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TRIBUNE : Akdital est-il une pieuvre qui menace l’équilibre du système de santé marocain ? – Par Dr Anwar CHERKAOUI
Face à l’expansion fulgurante d’Akdital
L’essor fulgurant d’un acteur privé dans la santé marocaine ravive un débat essentiel sur l’équilibre du système médical national. Alors que le pays s’appuie sur un tissu professionnel diversifié et fragile, l’intégration verticale d’un groupe en pleine expansion interroge sur les risques de domination, de fractures éthiques et de déséquilibres financiers, selon le Dr Anawar Cherkaoui qui exprime les inquiétudes du secteur de santé privé marocain, lui-même nullement absout de reproches. En publiant cette tribune, le Quid cherche à ouvrir un débat sur un secteur qui est en pleine mutation, notamment grâce à l’action tous azimuts de la Fondation Mohammed VI des sciences et de la Santé en même temps qu’il est l’objet des frustrations et de critiques qui s’expriment régulièrement au sein de la société marocaine.

Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et journalisme de santé
L’hégémonie, lorsqu’elle s’étend sans limites, finit toujours par brûler tout sur son passage.
Depuis quelques années, un acteur privé s’impose avec une rapidité remarquable sur la carte sanitaire du pays.
Akdital, parti comme un groupe parmi d’autres, est en train de devenir un géant tentaculaire dont l’expansion inquiète de plus en plus les professionnels de santé.
Le Maroc dispose d’un écosystème médical fragile mais vital, composé de petites cliniques, de cabinets de quartier, de laboratoires d’analyses, de centres de radiologie, de kinésithérapie, d’orthophonie et de nombreux autres métiers qui nourrissent des milliers de familles.
Cet ensemble repose sur la diversité des acteurs, l’indépendance des pratiques et la proximité avec le patient.
C’est précisément cet équilibre qui semble aujourd’hui menacé.
Qu’un groupe privé modernise l’offre de soins est une bonne chose.
Mais l’inquiétude monte lorsqu’un seul acteur, déjà très présent à travers le pays, crée en parallèle sa propre structure de biologie médicale et de radiologie.
L’intégration verticale, qui permet à un même groupe de maîtriser la consultation, l’imagerie, la biologie, l’hospitalisation et la chirurgie, risque d’asphyxier les professionnels indépendants.
À terme, cela pourrait provoquer la fermeture de nombreux cabinets et centres de proximité, mettant en péril des milliers d’emplois.
Le danger ne réside pas dans la puissance d’un acteur, mais dans sa domination.
Une situation de quasi-monopole pourrait entraîner une hausse des coûts, une standardisation de l’offre, une baisse de la qualité faute de concurrence et une dépendance totale des patients.
Le système de remboursement des soins, déjà sous tension, pourrait lui aussi en subir les conséquences.
Si un seul acteur impose ses pratiques, ses volumes d’actes et ses tarifs, l’équilibre financier de l’AMO, de la CNSS ou de la CNOPS pourrait être durablement fragilisé.
L’autre menace est plus discrète, mais tout aussi grave : celle qui touche à l’âme même de la médecine.
Lorsqu’une chaîne intégrée contrôle à la fois les prescripteurs, les analyses, l’imagerie et les actes médicaux, le risque de conflit d’intérêt devient structurel.
L’indépendance du diagnostic et le libre choix du patient, deux piliers de l’éthique médicale, s’en trouvent sérieusement affaiblis.
Cette situation pose une question nationale.
Que dit le Conseil de la Concurrence ? Que pensent les Ordres professionnels et les institutions censées garantir un exercice médical sain, pluraliste et équitable ?
Le rôle de ces organismes est crucial pour éviter les dérives, protéger l’indépendance des praticiens et préserver une offre médicale diversifiée.
Le Maroc a besoin d’un secteur privé fort et moderne, mais pas d’un secteur privé unique.
Il a besoin d’innovation et de performance, mais pas d’une uniformisation qui ferait disparaître la médecine de proximité.
Le système de santé ne peut fonctionner que s’il reste composé d’acteurs divers, complémentaires et indépendants.
Face à l’expansion fulgurante d’Akdital, la vigilance n’est plus un choix mais une nécessité.
L’avenir du pluralisme médical et de l’équilibre sanitaire national pourrait bien se jouer maintenant, avant que la pieuvre ne devienne trop grande pour être arrêtée.