Souvenirs libyens (3/3) – Par Hatim Betioui

Souvenirs libyens (3/3) – Par Hatim Betioui

Je m’approchai du « Roi des rois d’Afrique » avec l’espoir d’obtenir une déclaration. Je l’interrogeai sur la véracité des rumeurs circulant alors à propos de contacts libyo-israéliens. Avant même de terminer ma question, Ahmed Kadhaf al-Dam, cousin du colonel, m’écarta brutalement, m’empêchant d’approcher le « Guide ».

1
Partager :

Entre Tripoli et Le Caire, entre rencontres manquées et instants saisis au vol, Hatim Betioui retrace ses souvenirs en fragments de parcours journalistique marqués par la surprise, la tension et l’apprentissage. De la brève entrevue avec Mouammar Kadhafi à une convocation inattendue au commissariat, le récit éclaire les coulisses d’un métier fait d’imprévus, de curiosité et de vocation naissante.

Hatim Betioui

Une rencontre improbable avec Kadhafi au Caire

Je n’avais pas eu l’occasion de rencontrer certains hauts responsables libyens lors de ma première visite à Tripoli en 1991, encore moins le chef de la « Révolution du Grand Fatah », le colonel Mouammar Kadhafi. Je rentrai dans mon pays bredouille, me contentant des images glanées dans les rues libyennes. Mais dans le métier de journaliste, riche en surprises et en paradoxes, tout demeure possible. Ce qui m’avait échappé à Tripoli se réalisa plus tard, au Caire, et à un tout autre niveau.

À la mi-journée du 3 avril 2000, je me retrouvai face au « Roi des rois d’Afrique » au siège de la première réunion du sommet arabo-européen, organisée dans la capitale égyptienne. Malgré un dispositif sécuritaire strict, je parvins à m’approcher d’une salle ouverte où se tenaient des entretiens entre le Roi Mohammed VI et le colonel Kadhafi. J’éprouvai une grande satisfaction à assister à cette rencontre historique, rarement accessible aux journalistes.

Lire aussi : Souvenirs libyens (1/3) – Par Hatim Betioui

À la sortie de la réunion, après le départ du souverain marocain, je m’approchai de Kadhafi avec l’espoir d’obtenir une déclaration. Je l’interrogeai sur la véracité des rumeurs circulant alors à propos de contacts libyo-israéliens. Avant même de terminer ma question, Ahmed Kadhaf al-Dam, cousin du colonel, m’écarta brutalement, m’empêchant d’approcher le « Guide ». Je me demandai alors s’il était coordinateur des relations libyo-égyptiennes ou simple garde du corps. Mais le colonel, touché probablement par la rudesse de son cousin, demanda à ce dernier et à ses gardes de me laisser poursuivre. Sa réponse fut extrêmement brève. Levant la tête, regardant le ciel comme à son habitude comme pour signifier que seul celui-ci méritait son regard, il se contenta de lancer : « C’est un poisson d’avril ».

Malgré la brièveté de cette déclaration, limitée à trois mots, j’éprouvai une immense joie. Le lendemain, cette phrase fit la une du journal Asharq Al-Awsat.

Une amitié journalistique et un détour par Gibraltar

Au début des années quatre-vingt, je fis la connaissance du journaliste tunisien Safi Saïd lors d’une édition du Moussem culturel international d’Asilah. Il était alors correspondant à Rabat pour le magazine parisien Kul Al-Arab. J’étais un lecteur assidu de cette revue, aux côtés d’autres publications arabes éditées à l’étranger, comme Al-Watan Al-Arabi, Al-Majalla et Al-Moustakbal.

Les reportages et entretiens de Safi m’attiraient particulièrement, tout comme son ouvrage consacré au leader Habib Bourguiba, intitulé Bourguiba… une biographie presque interdite. («بورقيبة.. سيرة شبه محرّمة» )

Quelques mois après notre rencontre, il décida de se rendre à Gibraltar pour réaliser une enquête journalistique et interviewer le chef du gouvernement de l’époque, Peter Caruana, ainsi que le leader de l’opposition, Joe Bossano. Il publia un reportage remarquable brillamment titré « Gibraltar… tout le monde se le dispute et ne reste aux Arabes que le nom ».

Lire aussi : Souvenirs libyens 2/3 -Par Hatim Betioui

En route de Rabat vers Tanger, Safi fit escale à Asilah et m’invita à passer la soirée avec lui. Nous logeâmes à l’hôtel Al-Muwahhidine. Le lendemain, il embarqua à bord d’un bateau rapide à destination de Gibraltar, tandis que je regagnai Asilah.

Une convocation inattendue…

Environ deux semaines plus tard, mon père vint me réveiller un matin pour m’informer qu’un policier s’était présenté tôt pour me chercher. Comme je dormais encore, il lui demanda de m’inviter à me rendre au commissariat à mon réveil.

Sur place, un officier du renseignement m’accueillit avec courtoisie et se mit à m’interroger sur ma relation avec Safi, la manière dont je l’avais connu, nos éventuelles discussions politiques internes et l’éventuelle remise de livres ou de magazines. Je répondis brièvement, indiquant que Safi était un ami rencontré à Asilah, qu’il était correspondant accrédité au Maroc, que nos échanges portaient sur des sujets ordinaires et qu’il ne m’avait remis aucun ouvrage ni revue.

Cette dernière réponse n’était pas tout à fait exacte. Safi m’avait offert un exemplaire du Livre vert, lors d’une discussion sur la Libye et Kadhafi, d’autant plus qu’il avait réalisé, quelques mois auparavant, une interview du colonel. Il m’avait raconté que la rédaction du magazine avait censuré une grande partie de cet entretien. À propos du Livre vert, il m’avait dit : « Je ne te dirai pas s’il est bon ou mauvais, et apprécie le selon ton propre jugement ».

Je préférai ne pas évoquer ce point avec l’officier de renseignement, par crainte de me retrouver dans des complications inutiles. Mon passage au commissariat ne dura pas plus de quinze minutes. Je compris ensuite que cette convocation faisait suite à l’attention portée par les services de sécurité à la présence d’un élève d’Asilah accompagné d’un journaliste étranger dans un hôtel de Tanger.

Le soir même, j’appelai Safi pour l’informer de ce qui s’était passé. Il me répondit en souriant : « Si tu veux devenir journaliste, il faut t’habituer à fréquenter les commissariats ». Cette remarque me procura une étrange fierté et un enthousiasme presque enfantin. Elle renforça ma conviction intime que mon rendez-vous avec le journalisme était inévitable.

lire aussi