Le Moyen-Orient à l’épreuve de trois projets – Par Bilal Talidi

Le Moyen-Orient à l’épreuve de trois projets – Par Bilal Talidi

Des sculptures représentant des travailleurs à Téhéran qui ne sont sans rappeler la glorification soviétique du prolétariat, le 22 juin 2026. (Photo d'Atta Kenare / AFP)

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Après la signature du mémorandum d’entente entre Téhéran et Washington et l’ouverture des négociations sur un accord définitif à Genève, les lignes de force qui structurent désormais le Moyen-Orient apparaissent avec davantage de netteté. Dans cette tribune, Bilal Talidi perçoit derrière les discours officiels, trois projets concurrents qui se disputent l’avenir de la région, tandis que la stratégie américaine semble plus ambiguë que jamais.

Bilal Talidi

Le projet israélien d’un nouvel ordre régional

Au lendemain du cessez-le-feu à Gaza et de l’ouverture des discussions sur « l’après-Hamas », alors que Tel-Aviv maintenait cinq positions stratégiques dans le sud du Liban tout en s’assurant une liberté d’action militaire, l’impression dominante était celle d’une stratégie américano-israélienne coordonnée visant à remodeler le Moyen-Orient.

L’objectif principal consistait à affaiblir les relais régionaux de l’Iran, d’abord au Liban puis en Irak, en consacrant le monopole de l’État sur les armes, en lui confiant seul les décisions de guerre et de paix, et en garantissant à Israël des zones de sécurité à Gaza, au Liban et en Syrie.

Le discours israélien ne laissait guère place à l’ambiguïté : pour Tel-Aviv, l’alternative se résume à un Moyen-Orient « vert », conduit par Israël et ses alliés, ou à un Moyen-Orient « noir », dominé par l’Iran et ses partenaires régionaux.

Washington entre pression et compromis

De son côté, Washington, dès les premières frappes menées avec Israël contre l’Iran et l’annonce de la destruction du programme nucléaire iranien, n’a jamais affiché la volonté de mener une guerre totale contre Téhéran.

L’administration américaine a concentré ses efforts sur deux priorités : utiliser la nouvelle donne syrienne pour isoler logistiquement et militairement le Hezbollah de son allié iranien, puis exercer des pressions sur le gouvernement libanais, par l’intermédiaire de son envoyé régional Tom Barrack, afin d’obtenir le désarmement du Hezbollah et l’application du principe du monopole étatique des armes.

L’accord qui a rebattu les cartes

Quatre mois de guerre et plusieurs semaines de négociations menées par les médiateurs pakistanais ont finalement révélé une réalité plus complexe. La région est aujourd’hui traversée par trois projets concurrents, parmi lesquels ne figure malheureusement pas un projet américain clairement défini.

Les résultats du mémorandum tels que perçus par Téhéran ont accordé à l’Iran des avantages qu’il n’aurait sans doute jamais espérés : arrêt des hostilités sur l’ensemble des fronts, retrait israélien des territoires libanais, levée des restrictions sur les exportations pétrolières iraniennes, dégel des avoirs iraniens, engagement des États de la région à participer à la reconstruction de l’Iran à hauteur de 300 milliards de dollars, levée du blocus maritime américain sur les ports iraniens et acceptation du principe d’une compensation versée à l’Iran et à Oman pour les services liés au transit maritime dans le détroit.

Une guerre sans gain stratégique américain

En contrepartie de ces concessions, la réponse officielle américaine met en avant la réouverture du détroit d’Ormuz, qui était pourtant accessible avant le conflit, ainsi qu’un engagement iranien à ne pas chercher à se doter de l’arme nucléaire. L’accord prévoit également une réduction éventuelle du niveau d’enrichissement, sans son arrêt complet, ainsi que la dilution des stocks d’uranium fortement enrichi.

Or, ces résultats avaient déjà été obtenus dans le cadre de l’accord de Mascate, parrainé par la médiation omanaise, la veille même du déclenchement de la guerre contre l’Iran.

Tout cela tend à démontrer que Washington est entrée dans cette guerre sans projet clairement défini et qu’elle en ressort sans véritable gain stratégique, mais avec un coût politique élevé. Les États-Unis n’ont pas réussi à imposer l’arrêt du programme balistique iranien dans le mémorandum d’entente. Ils ont également échoué à contraindre l’Iran à démanteler ou même à affaiblir ses alliances régionales. Au contraire, l’accord a renforcé les garanties de protection accordées aux alliés de Téhéran.

Plus significatif encore, Washington espérait entraîner les États arabes dans une confrontation avec l’Iran. Cette tentative a échoué. Dans le même temps, les divergences avec Tel-Aviv se sont manifestées au grand jour, alors que le Premier ministre israélien s’emploie à fragiliser le mémorandum d’entente conclu avec Téhéran.

L’Iran, Israël et la Turquie : trois visions concurrentes

Le déroulement de la guerre puis des négociations a montré que Téhéran agit selon un projet clairement défini. L’Iran a utilisé la carte du détroit d’Ormuz pour imposer ses conditions et, de ce point de vue, n’a pratiquement pas modifié ses objectifs pragmatiques depuis les négociations ayant précédé l’accord nucléaire conclu avec Washington en 2015. Sa ligne directrice demeure la même : ne pas renoncer à son programme nucléaire, s’en servir comme levier pour obtenir la levée des restrictions pesant sur ses exportations pétrolières, faire supprimer les sanctions économiques et débloquer ses avoirs gelés, tout en refusant d’intégrer à l’agenda des négociations la question de son programme balistique et celle de ses alliés régionaux.

La nouveauté réside dans l’ajout d’un nouvel objectif : la participation à la gestion du détroit d’Ormuz et la perception d’une compensation financière à ce titre. Cette évolution permettrait à l’Iran de consolider son statut de puissance régionale influente et de jouer un rôle central dans l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient.

Israël, un projet stratégique assumé

Contrairement à Washington, entrée dans la guerre sans projet clairement identifiable, Tel-Aviv dispose d’une vision stratégique cohérente. Celle-ci est dictée par les impératifs de ce qu’il conçoit comme sa sécurité nationale et vise à sécuriser simultanément ses frontières nord et sud selon un même schéma : la création de deux zones de sécurité, l’une à Gaza et l’autre dans le sud du Liban.

Parallèlement, Israël cherche à neutraliser tout rôle futur de la Syrie en misant sur la carte druze dans la région de Soueïda. Dans cette logique, Tel-Aviv est parvenue à entraîner Washington dans le conflit afin de poursuivre son objectif majeur : affaiblir l’Iran et réduire l’influence de ses réseaux régionaux.

La Turquie, troisième acteur du nouvel équilibre

Aux côtés de l’Iran et d’Israël se déploie un troisième projet, différent par sa méthode et ses ambitions : celui de la Turquie. Ankara avance moins ostentaroirement mais de manière constante.

Après avoir réussi à neutraliser la question kurde en Irak et en Syrie, elle renforce considérablement son influence sur le territoire syrien tout en consolidant ses relations sécuritaires et commerciales avec les monarchies du Golfe. La Turquie propose ainsi un modèle de sécurité régionale dans lequel elle entend jouer un rôle central aux côtés du Pakistan, de l’Arabie saoudite et de l’Égypte.

Vers une redéfinition des équilibres régionaux

Si Washington a subi un revers stratégique dans sa confrontation avec l’Iran, elle conserve néanmoins un puissant dispositif militaire garantissant ses intérêts dans la région. Il est toutefois probable que les États-Unis entreprennent, dans l’après-guerre, une réévaluation de l’utilité de leurs bases militaires déployées dans les pays du Golfe, en Jordanie et en Irak. Une recomposition de leur présence régionale, visant davantage d’efficacité pour un coût moindre, n’est pas à exclure.

La principale conclusion de cette séquence est que Washington, pour gérer les conséquences de son engagement militaire contre l’Iran, a implicitement fait comprendre aux pays de la région, en particulier aux États arabes, que si aucun acteur ne disposait véritablement d’un projet stratégique partagé, le coût de la guerre, lui, a été supporté essentiellement par les États du Moyen-Orient. Ceux-ci ont été appelés à assumer les charges du conflit puis à contribuer à la reconstruction de l’Iran. Reste à savoir s’ils y adhéreront sans rechigner et sas avantages.

Cette réalité conduit à une interrogation fondamentale : les pays de la région devront à l’avenir réfléchir à l’élaboration d’un projet stratégique propre. Son pilier central pourrait être la construction d’un système de sécurité régionale fondé sur un partenariat entre États arabes et musulmans, sans que celui-ci soit nécessairement limité par les seules considérations géographiques.

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