Fragments d’un discours makhzénien – Par Youssef Aït Akdim

Fragments d’un discours makhzénien – Par Youssef Aït Akdim

Lundi 10 novembre, sur ordre du Roi, ses conseillers “consultent” les partis représentés au Parlement sur la future autonomie au Sahara (Photo MAP)

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La photographie officielle de la consultation politique du 10 novembre fixe bien plus qu’une réunion : elle capture la syntaxe du pouvoir marocain. Autour de la table du Méchouar, conseillers, ministres et chefs de partis rejouent, chacun dans son rôle, la partition d’un ordre séculaire où la mise en scène compte autant que la parole. Le Chroniqueur Maure, Youssef Aït Akdim, plonge dans la sémiologie d’un instantané royal entre mythologie du pouvoir et degré zéro de la consultation, et analyse comment entre rigueur protocolaire, symbolisme des gestes et hiérarchie implicite, l’image révèle un Makhzen à la fois immuable et méticuleusement chorégraphié.

Youssef Aït Akdim

Lundi 10 novembre, sur ordre du Roi, ses conseillers “consultent” les partis représentés au Parlement sur la future autonomie au Sahara. Une photo officielle fixe l’instant.

C’est une image qui vaut mille mots. Une longue table de bois sombre, des plateaux de gâteaux, une lumière douce filtrant à travers les rideaux beiges du bâtiment du Méchouar. À première vue, une réunion de travail comme tant d’autres, mais à y regarder de près, c’est toute une grammaire du pouvoir marocain qui s’y rejoue.

Sur le flanc droit, les trois conseillers du Roi — Fouad Ali El Himma, Taieb Fassi Fihri (au centre) et Omar Azziman — sont installés avec le calme assuré de ceux dont la seule présence suffit à signifier la hiérarchie. Leurs regards convergent légèrement, leurs dossiers sont ouverts, leurs stylos prêts. Une posture de maîtrise et d’autorité tranquille. À côté d’eux, les messagers du Roi, ou plutôt ses bras armés : Abdelouafi Laftit et Nasser Bourita.

Le photographe s’est placé du côté des conseillers, entraînant son regard — et celui du spectateur — dans le camp du (vrai) pouvoir. Le ministre de l’Intérieur s’appuie sur la table, le coude ferme, le buste penché en avant ; le ministre des Affaires étrangères adopte la même posture, concentrée et tendue vers l’action. Leur langage corporel dit la continuité du geste souverain dans l’appareil administratif : l’un contrôle le territoire, l’autre la diplomatie, et ensemble, ils assurent la transition entre la parole royale et son exécution politique.

En face, une douzaine de chefs de partis parlementaires, dont Aziz Akhannouch, chef du gouvernement. Alignés, attentifs, silencieux, ils forment un bloc docile. On ne sait pas s’ils écoutent, s’ils approuvent ou s’ils attendent simplement leur tour. Leur attitude est figée, sinon fuyante. On comprend qu’ils assistent à quelque chose d’important sans y participer vraiment, comme des figurants appliqués dans un scénario qui les dépasse. Ils ont dix jours pour soumettre leurs mémorandums sur la nouvelle offre d’autonomie marocaine au Sahara.

Au centre de la table, les montagnes de ghriba, rangées avec un soin rituel, rappellent qu’au Maroc, toute réunion d’État doit conserver la douceur du cérémonial. Les gâteaux disent la continuité, un rappel de l’ordre des choses. Même la disposition des verres à thé compose une symétrie rassurante. L’équilibre est délicat, la mise en scène stricte. Pas de place pour l’improvisation.

Dans le coin gauche de l’image, légèrement en retrait, Abdelilah Benkirane. Son visage fermé, sa canne accrochée derrière lui : tout, dans son attitude, trahit une distance. Ancien chef du gouvernement, symbole d’une parole politique qu’on a voulue populaire avant de la remettre sous contrôle, il assiste à la scène comme à un rappel de sa propre mise à l’écart. Sa présence tient lieu de leçon publique.

Ce cliché, d’une perfection presque picturale, résume ce que l’on savait déjà de la mécanique du pouvoir marocain : la monarchie consulte, le gouvernement exécute, les partis écoutent. La lumière vient du fond, les contrastes sont maîtrisés, la composition familière. Cette réunion a déjà été vue mille fois, sous d’autres rois, avec d’autres acteurs. Pour ceux d’entre nous qui s’amusent à jouer aux apprentis sémiologues du Makhzen, elle raconte quelque chose de fascinant : une beauté froide, un ordre sucré, la mise en scène d’un pouvoir qui ne se montre jamais mieux que lorsqu’il feint de se consulter.

Observer cette photographie, c’est retrouver le vieux réflexe des kremlinologues, ces lecteurs d’images qui cherchaient dans la disposition d’une table ou la distance entre deux chaises le secret d’un pouvoir opaque. Ici, la même fascination pour le détail, pour l’ordre silencieux, pour la dramaturgie du protocole.

En 1966, le Premier ministre tadjik Abdullahad Kakhorov rencontre son homologue afghan Mohammed Hashim © Ria Novosti

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