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La glande thyroïde qui dérègle l’humeur et cause des errances psychiatriques inutiles - Par Dr Anwar CHERKAOUI
Des colères qui surgissent sans raison. Des tristesses sans chagrin. Des élans d’euphorie qui s’emballent, puis s’effondrent sans prévenir…
Derrière des troubles de l’humeur persistants, des colères inexpliquées ou des états dépressifs résistants aux traitements, se cache parfois une cause méconnue et pourtant déterminante : un ‘’petit’ dérèglement quelque part dans le corps. Dans cette chronique, le Dr Anwar Cherkaoui alerte sur une réalité médicale trop souvent ignorée, à l’origine d’errances psychiatriques inutiles.

Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et journalisme de santé
De nombreux patients sont traités pour des troubles de l’humeur pendant des années, alors que la cause est hormonale. Diagnostiquer la thyroïde, c’est parfois éviter une errance psychiatrique inutile.
Il y a des colères qui surgissent sans raison. Des tristesses sans chagrin.Des élans d’euphorie qui s’emballent, puis s’effondrent sans prévenir.
On accuse le stress, le caractère, l’âge, parfois même la folie. Rarement, on soupçonne une glande de quelques grammes, tapie à la base du cou, silencieuse mais souveraine : la thyroïde, indique Dr Fouad RKIOUAK, président de la Société Marocaine d’endocrinologie.
Quand elle se dérègle, ce n’est pas seulement le corps qui vacille. C’est l’humeur.
Le regard sur le monde. La façon d’aimer, de s’irriter, de pleurer ou de rire.
Dans l’hyperthyroïdie ( hypersécrétion des hormones thyroïdiennes) l’esprit galope. L’impatience devient permanente. Le moindre retard est vécu comme une offense. Les mots dépassent la pensée, les émotions explosent. On dort peu, on parle vite, on vit trop fort. Puis vient l’épuisement, brutal, incompréhensible.
À l’inverse, l’hypothyroïdie (insuffisance des hormones thyroïdiennes) installe une lenteur sourde. Les jours deviennent lourds. La joie se fait rare. Le monde perd ses couleurs.
Une mélancolie s’installe, discrète mais tenace, souvent confondue avec une dépression.
Le patient se replie, sans toujours comprendre pourquoi.
De nombreuses personnalités célèbres ont traversé ces tempêtes hormonales sans en connaître la cause.
Barbara Bush, épouse de président américain, a longtemps souffert d’irritabilité, de fatigue extrême et de troubles émotionnels avant que ne soit diagnostiquée une maladie de Basedow (une forme d’hyperthyroïdie). Elle confiera plus tard avoir cru, pendant des années, à un simple “épuisement nerveux”.
Gigi Hadid, icône mondiale de la mode, révélera avoir vécu des variations d’humeur, une anxiété permanente et une fragilité émotionnelle avant de comprendre qu’elle souffrait d’une thyroïdite de Hashimoto (une forme d’hypothyroïdie).
Derrière les podiums, une glande déréglée dictait le tempo intérieur. Oprah Winfrey elle-même a raconté combien une hypothyroïdie non diagnostiquée avait assombri son énergie, altéré son moral et modifié son rapport à elle-même, au point de ne plus se reconnaître.
Ces histoires ne sont pas anecdotiques. Elles illustrent ce que les endocrinologues répètent depuis des décennies.
Le professeur Shlomo Melmed, figure mondiale de l’endocrinologie à Los Angeles, résume souvent la situation ainsi : « La thyroïde est un chef d’orchestre émotionnel. Quand elle joue faux, ce n’est pas une note qui déraille, c’est toute la symphonie de la personnalité. »
Le professeur Paolo Beck-Peccoz, référence internationale dans les maladies thyroïdiennes à Milan, insiste sur un point fondamental : « De nombreux patients sont traités pour des troubles de l’humeur pendant des années, alors que la cause est hormonale. Diagnostiquer la thyroïde, c’est parfois éviter une errance psychiatrique inutile. »
Quant au professeur Anthony Weetman, ancien président de la British Thyroid Association, il rappelle une évidence trop souvent oubliée : « La thyroïde ne fabrique pas seulement des hormones métaboliques.
Elle influence le cerveau, les neurotransmetteurs, l’émotion, la perception de soi et des autres. »
C’est là toute la cruauté de ces troubles. Le patient doute de lui-même.
L’entourage parle de caractère difficile, de fragilité psychologique, de mauvaise passe. Peu imaginent que la source du tumulte est biologique, mesurable, traitable.
Une prise de sang, parfois, suffit à lever le voile. Et avec le traitement adapté, les émotions retrouvent leur juste mesure. La colère se calme. La tristesse s’allège. L’énergie revient. Le patient se reconnaît à nouveau.
La thyroïde est petite, invisible, presque oubliée. Mais lorsqu’elle vacille, elle rappelle une vérité essentielle : le corps et l’âme parlent le même langage hormonal, relevé Dr Hamdoun lhassani, médecin endocrinologue.
Et parfois, comprendre une humeur, c’est simplement écouter une glande qui demande à être entendue.