Crédit bancaire, concurrence restreinte et asymétrie d’information – Par Rédouane Taouil

Crédit bancaire, concurrence restreinte et asymétrie d’information – Par Rédouane Taouil

Le Maroc connait une concentration bancaire qui limite la concurrence et accentue les diffi-cultés d’accès au crédit, notamment pour les petites et moyennes entreprises, dans un mar-ché marqué par l’asymétrie d’information et le rationnement financier.

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Rédouane Taouil, Professeur agrégé ès Sciences économiques, auteur de plusieurs articles sur la politique monétaire, suggère des éléments de réflexion sur le comportement bancaire, thème à l'ordre du jour, en s'attachant, d'une part, à pointer les causes des rationnements financiers des petites et moyennes entreprises et, d'autre part, à caractériser les mécanismes de transmission des actions de la Banque centrale par le canal du crédit.

Rédouane Taouil

Quand l'on se penche sur les rationnements financiers, il est fréquent de les imputer au système bancaire en considérant que celui-ci, motivé par les profits, procède à des allocations de financement qui desservent les petites et moyennes entreprises et, par conséquent, l'investissement et l'emploi. Pointer cette tendance, sur une telle base, découle d'un procédé appréciatif qui jauge ce qui est à l'aune de ce qui doit être. Pareil procédé est fautif. Porté par des jugements de valeurs qui contredisent la nature présupposée de la firme bancaire, il omet les critères qui président aux actions bancaires et les structures du marché du crédit. Le système bancaire a fait l’objet de réformes dont l’objectif est d’accroître l’intensité concurrentielle, de faciliter les impulsions monétaires par le canal du crédit et de soutenir la croissance. À observer l’impact de ces réformes selon les enchaînements vertueux qui leur sont attribués, on s’aperçoit qu’elles débouchent sur une concurrence restreinte qui limite les gains d’efficience : outre que le marché du crédit se caractérise par des rationnements, les actions monétaires s’avèrent plus efficaces en cas de resserrement qu’à l’occasion d’assouplissement.

La bipartition du marché du crédit

Le crédit bancaire est un mécanisme majeur de transmission de la politique monétaire.  Les décisions de la Banque centrale affectent, en effet, aussi bien le coût de financement que le volume des prêts. À analyser les répercussions de ces actions sur le comportement bancaire, on observe une segmentation du marché du crédit en fonction du rôle qui y joue l’information. On peut distinguer, en effet, un marché primaire comprenant des emprunteurs privés et publics dont l'accès aux financements est aisé suite à un contrat implicite réducteur d’incertitude, et un marché secondaire où les disparités d'informations aux dépends des banques conditionnent les prêts. Cette asymétrie, qui découle du fait que les contractants ne partagent pas la même information de leurs objets de transaction, constitue une imperfection concurrentielle de taille. Comme telle, elle comporte un double risque : la sélection adverse qui implique que l'un des contractants possède une information privée à laquelle l'autre n'a pas accès et l'aléa moral dû au fait que l'emprunteur infléchit l'exécution du contrat à son profit, y compris au mépris des dispositifs institutionnels. Pour autant, l'asymétrie informationnelle est étroitement liée à l'informalité.

Sur le marché primaire, la relation banque –entreprises privées est marquée par la qualité conférée à la conformité des bilans au cadre réglementaire. D'un côté, le prêteur s'appuie sur ces derniers pour évaluer le degré de risque des projets, anticiper ses marges dans la perspective de reconduction des contrats. De l’autre, l'emprunteur fait de ses bilans un moyen de maintenir son accessibilité aux financements, de renforcer son pouvoir de négociation et de bâtir sa réputation. Ce contrat implicite atténue l’asymétrie informationnelle et instaure des conditions favorables aux grandes entreprises en matière de nantissement et de coûts de financement. S'agissant de la relation entre système bancaire, État et entreprises publiques, elle relève d'un autre ordre : elle tire sa spécificité de la nature de la dette souveraine.  Les financements octroyés à cette seconde composante du marché primaire font l'objet de garanties, par un agent immortel, la puissance publique. Les titres publics étant considérés d'un risque très faible, les banques ont une forte propension à en détenir. Elles sont astreintes à en posséder une fraction, selon les normes prudentielles, et à respecter le ratio de liquidités à court terme en prévention de chocs. Le système bancaire affiche une préférence pour les titres souverains parce que leur sécurité est assurée par des ponctions fiscales futures et la capacité de l’État à contracter de nouveaux emprunts pour honorer des échéances de remboursement. Le degré de liquidité des obligations d'État, qui résulte de leur revente, participe de cette préférence des banques qui en fait un financeur de l'endettement interne et donc du déficit public. Le marché secondaire, quant à lui, se caractérise par des restrictions d’accès aux liquidités au détriment des petites et moyennes entreprises. Selon des enquêtes convergentes, celles-ci sont soumises à un plafonnement d’endettement, à des primes de risque et de lourds collatéraux dont la valeur moyenne se situe à plus du double du montant du financement. En imposant un tel niveau de garantie, les banques s’attachent à extraire un signal de qualité parce qu’elles considèrent que les demandes de financement sont entachées par des dissimulations de l’information en manquement à la réglementation.

 Analyser le marché du crédit en prenant en considération la nature de l’information apportée par les entreprises   appelle l’examen de l’influence de l’informalité sur l’offre bancaire de financement, les décisions des entreprises, partant, sur l’activité réelle. L’approche développée par Bruno Lautier (2004) fournit des clés de compréhension de ces effets. Envisageant l’informalité à travers le rapport à la loi, elle convie à étudier le fonctionnement des institutions et le comportement des acteurs eu égard au système de lois et règlements censé commander les relations de production, d’échange et de distribution. L’informalité imprègne les mécanismes de financement bancaire comme en témoigne le défaut de conformité aux règles des demandes de crédit par des entreprises de petite taille. Du fait de l’accentuation de l’asymétrie d’information subséquente, la tentation de comportements opportunistes conditionne la configuration de la relation bancaire. L’information délivrée par l’entreprise ne peut servir de base à un jugement sur la qualité du projet ni sur la propension au risque. Le prêteur est ainsi confronté à une incertitude qu’il n’est pas en mesure d’atténuer par la vérification de l’information. Non seulement le contrôle est coûteux, mais il n’est pas possible de détecter le type de prêteur. Les entreprises peuvent être enclines à surestimer le rendement des investissements et à l’aléa moral en consacrant le crédit à d’autres emplois que ceux déclarés. Face à l’impossibilité d’évaluation du profil du client, la banque est amenée à appliquer des procédures d’évaluation objectives en définissant des contrats assortis de fortes garanties intégrant le risque de défaut et la contrainte de rentabilité. Il s’ensuit des rationnements qui expriment l’incompatibilité entre les plans des banques et ceux des entreprises dans un contexte de concurrence restreinte (Joseph Stigliz et Bruce Greenwald 2005), de détention asymétrique de l’information et d’informalité.

C’est ce processus d’allocation des liquidités qui imprime au marché du crédit son caractère dual. Sur le marché primaire, de grandes entreprises reçoivent une large part des financements à des taux favorables à la conduite de leurs projets. La crédibilité corrélative dote les emprunteurs d’une marge de négociation qui limite le pouvoir de marché des banques, a fortiori, lorsqu’ils peuvent diversifier les sources de leur financement externe. En revanche, sur le marché secondaire, des entreprises de petite et moyenne taille subissent un rationnement qui les rend dépendantes des possibilités d’autofinancement et des crédits commerciaux. Cette bipartition contraste avec les effets attendus de la réforme des institutions du marché du crédit dont la visée est l’amélioration de l’efficience du système bancaire par la baisse des coûts d’intermédiation, l’extension des opportunités de financement externe des entreprises et la stimulation l’offre globale.

Impulsions monétaires et asymétrie d’impact

Les mécanismes de transmission de la politique monétaire transitent par le coût de refinancement des banques. En agissant sur ce dernier, la Banque centrale entend influencer le taux du marché monétaire et par là les taux bancaires. Ces variations, qui sont censées être transmises aux taux d’intérêt réels, affectent les dépenses de de consommation et d’investissement. À étudier ce mécanisme, on constate qu’il est souvent asymétrique : les banques répercutent davantage les hausses de leur coût de refinancement sur les taux débiteurs que les baisses. Le desserrement de la politique monétaire, intervenu suite à la baisse des taux directeurs au milieu des années 2010, n’pas débouché sur une extension de l’offre de crédit et de la quantité de monnaie en circulation. Le canal du crédit semble déterminé moins en amont, par la transmission du maniement du taux directeur, qu’en aval, par les anticipations des firmes bancaires et les structures de leur marché. Les décisions de fixation du coût des emprunts comme la sélection des projets semblent dépendre de la perception des risques attachés à la conjoncture. En cas d’anticipations d’une faible croissance, l’atonie de la consommation intérieure, les menaces de dégradation du pouvoir d’achat ou la contraction de l’investissement élèvent la probabilité de défaut des emprunteurs et renforcent l’intolérance aux comportements jugés risqués d’autant que la montée des créances en souffrance accentue la prudence, y compris envers les groupes ou entreprises ayant bénéficié d’accès à des ressources peu onéreuses à des périodes de restrictions monétaires. L’anticipation de l’insuffisance de la demande tend à exacerber les frictions financières en accentuant l’asymétrie d’information entre prêteurs et emprunteurs et la perception des risques de vulnérabilité. Le ralentissement du crédit bancaire est de nature à susciter des effets d’accélération du cycle économique en amplifiant les tendances à une croissance au ralenti. Les restrictions d’accès au financement et la prévision de la décélération de la demande de leurs produits conduisent des entreprises à réviser leurs plans de production à la baisse.  L’assouplissement monétaire, les comportements opportunistes aidant, durcit les conditions d’octroi du crédit.

Les rationnements pèsent sur l’investissement et la production occasionnant un coût en termes de croissance et d’emploi, et se conjuguent, à ce titre, à l'asymétrie d'impact dans la limitation du jeu du canal du crédit. Leur forte persistance, malgré les dispositifs de cautionnement, a conduit le décideur public à lancer un programme d'appui aux TPE assis sur le refinancement à taux préférentiel des banques partenaires par la Banque centrale. Destiné à encourager la distribution du crédit à bas coût, ce programme est assorti d'exigences auxquelles les candidats au financement doivent satisfaire : justification du statut juridique de l'emprunteur, de l'éligibilité du projet et de compétences appropriées. Loin d'exercer les effets escomptés, le programme a révélé, avec une acuité particulière, les écueils qu'opposent l'informalité au soutien à l'investissement privé. Non seulement l'offre de financement s'est avérée, de par ses règles formelles, dissuasive, mais elle s'est heurtée à l'informalité, caractéristique du marché secondaire, à travers la falsification du profil des projets moyennant des fraudes sur les documents. La facilitation de l'accès aux liquidités n'apparaît pas en mesure de tempérer la perception du risque par les banques et la probabilité de défaillance subséquente.

Parallèlement, la transmission de la politique monétaire par la composante publique du marché primaire est substantielle. D'après des données de Bank Al-Maghrib, les prêts bancaires au secteur public ont enregistré une progression de 67% entre 2019 et 2025 tandis que ceux affectés au secteur privé ont crû de 24% sur la même période. D'aucuns voient dans cette évolution l'expression d'un effet d'éviction des entreprises privées. Une telle assertion est sujette à caution au regard du rôle des dépenses publiques. Celles-ci sont un puissant amortisseur des fluctuations : sans ces dépenses, il y aurait contraction de la demande, aggravation du déficit d'activité et du sous-emploi qui l'accompagne. Le déficit budgétaire stimule la demande globale a fortiori en cas d'insuffisance de l'investissement privé et de croissance au ralenti. Le financement bancaire des dépenses de l’État permet, dans ces conditions, d'absorber l'épargne conservée sous forme monétaire et de contribuer à la régulation des liquidités. Il en découle une double conséquence. D'une part, la politique monétaire concourt via la création de liquidités et le canal bancaire au soutien à la demande et à la fonction stabilisatrice de l'instrument budgétaire. D'autre part, l'équilibre budgétaire, sous-bassement essentiel de l'effet d'éviction, ne possède aucune justification qui autoriserait à l'ériger en norme de promotion de la stabilité macroéconomique.

Au total, le jeu combiné de la concurrence restreinte et de l’asymétrie de l’information renforce les frictions et affecte les mécanismes de transmission monétaire. Suite au débat sur « le nouveau modèle de développement », il est répété comme une évidence que le diagnostic de l'économie nationale est d'ores et déjà établi. Ce propos est manifestement erroné. L'examen de l'impact des politiques structurelles et de leur articulation avec la stabilisation macroéconomique est d'autant plus lacunaire que la faveur dont bénéficient ces politiques les soustrait, la connotation positive du vocable de réforme aidant, au questionnement critique. La prégnance du maître-mot de flexibilité est telle que, par exemple la régulation sélective prônée comme mesure de lutte contre l'inflation des offreurs, apparue en 2022, est récusée au motif qu'elle serait génératrice de rigidités. On lui a préféré l'action sur les quantités au moyen d'importations qui, loin de freiner la hausse des prix, a favorisé la spéculation.  « Les automobiles, parce qu'elles sont munies de freins roulent plus vite que si elles en étaient dépourvues ». Cette assertion de Joseph Schumpeter (1942) revêt, dans ce contexte, un intérêt indéniable pour quiconque entend réfléchir sur les tensions des réformes des marchés du crédit, des produits et du travail. Dans le même temps, la gouvernance conjoncturelle nécessite de reconsidérer le rôle des leviers budgétaires dans la gestion des fluctuations. Comme l’a montré le rebond de l’inflation en 2022-2023, le contrôle de l’accélération des tensions sur les prix passe par l’utilisation de ces leviers en coordination avec la politique monétaire (Xavier Ragot 2024).

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