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Santé sous tension : Des dérives qui menacent l’équilibre de l’AMO – Par Dr Anwar Cherkaoui
Les perquisitions menées récemment par le Conseil de la concurrence dans le secteur des dispositifs médicaux et des réactifs de laboratoire, notamment à Masterlab, interpellent et inquiètent
Les récentes perquisitions dans le secteur des dispositifs médicaux et des réactifs de laboratoire ravivent une inquiétude plus profonde : celle d’un système de santé fragilisé par des pratiques économiques et médicales qui menacent l’équilibre de l’Assurance Maladie Obligatoire. Entre soupçons d’ententes anticoncurrentielles et dérives dans certains actes médicaux coûteux, la soutenabilité financière de l’AMO se retrouve au cœur d’un débat crucial mêlant régulation, éthique et gouvernance.

Dr Anwar Cherkaoui
Expert en communication et journalisme de santé
Les perquisitions menées récemment par le Conseil de la concurrence dans le secteur des dispositifs médicaux et des réactifs de laboratoire ne sont pas un simple épisode administratif. Elles constituent un signal politique et sanitaire fort.
Lorsque l’autorité chargée de veiller au bon fonctionnement du marché intervient avec fermeté, c’est que les enjeux dépassent la simple question commerciale. Derrière les soupçons d’ententes ou de pratiques anticoncurrentielles, c’est l’équilibre même de notre système de santé qui est en jeu.
Dans un pays où les examens complémentaires sont souvent déterminants pour confirmer un diagnostic, suivre une pathologie chronique ou orienter une décision thérapeutique, toute distorsion sur les prix des réactifs et des dispositifs médicaux se répercute en cascade.
Les structures de soins paient plus cher, les assureurs remboursent davantage, et l’Assurance Maladie Obligatoire absorbe un surcoût qui finit par fragiliser sa soutenabilité.
La régulation économique devient alors indissociable de la régulation sanitaire.
Dans le même temps, une autre inquiétude traverse le corps médical. Plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer des dérives observées dans certaines structures du secteur libéral.
Actes chirurgicaux programmés avec des indications discutables, examens d’exploration injustifiées, prescriptions de traitements onéreux sans justifications pleinement établies : ces accusations, qu’il faut manier avec prudence, ne peuvent être balayées d’un revers de main.
Il serait injuste et intellectuellement malhonnête de jeter l’opprobre sur l’ensemble du secteur libéral. La grande majorité des praticiens exerce avec rigueur et probité. Mais il suffit d’une minorité de comportements déviants pour altérer la confiance et alimenter la suspicion. Ce qui inquiète surtout, c’est que les actes mis en cause sont souvent parmi les plus coûteux et les mieux remboursés.
Les causes sont multiples et dépassent la simple éthique individuelle : Les investissements technologiques lourds exercent une pression financière sur certaines structures.
Le contrôle médical de l’AMO reste perfectible. La culture de l’audit clinique indépendant demeure encore insuffisamment développée. À cela s’ajoute parfois un patient devenu consommateur de soins, en quête d’examens sophistiqués perçus comme gage de sérieux.
Si ces dérives ne sont pas contenues, le risque est double. D’un côté, l’épuisement progressif des ressources de l’AMO, avec des déficits qui appelleront tôt ou tard des mesures restrictives. De l’autre, un durcissement des procédures de contrôle et de remboursement qui pénalisera d’abord les praticiens honnêtes et les patients les plus vulnérables.
La Caisse Nationale de Sécurité Sociale et les autres organismes gestionnaires ne peuvent absorber indéfiniment une inflation injustifiée des dépenses. La réponse ne peut se limiter à la sanction. Elle doit s’inscrire dans une logique de gouvernance médicale éclairée.
Cela suppose des audits ciblés et intelligents, fondés sur des comparaisons statistiques pertinentes et contextualisées. Cela implique aussi un contrôle médical renforcé, adossé à des experts de chaque spécialité. Cela nécessite encore des recommandations nationales claires, opposables et régulièrement actualisées, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui.
Préserver l’AMO, c’est protéger les malades chroniques, les patients atteints de cancer, les personnes dépendantes et toutes celles dont la vie dépend d’un système viable. Fermer les yeux aujourd’hui reviendrait à hypothéquer demain. Et dans ce domaine, le silence pourrait bien être la plus coûteuse des complicités.