte de fresque mythologique du Hollywood des années 20. Cette fresque qui divise certes, apparaît bien orchestrée pour les uns et un fourre-tout grotesque pour les autres. Mais, elle ne demeure pas moins une immersion bien caractérisée du monde spectaculaire du cinéma américain muet. Le réalisateur immerge le spectateur dans un monde d’excès démesurés et fous. Mais le grand étalage de décadence n’est pas gratuit. Il est la concrétisation d'une vision : celle d’un « Hollywood cannibale », selon les termes des Cahiers du Cinéma. Et le rythme survolté, porté par la musique de Justin Hurwitz, n’est pas seulement un artifice stylistique ; il est le battement de cœur fiévreux d’une industrie en pleine mutation.

Le cœur historique et dramatique du film est la transition du muet au parlant. Chazelle ne se contente pas de montrer une évolution technique ; il en fait le moteur de la tragédie. Cette bascule technique devient un choix esthétique qui condamne les stars muettes. Jack Conrad, interprété par Brad Pitt, star établie, et Nellie LaRoy, incarnée par Margot Robbie, nouvelle icône, incarnent bien les deux faces de cette crise. Le film révèle ainsi les dessous de l’usine à rêves des années 1920 en montrant comment la technologie peut broyer les artistes. Le passage au parlant est une révolution qui transforme totalement la création cinématographique et chamboule les carrières. De la sorte, « Babylon » dénonce ainsi le milieu sans pitié qui broie froidement ses acteurs. Cette partie du drame est une illustration puissante de ce « Hollywood cannibale », où l’artiste est à la fois la matière première et le déchet.

Si Babylon critique l’industrie, il est aussi un film constitué de références à l’histoire du cinéma. Cette obsession pour le passé et la mémoire se cristallise dans le dernier acte, où le montage final, un vertigineux hommage allant de Méliès à Avatar, est souvent critiqué. Pourtant, loin d’être une simple redite, cette séquence est une adresse directe au spectateur. Ainsi, le réalisateur semble vouloir affirmer que la magie du cinéma réside dans son pouvoir d’immortalité. Si l’industrie broie les individus, l’art leur offre une seconde vie.

Finalement, « Babylon » est une œuvre kaléidoscopique et clivante, à l’image du Hollywood des années folles. Damien Chazelle a ainsi signé un film baroque, une tragédie en costume pailleté qui n’a pas peur de se salir les mains. Il réussit à capturer l’énergie brute d’une époque révolue, tout en en dénonçant les violences structurelles. Et malgré sa démesure, ses longueurs et ses contradictions, « Babylon » reste une expérience cinématographique fortement intéressante. Il apparaît comme un film qui ne cherche pas à plaire, mais à marquer, à graver la beauté et la cruauté d’un art cannibale.

FILMOGRAPHIE DE DAMIEN CHAZELLE

« Guy & Madeline » (2009) ; « Whiplash » (2014) ; « La La Land » (2016) ; « First Man : Le Premier Homme sur la Lune » (2018) ; « Babylon » (2022).

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