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Non-renouvellement des instances ordinales médicales : un vide dangereux pour la profession… Dr Anwar CHERKAOUI
Un Ordre médical qui n’est plus porté par la légitimité démocratique perd sa principale force : être le pont solide entre l’État et les médecins.
Le blocage du renouvellement des instances ordinales médicales au Maroc n’est plus un simple dysfonctionnement administratif : il est devenu un risque structurel pour la profession et pour l’équilibre social. En l’absence d’élections et de légitimité démocratique, l’Ordre des médecins, souligne Dr Anwar Cherkaoui, se retrouve affaibli, incapable de remplir pleinement son rôle de régulateur, de médiateur et de référence éthique dans un secteur en pleine mutation.
Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication et journalisme de santé
L’immobilisme institutionnel a parfois des allures de simple retard administratif. Dans le cas du corps médical marocain, il s’agit d’une véritable bombe à retardement.
Depuis des années, les instances ordinaires de l’Ordre national et des Ordres régionaux n’ont pas été renouvelées. Ce blocage, trop longtemps minimisé, laisse derrière lui un paysage professionnel désarticulé, sans boussole, sans voix légitime et sans leadership crédible.
Ce vide ne pèse pas uniquement sur les médecins : il pèse sur l’équilibre social.
Un Ordre non renouvelé, c’est une profession livrée au désarroi
Un Ordre médical qui n’est plus porté par la légitimité démocratique perd sa principale force : être le pont solide entre l’État et les médecins. Sans élections, sans instances représentatives, sans légitimité renouvelée, le corps médical se retrouve face à trois conséquences majeures :
Une perte de confiance interne. Les médecins n’ont plus le sentiment d’être représentés. Ils voient s’installer une distance, parfois même une méfiance, avec des instances figées, ne reflétant ni leurs préoccupations actuelles, ni les mutations rapides du secteur.
Un déficit d’autorité et de respect : Un Ordre affaibli ne peut plus s’imposer comme arbitre éthique, régulateur déontologique ou médiateur entre institutions. Ses prises de position deviennent inaudibles, contestées ou simplement ignorées.
Un risque social réel : Les médecins sont une profession visible, présente dans les villes et villages, en contact direct avec des millions de citoyens. Un corps médical frustré, laissé sans cadre ni médiation institutionnelle, peut devenir une caisse de résonance de tensions sociales.
Qui a intérêt au statu quo ?
Dans un système en mutation, l’absence d’élections n’est jamais neutre. Trois types d’acteurs peuvent tirer profit de l’immobilisme actuel :
Les décideurs qui préfèrent un interlocuteur affaibli : Un Ordre non renouvelé est plus docile, moins revendicatif, moins capable de fédérer la profession. Dans une période où les réformes s’accélèrent, un interlocuteur faible est plus confortable.
Certaines forces économiques émergentes : Le secteur privé de la santé connaît une expansion rapide.
Un Ordre faible laisse un boulevard aux stratégies hégémoniques, sans garde-fous, sans arbitrage éthique fort, sans contre-pouvoir professionnel structuré.
Moins l’Ordre est solide, plus les ambitions économiques débridées peuvent avancer.
Une minorité interne satisfaite de l’immobilisme : quelques responsables en place peuvent trouver intérêt à prolonger indéfiniment leur mandat, évitant ainsi la remise en question démocratique, la transparence ou l’arrivée de nouvelles générations de médecins.
Un Ordre élu démocratiquement : un atout majeur pour la santé publique
Dans de nombreux pays, un Ordre légitime, renouvelé, élu par ses pairs, est un pilier du système de santé. Trois exemples le démontrent clairement :
France l’Ordre des médecins comme rempart éthique. Lorsque l’Ordre fonctionne pleinement, il veille à la qualité des pratiques, régule les installations, sanctionne les dérives et conseille l’État sur les réformes. Sa légitimité élective lui permet d’imposer des avis solides, parfois même de bloquer des décisions contraires à l’éthique médicale.
Canada des collèges provinciaux garants de la sécurité des patients. Les collèges, élus, jouent un rôle central dans l’accréditation, l’évaluation continue et la discipline professionnelle. Ils interviennent directement pour améliorer la qualité des soins et protéger le public.
Royaume-Uni : le General Medical Council (GMC) comme moteur de confiance. Bien que plus étatisé, le GMC s’appuie sur des mécanismes électifs internes qui renforcent sa crédibilité. Il garantit la transparence, supervise la formation continue et assure la responsabilité des médecins. Sa légitimité lui permet d’être l’un des régulateurs les plus respectés au monde.
Le Maroc ne peut plus attendre
Sans élections, sans Ordres renouvelés, sans représentation crédible, le système de santé marocain avance avec un maillon faible — et ce maillon, très visible socialement, peut rompre à tout moment.
Le Maroc traverse une transformation majeure de son paysage sanitaire : assurance maladie généralisée, nouvelles infrastructures, montée en puissance d’acteurs privés, pénurie de médecins, réformes réglementaires…
Dans cette période charnière, laisser l’Ordre médical dans le coma institutionnel revient à priver le pays d’un stabilisateur essentiel.
Un Ordre élu, légitime, moderne et dynamique n’est pas un luxe. C’est une nécessité stratégique. Pour les médecins. Pour les patients. Et pour la paix sociale.