Philippe Sollers lecteur de Francis Ponge : une leçon exigeante de littérature – Pae Najib Allioui

Philippe Sollers lecteur de Francis Ponge : une leçon exigeante de littérature – Pae Najib Allioui

Francis Ponge et Philippe Sollers

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Dans un texte consacré à l’ouvrage Francis Ponge de Philippe Sollers, Najib Allioui explore la conception exigeante de la littérature défendue par l’écrivain français. À travers sa lecture de Ponge, Sollers affirme la primauté du langage, de la parole et du travail d’écriture face aux logiques de communication, aux institutions littéraires et aux succès éditoriaux de masse.

Najib Alioui*

Accueilli dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » en 1963 et édité par Seghers en 2001, Francis Ponge de Philippe Sollers est un des beaux textes que j’aie relu cette année. J’ai découvert ce texte pour la première fois alors que je venais d’entamer mes études en littérature française et il faut bien reconnaître que ce fut pour moi une découverte précieuse de telle manière que je retrouve chez Sollers cette finesse littéraire, cette ambition permettant d’aller, humblement, plus loin que les autres, ce questionnement basique sur ce qu’écrire veut dire, sur ce que réussir signifie. En grand lecteur de Nietzsche, Sollers est parfaitement convaincu qu’on ne pouvait écrire que lorsqu’on est capable d’agir, dans l’acception littéraire. Nietzsche, ce génie qui a pensé le ressentiment dans tous ses infimes détails, ce cancer grave et ennemi de l’homme, distingue entre l’action et la réaction, en accordant au maître le talent d’agir et d’aimer, tandis que l’esclave est doué de réaction et de vengeance.

Nous avons là la leçon première de l’écriture, celle-ci nécessitant plutôt la passion que l’intelligence. A partir de Ponge, Sollers nous fait comprendre en quoi demeure la mission littéraire ; elle n’est pas pour lui affaire d’engagement politique, mais affaire de langage et de parole. Pour y voir clair, j’invite les passionnés de la littérature à regarder la vidéo où Sollers, invité de Léa Salamé, se moquait terriblement de Michel Houellebecq (Léa Salamé, Stupéfiant : https://www.youtube.com/watch?v=hBKifIwFF5I). Entre autres, je citerai comment il le définit, ironiquement : « Michel Houellebecq est le romancier de la liquéfaction française ! ». Ou encore : « Un agronome super intelligent qui a compris son époque !». C’est dire que Sollers sait par-dessus tout qu’écrire est très difficile, que c’est quelque chose de très sérieux, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Ce n’est donc pas un hasard que Sollers ait été probablement le seul à rire de ce qu’écrit Houellebecq, quand par exemple un Yann Moix le qualifie de génie. Bref, les arguments des bestsellers, on les connaît, ils vous diront qu’ils se vendent beaucoup mieux que Sollers, donc, ils ont plus de talent. Bagatelles ! Car la réponse de Sollers, l’auteur de La France moisie, est tout simplement celle d’un insoumis, non pas au sens politique, mais dans un sens littéraire, au sens où l’incarnait parfaitement Voltaire, l’idole de Sollers.

Il faudra l’écouter répondre on ne peut plus railleusement lorsqu’il est interrogé par Patrick Cohen sur l’Académie française et sur Alain Fienkielkraut :

« Le débat, c’est la routine. Vous avez entendu déjà le même débat. On s’ennuie. Moi je suis là pour affirmer quelque chose, c’est-à-dire la littérature et la Grande Littérature, et non pas la communication falsifiée. Les gens communiquent, ils ne voient plus qu’ils ont un arbre devant eux. La mémoire n’est plus entraînée, or, si vous n’entraînez pas la mémoire, elle devient très fragile et très passive » (France Inter)

Sollers est inclassable, il est l’antidote même de l’intellectuel forcené, le code génétique de la pensée littéraire, étant d’instinct insoumise. Il n’aime pas les institutions, et l’Académie française lui répugne. Il ironise également sur les prix Goncourt considéré par lui comme incarner la misère de notre temps :

« La France est un pays d’institutions : vous avez l’Académie française, vous avez l’Académie Goncourt, vous avez la remise des prix littéraires. Et tous les ans c’est la même chose, c’est la routine » (entretien avec Augustin Trapenard).

Permettez-moi, après Sollers, de mettre Michel Onfray, Alain Finkielkraut et Eric Zemmour dans le même sac des écrivains à la Houellebecq (mais la liste est longue, et le lecteur saura identifier les réactionnaires de notre époque) se gargarisant d’avoir écrit des livres, incapables pourtant de distinguer entre le métier de l’écrivain et de l’intellectuel. Face à cela, Sollers n’avait qu’un seul mot à dire : « Je ne suis pas intellectuel, je suis écrivain !».

Voilà ce qui est fascinant chez Sollers, c’est qu’il a été capable d’écrire de manière sardonique et insupportable. Autre leçon, au passage, transmise par Sollers à son époque, laxiste, exhibitionniste et malheureuse : les gens ne veulent pas qu’on les critique, donc, ils arrêtent d’avancer. Dans le même sens, c’est Edgar Morin qui disait qu’en étant pessimiste, il se peut qu’on ait de bonnes surprises et en étant optimiste, on risque de s’attendre aux mauvaises surprises ! 

Dans cette monographie où il parle de Ponge, Sollers, d’une certaine manière, parle de lui-même, sinon, du moins, il nous dit comment il conçoit la littérature, à partir de la poésie de Ponge. Lire Ponge, c’est quelque part lire Sollers et vice versa.

En revanche, il y a un point qui mérite d’être soulevé, mentionné par l’éditeur, à savoir qu’un désaccord total, d’ordre politique, s’est creusé entre Sollers et Ponge qui est visible dans les entretiens à France Culture en 1970. Sollers semble être du côté de l’extrême gauche, Ponge assume son conservatisme. Mais peu importe, en tout cas, car nous sommes, en ce qui nous concerne, intéressé par le côté esthétique.

En effet, à travers cette présentation et anthologie consacrées à Ponge, Sollers, au-delà de tout désaccord politique, de toute réaction, dirais-je, nous révèle un Ponge poète, ce dernier étant lecteur assidu des grands classiques. Le souci pour le détail, n’est-ce pas ce qui définit Ponge ? Sollers le repère dès les premières lignes de sa monographie : 

«(…)l’existence est remise en question à chaque instant, à chaque texte, à chaque paragraphe, à chaque phrase, à chaque mot. Car c’est bien là ce qui m’arrête chez Ponge. Le détail y est devenu comme universel ».

Encore, Ponge est inclassable, et il est hors de question de chercher à y mettre des étiquettes. Preuve en est que, même le nom de poète, par lequel on le désignait, s’y refusait. Une telle qualification passerait pour lui pour une flatterie ou une célébrité susceptibles de mettre à mort son génie créatif. C’est que Ponge suggère des questions simples et complexes : qu’est-ce qu’être poète ?

Sollers choisit de commencer par évoquer deux poèmes au début de son anthologie, soit « Pluie » et « Le galet ». Une des singularités de sa poésie, dit Sollers, est la retenue qui saisit le lecteur. Dans les deux poèmes, les phrases sont polies et solides et elles ne nous lâchent pas. Elles vont nous prendre comme on prendrait la parole. Dans le même ordre d’idées, la place des mots et de la ponctuation, précise Sollers, « ont une vie interne très active ».

Comme un grand peintre, c’est moins l’objet qui est peint qu’une idée de l’objet, celle du poète désormais. Ponge s’assigne pour tâche un travail dur, celui de peindre avec les mots. Autrement dit, il attaque cette science quasiment impossible dans l’univers littéraire, à savoir l’art littéraire, un art très difficile, comme l’a affirmé, de son côté, Balzac dans sa préface à La peau de chagrin.

Il est toutefois important de noter la dimension psychiatrique de certains textes de Ponge, « Impassible, muet, l’objet ressemble au psychanalyste », écrit Sollers, comme si l’objet voulait prendre la parole. Par conséquent, une rééducation à la parole est indispensable.

Il faut noter que Ponge est partant pour une littérature descriptible et non d’explication. Une réponse visible à Camus. Décrire l’objet rendrait possible une pensée authentique à même de rendre compte de l’intimité des objets, comme le souligne Leopardi dont se rapprocherait Ponge :

« Notre régénération dépend, pour ainsi dire, de l’invention d’une super-philosophie fondée sur l’essence et l’intimité des choses, et propre à nous rapprocher de la nature. Tel devrait être le fruit des lumières extraordinaires de ce siècle ».

Ce à quoi fait écho le propos de Ponge :

« Les choses et les poèmes sont inconciliables. Il s’agit de savoir si l’on veut faire un poème ou rendre compte d’une chose (dans l’espoir que l’esprit y gagne, fasse à son propos quelques pas nouveaux) ».

Sans doute le poème L’abricot traduit-il plus explicitement ce que Ponge essaye de réaliser en poète.

L’abricot

La couleur abricot, qui d'abord nous contacte, après s'être massée en abondance heureuse et bouclée dans la forme du fruit, s'y trouve par miracle en tout point de la pulpe aussi fort que la saveur soutenue.

Si ce n'est donc jamais qu'une chose petite, ronde, sous la portée presque sans pédoncule, durant au tympanon pendant plusieurs mesures dans la gamme des orangés,

Toutefois, il s'agit d'une note insistante, majeure.

Mais cette lune, dans son halo, ne s'entend qu'à mots couverts, à feu doux, et comme sous l'effet de la pédale de feutre.

Ses rayons les plus vifs sont dardés vers son centre. Son rinforzando lui est intérieur.

Nulle autre division n'y est d'ailleurs préparée, qu'en deux : c'est un cul d'ange à la renverse, ou d'enfant-jésus sur la nappe,

Et le bran vénitien qui s'amasse en son centre, s'y montre sous le doigt dans la fente ébauché. 

On voit déjà par là ce qui, l'éloignant de l'orange, le rapprocherait de l'amande verte, par exemple. 

Mais le feutre dont je parlais ne dissimule ici aucun bâti de bois blanc, aucune déception, aucun leurre : aucun échafaudage pour le studio.

Non. Sous un tégument des plus fins : moins qu'une peau de pêche : une buée, un rien de matité duveteuse – et qui n'a nul besoin d'être ôté, car ce n'est que le simple retournement par pudeur de la dernière tunique – nous mordons ici en pleine réalité, accueillante et fraîche.

Pour les dimensions, une sorte de prune en somme, mais d'une tout autre farine et qui, loin de se fondre en liquide bientôt, tournerait plutôt à la confiture.

Oui, il en est comme de deux cuillerées de confiture accolées.

Et voici donc la palourde des vergers, par quoi nous est confiée aussitôt, au lieu de l'humeur de la mer, celle de la terre ferme et de l'espace des oiseaux, dans une région d'ailleurs favorisée par le soleil.

Son climat, moins marmoréen, moins glacial que celui de la poire, rappellerait plutôt celui de la tuile ronde, méditerranéenne ou chinoise.

Voici, n'en doutons pas, un fruit pour la main droite, fait pour être porté à la bouche aussitôt.

On n'en ferait qu'une bouchée, n'était ce noyau fort dur et relativement importun qu'il y a, si bien  qu'on en fait plutôt deux, et au maximum quatre. 

C'est alors, en effet, qu'il vient à nos lèvres, ce noyau d'un merveilleux blond auburn très foncé.

Comme un soleil vu sous l'éclipse à travers un verre fumé, il jette feux et flammes.

Oui, souvent adorné encore d'oripeaux de pulpe, un vrai soleil more-de-Venise, d'un caractère fort renfermé, sombre et jaloux,

Pour ce qu'il porte avec colère – contre les risques d'avorter – et fronçant un sourcil dur voudrait enfouir au sol la responsabilité entière de l'arbre, qui fleurit rose au printemps. 

Pièces, Gallimard, 1961

La recherche des mots, des sons, de la Parole vaudrait peut-être mieux que celle de la Poésie, d’où ce qui explique son refus total de se laisser traiter de poète. A cet égard, Sollers nous renvoie à certains vers de Proêmes expliquant le rapport intime de Ponge avec la Parole:

Poète vêtu comme un arbre

Parle, parle contre le vent

Auteur d’un fort raisonnement.

[…]

Mon arbre dans un siècle encore mal entendu

Dressé dans la forêt des raisons éternelles

Grandira lentement, se pourvoira de feuilles,

A l’égal des plus grands sera tard reconnu.

Mais alors, il fera l’orage ou le silence,

Sa voix contre le vent aura cent arguments,

Et s’il semble agité par de nouveau tourments,

C’est qu’il voudra plutôt se débarrasser de son trop de science.

[…]

Détache-toi de moi ma trop sincère écorce

Va rejoindre à mes pieds celle des autres siècles.

Ponge, dit Sollers, a élaboré une raison réson allant au-delà du rationalisme habituel. Il s’agirait là d’une « sorte de nihilisme positif », ose dire Sollers.

Cet ouvrage s’accompagne d’une note biographique retraçant la vie de l’homme, ses lectures, sa vision politique, son intérêt majeur pour Mallarmé, « Personne, affirme Sollers, n’aura mieux que Francis Ponge, dès 1926, compris la singularité et la grandeur de Mallarmé ». L’ouvrage comporte également des propos d’auteurs différents sur Ponge, « Ce qu’on a dit de Francis Ponge ». Y est intégré un très beau texte de Sartre dédié à Ponge. Sartre y souligne que la singularité de Ponge réside dans le fait qu’il rend possible cette retrouvaille, « chère à tous les radicalismes philosophiques, à Descartes, à Bergson, à Husserl : “Feignons que je ne sache rien″». « N’oublions pas, ajoute Sartre, que le poème est ici chose et que, à titre de chose, il réclame un certain type d’existence, que l’ordonnance des phrases et des paragraphes doit lui conférer ».

Le livre se clôt par des textes choisis par Sollers. Le premier texte est un poème intitulé « La tortue », un clin d’œil sans doute au bestiaire d’Apollinaire. Le dernier texte s’appelle « L’objet, c’est la poétique », composé en février 1962, sur la demande du musée des Arts décoratifs. C’est un texte très utile au chercheur car Ponge s’explique sur sa propre méthode de travail. Il y souligne en guise d’ouverture :

Le rapport de l’homme à l’objet n’est du tout seulement de possession ou d’usage. Non, ce serait trop simple. C’est bien pire.

Les objets sont en dehors de l’âme, bien sûr ; pourtant, ils sont aussi notre plomb dans la tête.

Il s’agit d’un rapport à l’accusatif.

Lecteur de Ponge, lecteur de Mallarmé, Sollers invite à ne pas prendre la question de l’écriture à la légère dès lors qu’elle n’est pas un luxe.

*Najib ALLIOUI, agrégé de Lettres modernes et docteur en Sciences du langage.

[email protected] 

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