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Concours des établissements à accès régulé : comment mettre fin à une profonde inégalité ? – Par Bilal Talidi
Au-delà de la question du seuil d’admission, qui ne repose sur aucun critère uniforme applicable à l'ensemble des établissements sélectifs, trois problèmes majeurs appellent une intervention urgente. Le premier réside dans le contenu même des concours
Chaque année, les concours des établissements à accès régulé, notamment les facultés de médecine et les écoles d'ingénieurs, ravivent les débats sur l'égalité des chances. Au-delà de la question du seuil d'admission, le système est confronté à des dysfonctionnements plus profonds, relève Bilal Talidi : sujets d'examen ne correspondant pas aux programmes du baccalauréat, essor d'une préparation privée coûteuse et risques de conflits d'intérêts qui fragilisent la confiance dans ces concours.

Bilal Talidi
Des critères d'admission qui manquent de cohérence
Chaque année, les élèves ayant réussi les épreuves du baccalauréat doivent affronter de multiples difficultés pour accéder aux établissements à accès régulé, notamment les facultés de médecine, les écoles d'ingénieurs et d'autres instituts sélectifs. Ces difficultés prennent une ampleur encore plus importante lorsqu'on élargit l'analyse au-delà des grands centres urbains, où se posent avec acuité les questions d'égalité des chances et de justice sous toutes leurs dimensions.
En réalité, l'instauration d'un seuil minimal d'admission n'est pas une spécificité marocaine. Dans de nombreuses expériences internationales, la rareté des places disponibles impose un relèvement du seuil afin de poursuivre deux objectifs : limiter le nombre de candidats autorisés à passer le concours et préserver le prestige ainsi que le sérieux de ces établissements.
Cependant, la décision d'abaisser à 12 sur 20 le seuil d'accès aux facultés de médecine soulève une question de cohérence de la politique éducative. Ce choix répond-il uniquement à l'objectif d'élargir l'offre de formation médicale ou traduit-il d'autres considérations qui n'ont pas été explicitement exposées ? Pourquoi cette mesure concerne-t-elle les facultés de médecine sans être étendue aux autres établissements à accès limité ?
Des concours qui s'écartent des programmes officiels
Au-delà de la question du seuil, qui ne repose sur aucun critère uniforme applicable à l'ensemble des établissements sélectifs, trois problèmes majeurs appellent une intervention urgente.
Le premier réside dans le contenu même des concours. L'analyse des sujets proposés au cours de plus d'une décennie montre qu'ils ne correspondent pas toujours aux programmes du baccalauréat. Dans plusieurs disciplines, notamment les mathématiques, la physique et les sciences de la vie et de la Terre, des chapitres qui ne figurent pas dans les programmes officiels sont néanmoins intégrés aux épreuves.
Cette pratique est en contradiction avec les textes réglementaires publiés chaque année par le ministère de l'Enseignement supérieur pour encadrer les concours d'accès aux établissements à accès régulés. Ces textes stipulent pourtant clairement que les sujets doivent exclusivement porter sur les contenus enseignés dans les programmes du baccalauréat.
Ainsi, lors des concours d'entrée en faculté de médecine, quatre chapitres sont exigés en sciences de la vie et de la Terre pour les élèves de la filière des sciences physiques alors qu'ils ne les ont jamais étudiés : l'immunologie, l'hérédité chez l'homme, la génétique des populations et le génie génétique.
La situation est encore plus problématique pour les élèves de la filière des sciences mathématiques, auxquels s'ajoutent quatre chapitres non étudiés : les deux précédents, auxquels viennent s'ajouter la respiration, la fermentation et le muscle, ainsi que l'information génétique.
L'essor d'un marché privé qui accentue les inégalités
Cette absence de cohérence entre les pratiques des établissements à accès régulé, qui élaborent les concours selon leurs propres critères, et les textes réglementaires du ministère de l'Enseignement supérieur profite directement à de nombreux centres privés de préparation aux concours.
Ces établissements recrutent des enseignants issus des grandes écoles et instituts publics à accès régulé pour assurer des formations préparatoires particulièrement coûteuses. Une seule session de 34 heures peut atteindre 1 400 dirhams, auxquels s'ajoutent des modules spécifiques consacrés aux chapitres supplémentaires, facturés jusqu'à 600 dirhams pour une dizaine d'heures.
Cette situation soulève des problèmes d'équité à la fois sociale, territoriale et catégorielle. Seules les familles les plus aisées, ainsi qu'une partie limitée des classes moyennes vivant en milieu urbain, peuvent financer ces formations complémentaires. Les familles modestes en sont largement exclues, tandis que les élèves des zones rurales, périphériques ou éloignées des grands centres urbains n'ont souvent même pas accès à ce type de préparation, ce qui remet en cause le principe d'égalité des chances.
Le risque des conflits d'intérêts
Le deuxième problème concerne les conflits d'intérêts. Dans plusieurs établissements à accès régulé, certains enseignants impliqués dans l'élaboration des concours participent également à ces formations préparatoires privées ou dispensent des cours particuliers rémunérés à domicile, générant ainsi des revenus substantiels.
Une telle situation élargit le champ des soupçons et affaiblit la confiance dans l'intégrité des concours.
Plus préoccupant encore, les centres privés de préparation se livrent une véritable concurrence pour recruter ces enseignants afin d'afficher les meilleurs taux de réussite. Les candidats se tournent alors vers ces établissements non seulement pour la qualité de la préparation, mais aussi parce qu'ils estiment que les enseignants qui y interviennent ont de fortes probabilités de faire partie des concepteurs des épreuves.
Le troisième problème concerne la nature même de certaines épreuves, notamment celles reposant sur des questionnaires à choix multiples (QCM) en mathématiques et en physique. Les candidats sont confrontés à des questions particulièrement complexes auxquelles ils n'ont jamais été préparés, au point que beaucoup finissent par s'en remettre au hasard. Dans ces conditions, une part importante des résultats ne repose plus sur une évaluation raisonnable des compétences. Évaluer l'intelligence est essentiel, tout comme mesurer les acquis des candidats, mais les questions ne devraient pas dépasser leurs capacités au point que la meilleure stratégie devienne le jeu de la chance. Les conséquences d'une telle dérive n'apparaissent réellement qu'une fois que les étudiants admis commencent leur parcours dans ces établissements à accès régulé.
Des réformes à la portée des pouvoirs publics
Ces dysfonctionnements peuvent sembler complexes, mais les solutions ne sont pas hors de portée. La première consiste à définir un critère unique pour le seuil d'accès aux établissements à accès régulé : soit relever le seuil dans toutes les filières, soit l'abaisser partout, soit fixer un seuil intermédiaire, supérieur à 12 sur 20 mais inférieur à 16. L'essentiel est d'assurer la cohérence de la politique d'admission.
La deuxième mesure consiste à élaborer un référentiel national des concours d'accès et à imposer son respect à l'ensemble des établissements concernés. Les sujets d'examen devraient faire l'objet d'un contrôle préalable assuré par des commissions spécialisées, créées en coordination entre le ministère de l'Enseignement supérieur et les établissements, dans le plein respect de l'autonomie universitaire.
Renforcer le contrôle des formations privées
La troisième réforme suppose de soumettre les centres privés de préparation aux concours à un contrôle effectif du ministère de l'Enseignement supérieur. Ces établissements devraient communiquer leurs programmes, la liste de leurs enseignants ainsi que le public visé, afin d'écarter systématiquement les enseignants concernés de toute participation à l'élaboration des sujets des concours.
Il conviendrait également d'adopter une réglementation stricte soumettant l'exercice des heures supplémentaires à une autorisation préalable du ministère, selon un dispositif comparable à celui en vigueur au sein du ministère de l'Éducation nationale. Les cours particuliers dispensés à domicile devraient être interdits, tandis qu'un numéro vert permettrait de signaler toute infraction constatée.
Combinées à l'interdiction pour les enseignants autorisés à assurer des heures supplémentaires de participer à la conception des épreuves, ces mesures contribueraient à renforcer la confiance dans les résultats des concours.
C'est sans doute le minimum qui puisse être entrepris. Une telle réforme améliorerait incontestablement l'intégrité des concours et la qualité des profils étudiants admis dans ces établissements. Elle permettrait également d'accroître les recettes fiscales de l'État grâce à un encadrement plus rigoureux de l'activité des établissements privés de préparation aux concours.