Culture
Mille ans, un jour D’Edmond Amran El Maleh - Par Samir Belahsen
Mille ans, un jour d'Edmond Amran El Maleh est d’abord un roman autobiographique engagé, publié en 1986. Une œuvre majeure qui mêle mémoire, histoire, identité et résistance.
Dans Mille ans, un jour, Edmond Amran El Maleh ravive la mémoire blessée d’une communauté marocaine juive arrachée à son histoire millénaire. Samir Belahsen raconte cet écrivain qui, entre autobiographie, témoignage et plaidoyer humaniste, fait de son récit un acte de résistance contre l’oubli, la falsification et l’exil. À travers Nessim, double romanesque et conscience tourmentée, il interroge l’identité, la coexistence et la fidélité à une terre qui demeure, malgré les fractures, le lieu fondateur de l’être.

Samir Belahsen
« Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! Comme les années. »
Marcel Proust
أنا مغربي يهودي لا يهودي مغربي، مناضل عربي وطني، أحمل بلدي المغرب أينما ذهبت "
Edmond Amran El Maleh
Dans son essence la plus éthérée, la mémoire serait le fil d’Ariane de notre existence.
Le voyage d’Edmond Amran El Maleh, brodé de fragments de vie, nous invite à la redécouverte de nous-mêmes. C’est là où le passé qui parait révolu reste vibrant.
Edmond Amran El Maleh (1917-2010) est un écrivain, militant et professeur juif marocain. Une voix précieuse de la judaïté Marocaine.
Il s’est opposé au déplacement de milliers de Marocains juifs vers Israël au milieu des années soixante. « Je ne connais aucun pays nommé Israël. » avait-il proclamé.
Soutien du peuple palestinien et de sa résistance à l’occupation israélienne, il avait publié suite au massacre de Jénine en 2004 une condamnation intitulée « J’accuse ».
Il est l’auteur de « Flux fixe » en 1980 ; « Aylan ou la Nuit du conte » en 1983 ; « Le retour d'Abou Al-Haki » en 1990 ; « Abou Al-Nour » en 1995 ; « Sac Sidi Maashou » et « Le Café Bleu » en 1998 et « Livre de la mère » en 2004.
L’humain perpétue la lutte entre ce que l’on décide de retenir et ce que l’on choisit de laisser s’effacer.
Ainsi, la mémoire, loin d’être figée, serait une entité vivante, en perpétuel changement. L’introspection de chacun devient un acte de résistance contre l’oubli.
De la mémoire à l'identité : une odyssée intérieure
La démarche mémorielle, qu’elle soit personnelle ou collective, invite à s’enfoncer dans les gouffres de notre histoire, à franchir les couches d’une identité complexe, où douleurs et joies voisinent.
La mémoire est ainsi un pont entre les époques et les générations. Comment vivre avec cette richesse, fardeau, qu’est notre passé ?
La promesse de mémoire appelle à embrasser sa propre histoire, à la célébrer comme une force qui éclaire, tout en exigeant d’en préserver la voix, la couleur et surtout la profondeur.
S’intéresser à la mémoire, c’est reconnaître sa dynamique puissante, son souffle d’humanité qui questionne et qui donne sens.
Une autobiographie, un témoignage
Mille ans, un jour d'Edmond Amran El Maleh est d’abord un roman autobiographique engagé, publié en 1986. Une œuvre majeure qui mêle mémoire, histoire, identité et résistance.
En explorant la mémoire douloureuse de la communauté marocaine juive déracinée par la propagande sioniste et la création de « l'État d'Israël » en 1948, le récit interroge les thèmes de la coexistence, la culture et la mémoire collective.
Dans Mille ans, un jour, l’auteur conte la traversée d’un marocain juif, Nessim. Il parcoure ses souvenirs d’enfance à Safi et Essaouira, son exil en France et enfin ses retrouvailles avec son pays natal.
Nessim, qui veut dire en Arabe « petit vent léger », fait penser à sa capacité de se mouvoir avec calme et élégance. Il renvoie aussi à son insaisissabilité mais rappelle aussi la fragilité de sa communauté promise à l’exil et à la dispersion.
Ces trois temps sont entrelacés dans le roman font avancer l’histoire dans l’espace.
L'enfance à Safi et Essaouira
Notre héros, parle son enfance dans une communauté marocaine juive dans les deux villes voisines Safi et Essaouira.
Avec beaucoup de nostalgie, il montre la vie de tous les jours, se souvient des traditions, voit les fêtes religieuses et sent la chaleur des liens entre les familles.
On est dans les années 1940-1950, il est dans une douce innocence et son intégration dans la communauté juive marocaine et à la société Marocaine en général est idéale.
L'exil en France
Le récit se cale sur les années 1960-1970 ; Nassim part en France pour ses études dans un contexte où se posent les problèmes d’intégration, du racisme et de la nostalgie.
Nessim cherche à le comprendre par la politique et la littérature.
Il fait ses grandes réflexions sur l’exil et sur la recherche de soi comme membre d’une communauté.
Le retour
Nessim retrouve son pays. On est dans les années 1980, le Maroc a changé, Nessim a beaucoup de mal à s’y réadapter, à reconquérir son identité.
Il mène une réflexion profonde sur l’expérience de l’exil et sur la quête de soi comme membre d’une communauté.
C’est un enfant palestinien mutilé par l’armée israélienne dont il voit la photo dans un journal qui le hante.
Son image le questionne ; elle le pousse à repenser son histoire ainsi que celle de sa communauté marocaine juive. Il témoigne contre le déracinement, la violence et la falsification d’identité.
Les blessures de la mémoire fragmentée de Nessim, forment le centre de gravité du récit.
Les doux souvenirs de la coexistence entre juifs et musulmans, la vie paisible dans les villes marocaines, la colonisation française, les amours et les amitiés, tout cela se mêle à la douleur de la dispersion et de la perte.
La résistance
Nessim, réel ou symbolique, incarne la résistance à l'oubli, à la falsification de l'histoire et surtout à la haine. Il s’insurge contre l'idée d'une « Terre promise » imposée par le sionisme. Il défend la mémoire d'une communauté qui a vécu Mille ans en terre arabe, avant d'être brutalement déracinée en un jour.
El Maleh tente aussi une réflexion sur la langue, la mémoire et la création.
Son écriture est dense, poétique, lyrique parfois et souvent fragmentée. Il y mêle français, arabe et espagnol, une autre complexité marocaine.
On peut aussi remarquer une spatialisation des souvenirs, d’où les ruptures dans la linéarité de la narration où les lieux et les temps finissent par se superposer.
Nessim, le narrateur, incarne, à lui seul, plusieurs espaces : Essaouira, Safi, Amezmiz, et Tel-Aviv. Il démasque la tromperie qui vise à dénaturer la coexistence et le dialogue des cultures.
Il est la mémoire blessée et la résistance à la fois. Il est témoin et acteur de l'histoire. Il est, beaucoup, Edmond Amran El Maleh le résistant par la mémoire et le récit, l'intellectuel marocain juif, ce communiste, fermement attaché à la judaïté du Maroc.