Sebta , l’anomalie – Par Driss Ajbali

Sebta , l’anomalie – Par Driss Ajbali

Les marcheurs du 30 juillet ne fuyaient ni une guerre civile ni une catastrophe humanitaire ou une famine. Il n’y avait pas que des pauvres hères. Il y avait de tout, les jeunes, les ados, les filles, les femmes, des hommes avec leur tenue de travail. Ce qui est sûr, c’est qu’ils font partie du Maroc périphérique, marginal et une partie de la classe moyenne inférieure. L’improvisation est patente.

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Sebta concentre les contradictions d’une Europe qui a abattu ses murs à l’Est tout en en érigeant au Sud, et révèle en même temps les fractures profondes de la société marocaine. À travers les événements du 30 juillet 2026, le sociologue Driss Ajbali, spécialiste de l’immigration, interroge l’anomalie géopolitique que constitue l’enclave, démonte les lectures complotistes de la crise migratoire et analyse un « hrig » qui ne relève plus seulement de la pauvreté, mais aussi de la hogra, du déclassement et de la panne de l’ascenseur social. Un désir de départ qui, sous des formes différentes, traverse désormais toutes les couches de la société marocaine.

Driss Ajbali

Le Camp des Saints est un roman de l'écrivain français Jean Raspail. Publié en 1973, il est considéré comme un livre prémonitoire. L’auteur y relate la submersion de la civilisation occidentale, la France en particulier, par une immigration massive venue du delta du Gange dans des cargos. Le livre, écrit à une époque où le problème de l’immigration n’avait pas l’acuité qu’il a aujourd’hui, est une référence pour l’extrême droite et Marine Le Pen n’a pas hésité à le présenter comme son roman fétiche, son livre de chevet.

Sebta, la dose africaine de l'Europe

Sebta, fera-elle de Raspail un romancier visionnaire ? Un prophète ?

Historiquement, la première tentative d’immigration massive vers l’Europe s’est produite le 7 août 1991, avec le détournement, au port de Durrës, d’un cargo albanais, le Vlora, envahi par une foule estimée à 20 000 Albanais qui força le capitaine, sous la menace, à mettre le cap sur l'Italie. Ce phénomène reste toutefois isolé ; c'est celui des années 2000 qui devient proprement structurel. Et pour être précis, c'est à l'automne 2005 que survient la bascule, avec l'apparition d'assauts collectifs et coordonnés à Melilla, quand 650 subsahariens prennent d'assaut la clôture. Ainsi, on a vu naître, autour des deux villes marocaines occupées, un prototype qui se répètera en 2014, 2018, 2021, 2022, et à nouveau ce 30 juillet 2026 à Sebta.

Sur vingt ans, en plus des villes marocaines occupées, il y a quatre autres routes migratoires qui se sont dessinées avec une même dynamique. Il y a Lampedusa, particulièrement depuis 2013. Les naufrages y sont à chaque fois meurtriers. En particulier ceux d’avril 2015 qui ont fait 1200 morts. En septembre 2023, il y a le débarquement de 6 000 migrants sur cette île de 6 300 habitants. Avec la crise dite « des réfugiés » syriens, est apparue la route par la Grèce et la Turquie. Elle aboutit à l’arrivée de plus d'un million de migrants dans l'espace Schengen. La tenue des frontières marocaines dans le Nord a fini par engendrer la route des Canaries, autre porte d’entrée migratoire vers l’Espagne. Cette route, du moins en dangerosité, est similaire à une autre route qui se trouve au cœur même de l’Europe, avec les « small boats » qui défient la Manche et tentent de rejoindre l’Angleterre.

 Il reste que Sebta a des spécificités comme nul autre chemin migratoire. D’abord, parce que Sebta (avec les autres six points occupés par l’Espagne) est une anomalie géopolitique. Cédée en 1668 à l’Espagne par le Portugal, c’est un legs colonial hérité aujourd’hui par l’Europe de Schengen. Sebta et Mlélilia sont la dose africaine de l’Europe, ce qui est loin d’être exotique. Ces deux villes constituent l’ultime frontière du sud de l’Union européenne. Et si elles ne sont pas intégrées dans l’OTAN, elles n'en demeurent pas moins un anachronisme historique et géographique. La conscience européenne, souvent prompte à donner des leçons, doit d'autant plus assumer la contradiction entre ses valeurs et cette bizarrerie topographique d’un autre temps.

En 1989, l’Europe des valeurs et des idéaux, du respect de la dignité humaine, de la liberté, de la démocratie, de l'égalité, de l'État de droit et du respect des droits de l'homme, en est venue à abattre le mur de Berlin. L'Union européenne a été officiellement instituée le 1er novembre 1993. Avec l'adhésion de l'Espagne au traité de Schengen (1991, entré en vigueur en 1995), c’est cette même Europe qui entama l’édification de fortifications et des clôtures. La construction de la barrière de Mélilia proprement dite ne commence qu'en 1998. Sept ans après, survint, en 2005, le premier assaut collectif mené par les subsahariens. Et le Maroc, sommé de gérer ce nouveau phénomène, subit, on s’en souvient, une pluie de reproches développés par les bonnes consciences.

Sebta, confetti et fiction.

Sebta est un confetti. Il coûte cher à l’Espagne. Sans les considérables moyens européens, l’Espagne serait en peine de maintenir ces deux villes dans son giron. En additionnant sécurité, armée et le reste de la fonction publique (éducation, santé, administration locale), Sebta héberge environ 10 000 à 11 000 fonctionnaires et agents des forces de l'ordre. Ils sont en poste à dans la ville, avec leurs familles, sur une population totale d'environ 84 000 habitants. En comptant qu'un fonctionnaire vit avec sa famille nucléaire de 3 personnes, ce sont environ 31 500 personnes, soit 3 habitants sur 8, qui dépendent directement d'un salaire public. C'est une proportion considérable qui dit implicitement que l'économie de cette ville repose structurellement sur l'État espagnol bien plus que sur une activité productive locale. C’est d’autant plus le cas depuis l'automne 2019 avec la fermeture unilatérale du point de passage aux marchandises, marquant la fin du trafic de contrebande qui faisait vivre la région. Revers de la médaille, la misère frappe plus particulièrement les populations musulmanes qui constituent près de 50% de la population. Le taux de chômage y est le plus élevé de l’Union européenne et frappe particulièrement les Moros.

Sánchez et le Maroc, les deux dindons de la farce.

Beaucoup de choses ont été dites depuis cette marche du 30 juillet 2026. Et pas mal d’inepties comme celle du journaliste Joseph Macé-Scaron qui, mal inspiré, a comparé l’assaut à la marche verte. Les explications avancées par les uns et les autres défient parfois la raison. Tout y est passé. Les passeurs et les réseaux criminels, ce qui défie la logique puisqu’ils n’ont rien à gagner là-dedans. L’absence de surveillance qui suggérait la complicité de l’État marocain. Les tensions diplomatiques entre Rabat et Madrid alors que les relations sont au beau fixe, les mains invisibles et les théories conspirationnistes, Trump, Israël, l’Algérie…

Pour ma part, il y a dans cette affaire deux victimes. La première, c’est non pas l’Espagne mais l’Espagne de Pedro Sánchez. Celui-ci fait l’objet d’une fronde sans précédent et d’une double vendetta. L’une menée par la vindicte de la part d’une extrême droite conquérante, en Europe, qui lui reproche la campagne de régularisation des sans-papiers, décision souveraine (l’Italie anti-immigration de Meloni embauche massivement des ressortissants de pays hors-UE pour pallier la pénurie de main d’œuvre). Le procédé est le même, la sanction ne l’est pas. Quand Rome régularise pour combler les trous d’une économie en manque de bras, c’est du pragmatisme ; quand Madrid fait de même, c’est de la naïveté migratoire coupable. Deux chefs de gouvernement européens, deux décisions souveraines quasi identiques, deux traitements diamétralement opposés par une partie de l’opinion continentale : le clivage ne passe donc pas entre gauche et droite migratoire, mais entre qui a le droit de décider sans en payer le prix. L’autre vendetta est menée par une offensive américaine et israélienne qui a trouvé là une occasion pour faire payer Pedro Sánchez ses positions sur Gaza ou sur la guerre d’Iran.

La seconde victime, c’est le Maroc lui-même, alors que le pays engrange des succès dans plusieurs domaines. Le pays connaît avec Mohammed VI une stabilité enviée ; il est en croissance, comme il est salué pour ses performances diplomatiques ou sportives. Ces évènements sont venus abîmer son image. Il serait donc par trop absurde de laisser croire que derrière cette marche, il y a la main occulte du pouvoir marocain, particulièrement le jour de la fête du trône, au lendemain d’un discours bilan du monarque.

Face à l'immigration, l'Espagne et le Maroc partagent presque une même situation, chacun sur son flanc : l'un garde le flanc sud de l'Europe, l'autre le flanc nord de l'Afrique. Les esprits chagrins diront que le Maroc est rémunéré pour cela. Encore heureux. La France ne joue-elle pas un rôle identique à Calais, rémunérée par le Royaume-Uni — 541 millions d'euros entre 2023 et 2026, portés à 766 millions dans l'accord d'avril 2026 — pour intercepter des migrants qui cherchent à rejoindre la Grande-Bretagne. Que cette fonction de garde-frontière soit aussi un marché n'enlève rien à sa réalité : le Maroc n'est pas la faille du dispositif européen, il en est l'un des piliers, au même titre que la France l'est pour l'Angleterre.

Le « hrig » ne connaît pas de frontière sociale

Les marcheurs du 30 juillet ne fuyaient ni une guerre civile ni une catastrophe humanitaire ou une famine. Il fallait le voir (j’étais sur place). Il n’y avait pas que des pauvres hères. Il y avait de tout, les jeunes, les ados, les filles, les femmes, des hommes avec leur tenue de travail, ce qui laisse penser qu’ils se sont hâtés pour rejoindre le mouvement. Ce qui est sûr, c’est qu’ils font partie du Maroc périphérique, marginal et une partie de la classe moyenne inférieure. L’improvisation est patente. Ils ne voyageaient pas. Par milliers, ils marchaient comme des ombres ou des somnambules, avec du vide dans les yeux. Ils n’avaient rien sur eux. Ni sac, ni cabas ni valise. Ce qui est bouleversant, ce sont les sandales au pieds, très peu adaptées aux longues marches. Mais ils ont tous un dénominateur commun, le téléphone portable. Le plus souvent sans abonnement. En plus d’être précieux, il est l’élément qui les relie au monde. Il est l’instrument de la viralité. Il les met en lien avec des troupes sans état-major, sans chef, sans eau et sans victuailles. Le mot hrig en est devenu prodigieusement viral et remarquablement contagieux. Un mot magique. Ils avancent tels des zombies vers un traquenard, une souricière où bientôt va se briser leur rêve de dignité. Car ces gens-là ne fuyaient ni la faim, ni la pauvreté et même pas le Maroc. Ils fuyaient le mépris (hogra), la panne de l’ascenseur social et le déclassement.

Ce hrig-là, celui de la hogra et du déclassement, n’est pourtant que la face la plus visible, la plus désespérée, d’un désir de partir qui traverse en réalité toutes les strates de la société marocaine, jusqu’aux plus favorisées. Le désir de partir est consubstantiel à l’âme marocaine. C’est une âme presque insulaire qui a ce besoin d’aller respirer ailleurs. Et les Marocains aiment encore plus leur pays quand ils le quittent. Le Maroc périphérique a pour lui le hrig. Et d’une certaine manière, le Maroc central ne crache pas, non plus, sur le hrig. Un hrig soft, argenté et élitiste. L’élite du pays n’hésite pas à y avoir recours, notamment pour leurs enfants. Ils les inscrivent dans les écoles françaises, anglaises, espagnoles, canadiennes ou américaines. Et il ne leur déplaît pas que leurs descendances prennent la nationalité de ces pays.

[1] Ceuta en arabe.

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