Le médicament, premier facteur de « mal de tête » pour l’État et le citoyen – Par Abdelhamid Jmahri

Le médicament, premier facteur de « mal de tête » pour l’État et le citoyen – Par Abdelhamid Jmahri

Parmi les éléments troublants et source de suspicion, beaucoup d’acteurs du médicament — commerçants ou entreprises — sont d’anciens cadres issus du ministère même qui régulait ce secteur, ou de ses institutions héritées. Rien d’illégal en soi. Mais, parce qu’il y a un mais.

1
Partager :

Au Maroc, le médicament concentre aujourd’hui les tensions politiques, économiques et sociales. Entre prix obligatoires, marges exorbitantes, absence de réelle concurrence et lobbying puissant, Abdelhamid Jamahri entrevoie l’enjeu pharmaceutique comme l’un des dossiers les plus sensibles du pays. Une question structurelle qui interpelle l’État, pèse sur les ménages et menace les équilibres de la protection sociale.

Abdelhamid Jmahri

Un produit obligatoire, un prix obligatoire et des marges qui défient la logique

Le médicament… est-il devenu la première cause de migraine pour l’État et le citoyen ?

Ce qui est clair et indiscutable, c’est que le médicament au Maroc est devenu l’une des premières sources de… maux de tête, qu’ils soient politiques, humains ou économiques. Cela ressort clairement de toutes les réactions liées à la santé, aux médicaments, à la concurrence, aux remboursements, aux tarifs de référence, etc.

La question qui s’impose consiste à savoir pourquoi cette « grippe » économique et politique persistante, cette forte « pneumonie institutionnelle » qui frappe le pays d’un bout à l’autre ?

Commençons par le début :

  1. Le médicament est une marchandise obligatoire.

   Le citoyen peut choisir son pain selon le poids, la qualité ou le commerce. Pas pour le médicament : il est prescrit, tout simplement.

  1. 2. Le prix du médicament est non négociable

   Le citoyen peut acheter des tomates à un dirham de moins ou comparer le prix de la sardine entre le marché modèle, le souk de quartier ou le marché central. En revanche, pour le médicament, le prix est lui aussi obligatoire, non négociable et sans alternative. Tout au plus, le patient peut se rabattre sur un générique, s’il existe. Il n’est par ailleurs soumis à aucune véritable concurrence — si tant est qu’une telle concurrence existe aujourd’hui.

  1. Les marges bénéficiaires sur les médicaments… sont exorbitantes.

   Elles peuvent atteindre plus de 800 %, comme l’a déclaré Fawzi Lekjaa au Parlement, un homme qui connaît les chiffres et leurs trajectoires.

   On peut même avancer — sous le contrôle du Conseil de la concurrence — que la plupart des produits de consommation au Maroc gardent des marges généralement acceptables… sauf dans le secteur du médicament, où elles dépassent l’imaginable.

   Et si Lekjaa parle de 800 %, l’opinion publique, méfiante, n’hésiterait pas à évaluer ces marges à 1.000 % sans craindre beaucoup de se tromper.

Plus étonnant encore : l’État injecte chaque année 51 milliards de dirhams dans le marché des soins, des consommations médicales et des bénéfices qui en découlent. Une manne répartie entre les cliniques — très privées — le secteur privé et les hôpitaux publics. Il apparaît que les seuls actes de soins captent 80 % de l’enveloppe dédiée à l’assurance maladie obligatoire.

Entre lobbying, conflits d’intérêts et intervention du Conseil de la concurrence

Sans entrer dans les détails, une autre problématique s’ajoute : la relation ambiguë entre public et privé, dominée par des logiques de lobbying. L’État, parfois, « engraisse » le privé pour l’amener à la concurrencer — voire à l’affaiblir — dans un cadre inégal, où elle renonce elle-même, par choix politique, à développer son propre secteur.

Si nous pouvons croire que, sans contrepoids entre lobbies, la démocratie s’étiole, les lobbies les plus dangereux ne sont pas ceux qui cherchent un gain raisonnable dans tel ou tel produit médical. Ce sont ceux qui poussent l’État à se retirer du domaine de la santé pour le livrer aux intérêts privés, au détriment de la mission publique.

Parmi les éléments troublants et source de suspicion, beaucoup d’acteurs du médicament — commerçants ou entreprises — sont d’anciens cadres issus du ministère même qui régulait ce secteur, ou de ses institutions héritées. Rien d’illégal en soi. Mais cela a créé une sorte de « makhzen bio-administratif », un mélange de biologie et d’administration, dans un domaine vital pour les Marocains. Ces acteurs furent même les artisans des lois qui régissent aujourd’hui ce marché. Résultat : une bourgeoisie administrative solidement installée au XXIᵉ siècle, comme on l’a observé dans d’autres secteurs.

Une issue élégante

Selon les informations dont nous disposons, le sujet a été évoqué lors de réunions impliquant le Chef du gouvernement et les deux ministres concernés : l’un investissant le secteur,  pour ne pas dire autre chose de Berrada, l’autre, Tahraoui, en détenant la tutelle. Des discussions que l’on imagine intenses et houleuses, et qui ont également concerné la CNSS.

La Présidence du gouvernement aurait trouvé — peut-être — une issue élégante à cette situation embarrassante en recourant au Conseil de la concurrence.

Toutes les données indiquent que ce dernier a ouvert des consultations, notamment une rencontre avec le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens le 4 novembre dernier. Il apparaît que les pharmaciens soutiennent la nécessité de réduire les prix des médicaments, qui pèsent lourdement sur la CNSS et menacent la soutenabilité du système de couverture sociale, d’autant que le coût supporté par la CNSS dépasse trois fois les standards internationaux.

Selon les mêmes sources, les propositions de la CNSS convergent avec celles des pharmaciens : davantage de transparence sur les prix des médicaments dans les cliniques privées, une facturation plus claire et harmonisée, et d’autres mesures concernant l’avenir de la profession et le soutien aux assurés.

Les guerres autour de la maladie et les profits qu’elle génère sont ouvertes et visibles. Elles opposent producteurs et importateurs de médicaments, et continueront tant que manquent la régulation effective et l’instauration d’une véritable concurrence. Il y va de la santé publique et de la couverture sociale!