Cinéma, mon amour de Driss Chouika: « VALEUR SENTIMENTALE, LA TENDRESSE COMME VALEUR SOCIO-POLITIQUE

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: « VALEUR SENTIMENTALE, LA TENDRESSE COMME VALEUR SOCIO-POLITIQUE

Le film met en scène un père cinéaste (Gustav), glaçant de douceur apparente, qui a délaissé ses deux filles dont une actrice (Nora), rongée par l'anxiété. Mais plutôt que de sombrer dans le psychodrame attendu, Trier compose une œuvre insaisissable

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À travers “Valeur sentimentale”, Driss Chouika analyse une œuvre où la douceur devient une posture esthétique et presque politique. Le film de Joachim Trier explore les blessures familiales sans les dramatiser frontalement, préférant la nuance, l’humour et l’attention aux fragilités humaines.

Driss Chouika

« Notre monde est devenu si compliqué, si polarisé, si agressif et si brutal que j'aspire à la tendresse. Et je suis intimement persuadé que l'art peut être un lieu de réconfort et de contemplation ».

Joachim Trier.

Sorti en août 2025 après une sélection officielle à Cannes 2025 où il a décroché le Grand Prix, ainsi que plusieurs autres prix dans d’autres festivals prestigieux dont six prix à l’European Film Awards 2026 (Meilleur Film, Meilleur acteur pour Stellan Skarsgård, Meilleure actrice pour Renate Reinsve, Meilleur Scénario et Meilleur Musique), “Valeur sentimentale“ de Joachim Trier est une comédie dramatique coproduite entre la Norvège, la France, l’Allemagne, le Danemark et la Suède qui a eu un grand succès à la fois auprès du public et de la critique. En général, Joachim Trier est l’un des rares cinéastes nordiques à avoir pu convaincre beaucoup de critiques depuis près de vingt ans. Certains critiques se demandent même comment un cinéaste nordique, héritier assumé d'Ingmar Bergman, peut-il à ce point concilier la gravité des drames psychologiques avec une légèreté de ton qui frôle parfois la comédie ?

Le réalisateur insiste sur sa ferme volonté de nuancer ses personnages, évitant tout manichéisme : « Je ne peux pas écrire sur des antagonistes, même si le monde ne tourne qu'autour de ça en ce moment ; l'antagoniste et « l'autre » en tant qu'ennemi. Cela ne m'intéresse pas. Je m'intéresse à la compréhension de la complexité qui fait que les gens finissent par se blesser et se décevoir mutuellement ». Puis, il explicite sa démarche en précisant : « Notre monde est devenu si compliqué, si polarisé, si agressif et si brutal que j'aspire à la tendresse. Et je suis intimement persuadé que l'art peut être un lieu de réconfort et de contemplation ».

LA TENDRESSE COMME VALEUR SOCIO-POLITIQUE

En effet, son sixième long-métrage, “Valeur sentimentale“, pousse ce paradoxe à son point de culmination. Le film met en scène un père cinéaste (Gustav), glaçant de douceur apparente, qui a délaissé ses deux filles dont une actrice (Nora), rongée par l'anxiété. Mais plutôt que de sombrer dans le psychodrame attendu, Trier compose une œuvre insaisissable, qui interroge jusqu'à la possibilité même de représenter le traumatisme familial. Peut-on filmer la douleur sans la trahir ? L'art est-il catharsis ou simple narcissisme déguisé ?

À première vue, “Valeur sentimentale“ coche toutes les cases du film bergmanien: huis clos familial norvégien, secrets de générations, figures paternelles castratrices. Une démarche bien bergmanienne, sauf que là ce bon monde ne s'empêche pas d'être drôle. C'est là que Trier opère son premier geste de subversion. Là où Bergman disséquait ses personnages avec la précision d'un scalpel, Trier préfère la douceur d'un baume. Il ne s'agit plus d'exorciser les démons familiaux par la parole, mais de les apprivoiser par l'humour et la tendresse.

Le réalisateur assume pleinement ce choix. Dans un entretien récent, il déclare : « Je pense que ce qui est révolutionnaire, ce qui est punk en ce moment même, c'est la tendresse. La tendresse est une question politique ». Cette parole résonne comme un manifeste. À l'heure où le cinéma d'auteur multiplie les constats désespérés sur l'état du monde, Trier ose un optimisme méthodique. Non pas un optimisme naïf, mais une position socio-politique contre le cynisme et une certaine rationalisation excessive. Cette approche divise certes. Charlotte Garson, des “Cahiers du cinéma“, s'est même demandé : “Mettre en scène des personnages émus suffit-il à émouvoir ?“. La critique pointe une certaine “tristesse insidieuse des conflits déminés, fluidifiés en larme à l'œil insistante“. En voulant éviter l'écueil du pathos larmoyant, Trier tomberait-il dans celui d'une émotion programmée, presque mécanique ?

L'une des ambitions les plus fascinantes du film réside dans son traitement de l'espace. Trier ouvre son film par une séquence où la maison familiale devient le témoin muet du temps qui passe, à la manière de Robert Zemeckis dans “Here“. Les espaces de la demeure deviennent le point d'attache d'une histoire intime où se mêlent bonheur et tragédie. Trier explique que son choix doit être compris comme « Le souvenir d'un lieu d'enfance, où le bonheur et la tristesse, les jours chauds et les jours froids ont fait partie d'un même espace. C'est comme une famille, il y a de l'amour et de la haine au même endroit ». Il confie également que son intérêt pour le traumatisme se situe précisément dans cet espace indicible: « C'est une douleur qui se situe en dehors du langage social mais qui a pourtant des effets considérables sur nos vies et nos présents».

Le cœur du film repose sur un paradoxe éthique : Gustav propose à sa fille Nora d'interpréter le rôle de sa propre grand-mère (la mère de Gustav) dans un film autobiographique, Cette proposition, apparemment généreuse, cache une appropriation. Le père cinéaste semble vouloir ainsi s'approprier l'histoire familiale, alors qu'il a déserté le foyer quand ses filles étaient enfants. L'art deviendrait-il une forme de rachat ? Une manière de pénétrer enfin dans l'intimité familiale par effraction, caméra au poing ? Mais Trier demeure bien lucide sur cette ambivalence, sachant parfaitement que la valeur sentimentale recherchée demeure bien insaisissable. Au final, “Valeur sentimentale“ est moins un film sur la réconciliation qu'un film sur l'impossibilité de la réconciliation, et sur les ruses que nous inventons pour masquer cette impossibilité.

FILMOGRAPHIE DE JOACHIM TRIER (LM)

« Reprise » (2006) ; « Oslo, 31 août » (2011) ; « Back Home » (2015) ; « Thelma » (2017) ; « Julie » (2021) ; « Valeur sentimentale » (2025).

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