Culture
Le Sultanat d’Oman et le choix de la culture comme fondement du lien national – Par Hatim Betioui
L’Opéra royal de Mascate, inauguré en 2011, tout comme la création de l’Orchestre symphonique classique en 1985, demeurent des témoins éloquents de la passion des sultans d’Oman pour les arts.
À travers une expérience personnelle et une lecture attentive de l’histoire récente du pays, Hatim Betioui met en lumière le choix stratégique du Sultanat d’Oman d’ériger la culture en pilier du lien national, en levier de cohésion sociale et en instrument d’ouverture maîtrisée sur le monde. D’hier à aujourd’hui, la culture y apparaît non comme un ornement, mais comme une politique d’État à part entière.

Hatim Betioui
Mascate, une sérénité qui dit déjà la culture
En visitant Mascate pour la première fois la semaine dernière, j’ai été saisi par un profond sentiment de sérénité et de paix intérieure dès l’instant où j’ai atterri dans son nouvel aéroport, inauguré en novembre 2019. J’ai rapidement compris, cependant, que cette impression constitue presque un dénominateur commun chez la majorité des visiteurs de la capitale omanaise.
Depuis 1996, je me rends régulièrement dans la région du Golfe. J’ai visité à plusieurs reprises les Émirats arabes unis, le Koweït et Bahreïn, et il m’a enfin été donné de découvrir le Sultanat d’Oman à l’occasion de la remise du Prix Sultan Qaboos pour la culture, les arts et les lettres – catégorie des institutions culturelles privées –, en ma qualité de secrétaire général de la Fondation du Forum d’Assilah. Il ne me reste plus que le Qatar à visiter pour achever ce parcours à travers les pays du Golfe.
Si chaque État du Golfe possède ses spécificités et ses traits distinctifs, le Sultanat d’Oman se singularise par un climat politique, culturel et social qui lui est propre. Le pays figure parmi les entités politiques et civilisationnelles les plus anciennes de la péninsule Arabique. Son histoire s’étend sur plusieurs millénaires et a été marquée par la succession de nombreuses civilisations, notamment sumérienne, akkadienne et perse. Malgré ces influences, les Omanais ont su préserver leur singularité culturelle.
La culture comme socle de l’État
Le sultan Qaboos ben Saïd, héritier de la dynastie Al Bou Saïd qui gouverne le pays depuis 1744, était profondément attaché à la culture sous toutes ses formes. Sous son règne s’est ouverte l’ère de la renaissance moderne d’Oman, marquée par l’unification du pays, l’édification des institutions de l’État moderne et l’ouverture sur le monde après de longues périodes d’isolement et de conflits internes.
La culture, sous le règne du sultan Qaboos, a constitué l’un des piliers fondamentaux de la construction de l’État moderne. Elle n’était ni un ornement ni un secteur secondaire, mais un outil stratégique destiné à ancrer l’identité nationale, renforcer la cohésion sociale et forger une image internationale équilibrée du Sultanat.
Le sultan Qaboos était convaincu que l’édification de l’État ne saurait être entière sans la revitalisation de la mémoire historique et culturelle, en particulier dans une société marquée par une diversité géographique et confessionnelle. C’est dans cet esprit qu’il a œuvré à la mise en place d’une architecture institutionnelle dédiée à la culture, à travers la création du ministère du Patrimoine et de la Culture, devenu par la suite le ministère de la Culture, des Sports et de la Jeunesse. Il a également soutenu les associations culturelles, littéraires et artistiques dans l’ensemble des provinces, tout en veillant à la préservation du patrimoine matériel et immatériel. Il a ainsi veillé à l’inscription de plusieurs sites omanais sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, à la sauvegarde des manuscrits, à la restauration des forts et des châteaux, ainsi qu’à la promotion des arts populaires.
Continuité et projection avec le sultan Haitham
L’Opéra royal de Mascate, inauguré en 2011, tout comme la création de l’Orchestre symphonique classique en 1985, demeurent des témoins éloquents de cette passion pour les arts. Ils incarnent l’une des expressions les plus marquantes de l’usage de la culture comme soft power dans la politique omanaise. Leur rôle dépasse la seule dimension artistique pour devenir un vecteur civilisationnel reflétant l’ouverture et l’équilibre du Sultanat, traduisant sa vision fondée sur le dialogue et la coexistence, et contribuant à renforcer l’image d’Oman comme un pays qui érige la culture en langage universel transcendant les divergences politiques.
Ce n’est donc pas un hasard si l’actuel sultan, Haitham ben Tariq, a occupé le poste de ministre du Patrimoine et de la Culture pendant dix-huit ans avant d’accéder au trône en janvier 2020.
Le sultan Haitham s’est appuyé sur une vision modern considérant la culture comme une ressource économique, un pilier des industries créatives et un levier essentiel du tourisme culturel. La Vision Oman 2040 illustre clairement ce choix.
La culture, mémoire et avenir de la nation
Sa passion pour la culture et sa conviction profonde de son rôle dans la réalisation du développement durable l’ont conduit à nommer son fils aîné, Theyazin, ministre de la Culture, des Sports et de la Jeunesse. Un choix qui témoigne là encore de la centralité de la culture dans le système de gouvernance du Sultanat. Il n’est donc pas surprenant que, dès son accession au pouvoir, il ait entrepris de restructurer le secteur culturel, d’intégrer la culture aux politiques de développement durable, et de soutenir les jeunes et les créateurs à travers l’appui aux projets culturels émergents ainsi que le développement des manifestations et festivals culturels.
À travers son parcours historique et contemporain, l’expérience omanaise démontre que la culture n’est ni un luxe intellectuel ni un domaine marginal. Mais bel et bien le cœur du projet étatique et un levier fondamental de stabilité et de développement. De la construction de l’identité nationale et de l’ancrage des valeurs de coexistence et d’ouverture sous le règne du sultan Qaboos, à l’usage de la culture comme soft power et secteur productif dans une vision tournée vers l’avenir sous le sultan Haitham, la culture à Oman, en tant que mémoire des nations, est demeurée un axe stratégique et non un discours de consommation. Un axe qui repose sur l’axiome voulant que « celui qui ne possède pas de culture n’a pas d’avenir ».