Diplomatie des langues – Par Abdelfattah Lahjomri

Diplomatie des langues – Par Abdelfattah Lahjomri

La diplomatie des langues ne consiste pas à choisir les mots les plus appropriés, mais à dissimuler la violence qui a porté ces mots jusqu’à la bouche des peuples. Lorsqu’un roi affirme qu’une langue a sauvé une nation d’une autre, il ne parle pas de linguistique ; il embellit une histoire brutale pour la rendre moins sanglante et plus proche d’un récit familial aimable (Photo AFP)

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Abdelfattah Lahjomri interroge la relation entre langues et pouvoir, pistant les idiomes qui, loin d’être neutres, résultent d’histoires de domination, d’alliances et de transformations économiques. Il met en perspective la place de l’anglais et du français dans un marché linguistique mondialisé où la valeur d’une langue dépend des opportunités qu’elle offre.

Abdelfattah Lahjomri

Les peuples choisissent-ils leurs langues comme ils choisissent leurs destins, ou héritent-ils de leurs idiomes à partir de cartes redessinées par les guerres, les alliances et les défaites ? Et qui a dit que la langue procède toujours d’un choix libre, alors qu’elle est bien souvent l’effet différé d’une guerre qui a bouleversé les équilibres, d’une alliance qui a consolidé une influence, d’une défaite qui a brisé une volonté, d’une occupation qui a imposé sa logique, ou d’une puissance qui a façonné la langue avant de façonner la politique ? Dans de tels moments, la langue n’apparaît pas seulement comme un moyen de communication ; elle devient une trace politique subtile, qui porte en elle la mémoire des vainqueurs, le silence des vaincus et les conditions d’un monde qui a fait d’un idiome une voie d’accès à l’influence, et d’un autre une simple possibilité perdue dans l’histoire.

La diplomatie des dictionnaires piégés

Dans un moment diplomatique chargé de mémoire historique et de symbolique géographique, le roi Charles III du Royaume Uni s’est adressé à Donald Trump en ces termes : « Sans la Grande-Bretagne, vous parleriez français. » La phrase, en apparence, relève d’une remarque anodine, empreinte de la légèreté d’une courtoisie historique teintée du traditionnel humour britannique. Mais, en profondeur, elle ouvre un vaste champ de réflexion sur le rapport entre langue et puissance, et sur la manière dont les langues deviennent des traces persistantes de conquête, d’alliance, de domination et de recomposition des destinées. En réalité, les langues n’ont jamais été des entités neutres évoluant en dehors de la politique. Elles ne se diffusent pas parce qu’elles seraient nécessairement les plus belles, ni les plus profondes ou les plus humaines, mais parce qu’une force les porte : un État qui étend son influence, une armée qui redessine les frontières, un marché qui impose ses règles, ou une institution qui fait de leur maîtrise une condition implicite d’acceptation et de réussite. Ainsi, la langue devient souvent une trace douce du pouvoir ; elle n’est pas toujours imposée par les armes, mais s’installe par l’école, l’administration, le commerce, le travail et les plateformes qui déterminent quelle langue ouvre des portes et laquelle reste intime et belle, mais moins apte à façonner l’avenir.

L’anglais, que le monde considère aujourd’hui comme une évidence, n’est pas tombé du ciel sous la forme du dictionnaire d’Oxford, ni n’a atteint sa position actuelle par la seule vertu d’un génie linguistique. C’est une langue qui a construit sa puissance à partir d’une longue histoire d’emprunts et de transformations. Elle a puisé dans le français après la bataille de Hastings ce qui lui a conféré une dimension de prestige social et politique, puis a mobilisé le latin chaque fois qu’elle avait besoin d’une tonalité rationnelle et institutionnelle. L’Empire britannique lui a ensuite apporté des vocabulaires issus des continents qu’il a traversés, des peuples qu’il a rencontrés et des marchés qu’il a ouverts par la force ou par l’influence. Avec la mondialisation, l’anglais s’est retrouvé au cœur de la technologie, de la finance, de la gestion, du développement personnel et de la culture des réunions transnationales, devenant une langue que tous ne maîtrisent pas également, mais que beaucoup sont contraints d’utiliser pour rester dans le jeu.

Quant au français, il ne saurait être réduit à la figure d’une victime innocente d’une remarque royale passagère. Il a longtemps été la langue des salons européens, des élites, des accords diplomatiques et de ceux qui voulaient associer leur image au raffinement, à la modernité et à la légitimité culturelle. Le français a été présent dans les écoles, les administrations et les traités, conférant parfois à la domination une apparence plus policée. Sa force ne résidait pas seulement dans sa beauté ou dans l’élégance de sa sonorité, mais dans sa capacité à accompagner le pouvoir sous les atours de la culture, à rendre l’influence moins rugueuse lorsqu’elle transite par la littérature, le goût, le protocole et une langue soigneusement élaborée.

C’est ici que surgit le paradoxe majeur. La diplomatie des langues ne consiste pas à choisir les mots les plus appropriés, mais à dissimuler la violence qui a porté ces mots jusqu’à la bouche des peuples. Lorsqu’un roi affirme qu’une langue a sauvé une nation d’une autre, il ne parle pas de linguistique ; il embellit une histoire brutale pour la rendre moins sanglante et plus proche d’un récit familial aimable. Comme si les empires avaient été des écoles de langues itinérantes, et non de vastes machines de recomposition du monde selon leurs intérêts. Si l’histoire voulait parler avec plus de franchise, elle dirait tout autre chose : sans les conflits, les peuples parleraient d’autres langues ; sans les armées, ils auraient choisi leur propre cadence ; sans les marchés, certaines langues ne seraient pas devenues des passeports d’ascension sociale, tandis que d’autres ne seraient pas reléguées au rang de décor culturel que l’on convoque au besoin avant de le laisser sur une étagère.

Un marché linguistique global

Cependant, la question ne se limite pas à la comparaison entre l’anglais et le français. Nous vivons aujourd’hui dans un vaste marché linguistique où les langues se comportent comme des monnaies. La valeur d’une langue augmente lorsque la puissance l’associe à l’emploi, aux universités, aux visas, aux contrats et aux fonds d’investissement, et elle diminue lorsque les sociétés la cantonnent à la mémoire, à la nostalgie, aux festivals et aux discours identitaires. Dans ce marché, personne ne demande à une langue ce qu’elle dit, mais combien de portes elle ouvre, combien de salaires elle améliore et combien d’entretiens d’embauche elle rend plus favorables.

Langues de puissance et masques de neutralité

La diplomatie moderne ne maîtrise pas la neutralité, ni même l’art d’en donner l’illusion. Elle excelle davantage dans la gestion de la traduction que dans celle de la vérité. Les responsables rédigent un même communiqué en plusieurs langues, non pour qu’il soit compris de tous, mais pour que chaque partie en reçoive une version adaptée à sa sensibilité politique. Chaque traduction introduit une légère inflexion, chaque formulation ajoute une distance supplémentaire entre le sens et son auteur. Ainsi, la vérité devient un produit ajustable selon le marché visé, à l’image d’une publicité qui change de couleurs d’un pays à l’autre.

Plus ironique encore, les sociétés elles-mêmes ont commencé à pratiquer une diplomatie linguistique interne. L’individu parle une langue à la maison, une autre au travail, une troisième à l’université, une quatrième dans son curriculum vitae, et peut-être une cinquième dans ses rêves, s’il lui reste du temps pour rêver. La question de l’identité ne tourne plus autour de ce que nous sommes, mais autour de la langue que nous choisirons aujourd’hui pour nous justifier devant les autres. L’individu change de langue comme il change de badge d’accès, mesurant parfois sa place à sa capacité à s’éloigner de sa langue maternelle sans reconnaître qu’il s’en est éloigné.

Relire une phrase qui dépasse la plaisanterie

Dès lors, revenir à la remarque du roi Charles ne consiste pas à la considérer comme une simple plaisanterie royale. Elle révèle quelque chose de plus profond que l’humour. Elle montre que les nations continuent de traiter les langues comme des trophées symboliques, comme si chaque langue victorieuse traînait derrière elle une armée de fantômes. Le problème n’est pas que les Américains parlent anglais plutôt que français, ni que le français ait perdu une bataille de l’histoire. Le problème est que le monde continue d’associer la valeur d’un individu à la langue qu’il maîtrise, tout en feignant d’y voir une simple compétence personnelle, détachée des rapports de force, de classe et de géographie.

La langue ne vit pas en dehors de la politique et ne circule pas innocemment comme une enfant portant un cartable. Elle transporte avec elle l’histoire de ceux qui l’ont portée, de ceux qui l’ont réprimée, de ceux qui ont financé sa diffusion et de ceux qui en ont fait une condition de réussite. Nous pouvons croire que nous choisissons librement nos mots, mais le marché, l’État, l’institution, l’université et l’entreprise se tiennent derrière nos paroles et nous suggèrent ce qui convient à chaque situation. L’ironie ne réside donc pas dans le fait que le monde parle anglais, français ou d’autres langues, mais dans le fait que cela soit qualifié de communication, alors que chacun sait, au fond, qu’il s’agit d’une forme polie de conformité.

Qui détermine la langue utile

Aujourd’hui, la langue n’est plus seulement ce que nous disons ; elle est ce que l’équilibre des puissances nous permet de dire, et ce que nous pouvons exprimer sans perdre une opportunité, un emploi, un contrat ou une place autour d’une table qui n’accueille que ceux qui parlent la langue du vainqueur.

Avons-nous réellement besoin d’un traducteur pour comprendre le monde, ou plutôt d’un comptable capable de nous expliquer le prix de chaque langue sur le marché de l’influence ? Ne rions-nous pas trop facilement lorsque nous appelons cela multilinguisme, comme si l’individu contemporain était un poète libre passant d’une langue à l’autre au gré des contextes et des interlocuteurs ? Est-il vraiment fortuit que les langues dites utiles disposent d’armées, d’universités et d’entreprises, tandis que les langues qualifiées de belles soient reléguées aux poèmes, aux funérailles et aux festivals ? Et quelle étrange logique fait d’une langue un pont vers l’avenir, et d’une autre un simple souvenir encadré sur le mur de la mémoire ?

Réfléchissons-y ;et une prochaine méditation.