Consultation médicale spécialisée à 150 dirhams dans le privé : utopie sociale ou réforme possible ? – Par Dr Anwar Cherkaoui

Consultation médicale spécialisée à 150 dirhams dans le privé : utopie sociale ou réforme possible ? – Par Dr Anwar Cherkaoui

Dans un pays où la dépense de santé reste majoritairement supportée par les ménages, le prix de la consultation spécialisée constitue un véritable filtre social.

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Dans cette tribune, Dr Anwar Cherkaoui prospecte l’idée d’une consultation spécialisée à 150 dirhams dans le secteur privé qui bouleverserait profondément l’équilibre actuel du système de santé marocain. Entre ambition sociale d’un meilleur accès aux soins et contraintes économiques pesant sur les médecins comme sur les finances publiques, la proposition est séduisante mais se heurte à deux réserves : la médecine spécialisée concentrée dans les grands centres de l’axe atlantique est déjà très sollicitée.  La deuxième réserve touche à la contrepartie fiscale, l’État procédant ainsi à un allègement substantiel des impôts et des charges sociales du secteur. Cela laisse supposer que la médecine libérale est sans reproches et s’acquitte effectivement se tout qu’elle doit à l’Etat. Néanmoins la question mérité un débat de fond sur le rôle du privé dans la santé publique et sur le choix de société que suppose la démocratisation réelle de la médecine spécialisée.

Anwar CHERKAOUI

Expert en communication médicale et journalisme de santé

Et si le secteur libéral faisait le pari d’un tarif unique de consultation spécialisée à 150 dirhams, aligné sur celui pratiqué à l’hôpital Cheikh Khalifa / Fondation Mohammed VI des Sciences et de la santé, depuis le 1er février 2026?

L’idée, séduisante sur le plan social, vise un objectif clair : permettre à une frange beaucoup plus large de la population d’accéder à une consultation médicale spécialisée, aujourd’hui perçue comme coûteuse, souvent dissuasive, et la plupart du temps différée.

Dans un pays où la dépense de santé reste majoritairement supportée par les ménages, le prix de la consultation spécialisée constitue un véritable filtre social.

À 300, 400 ou 500 dirhams, nombre de patients renoncent, retardent ou se replient sur des solutions inadaptées. Sans compter, le cas échéant, les examens in situ, entre autres, radiographiques, échographiques ou fibroscopiques…

Abaisser ce tarif à 150 dirhams dans le privé pourrait donc mécaniquement élargir l’accès aux soins spécialisés et réduire la pression sur les hôpitaux publics déjà saturés.

La question centrale reste toutefois celle de la soutenabilité pour l’État. À première vue, une baisse des tarifs dans le privé ne coûte rien au budget public. Mais le modèle proposé reposerait, théoriquement, sur une contrepartie explicite : une réduction des charges fiscales et parafiscales pesant sur le médecin spécialiste libéral.

Allègement de l’impôt, ajustement de la TVA sur les actes médicaux, révision des cotisations sociales ou des taxes professionnelles : ces leviers impliquent un manque à gagner fiscal à court terme.

Ce manque à gagner peut-il être compensé ?  Les économistes de la santé avancent un argument souvent sous-estimé : l’élargissement de l’assiette. Une consultation moins chère attire davantage de patients, augmente le volume d’activité déclarée, réduit l’informel et améliore la traçabilité des actes.

À moyen terme, l’État peut récupérer une partie de ce qu’il concède, tout en réalisant des économies indirectes sur les complications tardives, les hospitalisations évitables et les passages inutiles aux urgences.

Reste la question la plus sensible : le médecin spécialiste libéral peut-il y survivre économiquement ? À 150 dirhams la consultation, sans réforme fiscale, la réponse est clairement non pour une large partie des spécialités.

Les charges fixes du cabinet libéral sont élevées : loyers, équipements, maintenance, personnel, assurances, impôts, cotisations sociales, sans oublier les investissements continus nécessaires pour rester à niveau scientifique et technologique.

En revanche, dans un scénario où les charges fiscales seraient significativement réduites, le raisonnement change. Une consultation moins chère mais plus fréquente, avec un taux de remplissage plus élevé, une meilleure fidélisation des patients et une diminution des rendez-vous manqués, peut restaurer un équilibre économique acceptable.

La rentabilité ne serait plus fondée sur le prix unitaire, mais sur le volume, la régularité et la stabilité de l’activité. Ce modèle suppose toutefois une transformation socio-culturelle. Le médecin spécialiste libéral ne serait plus perçu comme un prestataire élitiste réservé à une minorité solvable, mais comme un acteur central de la santé publique de proximité.

De son côté, l’État passerait d’une logique de taxation maximale à court terme à une logique d’investissement sanitaire à long terme. La vraie question n’est donc pas de savoir si cette réforme est possible techniquement, mais si elle est politiquement assumée.

Elle nécessite un contrat de confiance clair entre l’État, les médecins du secteur libéral et les organismes de couverture médicale.  Sans visibilité fiscale, sans stabilité réglementaire et sans reconnaissance du rôle stratégique du privé, aucun alignement tarifaire ne sera durable.

Aligner la consultation spécialisée à 150 dirhams n’est ni une utopie ni une solution miracle. C’est une option réformiste audacieuse, socialement pertinente, économiquement défendable sous conditions, et surtout révélatrice d’un choix de société : considérer l’accès au spécialiste non plus comme un luxe, mais comme un pilier de la prévention et de l’équité sanitaire.