Mohamed Sof : L’élégance du dépouillement – Par Rédouane Taouil

Mohamed Sof : L’élégance du dépouillement – Par Rédouane Taouil

Mohamed Sof, l'un des noms majeurs de la littérature au Maroc, est l’auteur d'une œuvre qui ne comprend pas moins de dix romans, une huitaine de recueils de nouvelles et des tra-ductions de textes aussi nombreuses que variées

1
Partager :

Traducteur à ses heures éperdues de fiction, Rédouane Taouil poursuit ses invitations aux curieux comme aux familiers de la littérature marocaine en suggérant d’arpenter des nouvelles saisissantes de simplicité d’un écrivain dont l’œuvre est mue par l’idéal de promener des miroirs sur les bonheurs brefs et les déchirures intimes, l’écartèlement des destins et les spasmes de la société.


Rédouane Taouil

Ancien des écoles primaire et secondaires publiques du Maroc

Mohamed Sof, l'un des noms majeurs de la littérature au Maroc, est l’auteur d'une œuvre qui ne comprend pas moins de dix romans, une huitaine de recueils de nouvelles et des traductions de textes aussi nombreuses que variées de José Luis Borges, de Juan Rulfo, d'Alberto Moravia, Julio Ramón Ribyero, Umberto Eco, Alain Robe-Grillet. 

Le dernier ouvrage, « Al Houbbou Asdakou Anbaan... »   (L'amour est plus véridique...) de cet écrivain, aussi discret qu'érudit, est significatif de la force narrative et du style somptueusement dépouillé qui caractérise ses nouvelles depuis bientôt deux décennies.  En choisissant ce titre, il fait un visible clin d'œil à Abû Tammam, l'illustre novateur de la poésie arabe, qui s'est illustré par le recours à des ornementations métaphoriques et phoniques et à des jeux de vers aussi subtils que graciles. « J'ai juré lorsque la nuit sombre m'environne - écrit le patient aède de la fameuse anthologie d'odes, « Al Hamassa », de ne jamais cacher mon foyer au voyageur nocturne ».

Le lecteur rencontre pareille générosité dans les effets de surprise et les insoupçonnables et troublants fragments de « L’enfant et la rose » et « Un hôte bienvenu ». L'esthétique déployée relève d'un dépouillement empreint de l'occurrence de mots et de structures syntaxiques, d'allusion à des pensés implicites et à des expressions poétiques empruntées à des poèmes et chansons ou puisées au répertoire des proverbes. La minutieuse mise en scène de la vie des gens et de la nostalgie de l’enfance sous le signe de l'amour comme sésame est une belle invite à se saisir de l'indéfectible   intérêt pour l'humain, qui est la marque du parcours de l’écrivain. Parcours animé par l’idéal de promener des miroirs sur les bonheurs brefs et les déchirures intimes, l’écartèlement des destins et les spasmes de la société, et d’user de modes de récit où une part subtile est réservée au fantastique. Extraite du recueil « Azâamou anna » (Je prétends que…), qui est un ensemble de fables à la fois lyriques et sentencieuses, « La ligne verte » est exemplaire d’une écriture elliptique vibrante de consonances et de répétitions de mots qui participent d’une fête de mots et de maximes.

L'enfant et la rose

Il aime les roses. Chaque fois qu'il porte son nouveau costume, il aime en mettre une à sa boutonnière et sortir se promener tout détendu. Discret, il n'attire le regard de personne. Il est heureux d'arborer une rose. 

Un jour, un enfant s'approche de lui, pointant son doigt sur la reine des fleurs, et lui dit :

- Que ferez-vous, monsieur, de cette rose ? Comptez-vous la jeter ce soir ?

Surpris et réjoui par la curiosité de l'enfant, il lui demande :

- Pourquoi, mon enfant, poses-tu cette question ?

- Au lieu de la jeter dans la rue, je souhaiterais que vous me l'offriez ?

- Et que veux-tu en faire ?

- Ma grand-mère aime les roses et je souhaite lui en offrir. Elle veille sur moi.  Mes parents ont divorcé, et en se remariant, ils m'ont placé chez elle. Elle est plus tendre envers moi que mes parents qui, eux, m'ont délaissé. Elle me rend heureux et je voudrais la rendre heureuse ne serait-ce qu'une fois.

Les yeux inondés de larmes, l'homme tend la rose à l'enfant en reconnaissant :

- ta grand-mère est formidable et méritante.

L'homme est alors saisi par une idée : 

- Ta grand-mère mérite plus qu'une rose. Elle est digne d'un bouquet.

Il accompagne l'enfant chez le marchand de roses, commande un bouquet et le lui confie :

Porte ces fleurs à ta grand-mère pour la rendre heureuse.

Le sourire de l'enfant s'illumine. Il chuchote ému : 

- Elle m'a demandé une rose. Elle reçoit toute une gerbe.

Un hôte bienvenu

Cet homme songe à voyager.

Il désire voyager mais il aime son chien et tient à ne pas s’en séparer. Il a décidé à ce qu'ils voyagent ensemble ou, à défaut, ne pas voyager du tout. Un voyage à deux. Sinon rien.

Comme le voyage nécessite des préparatifs, il adresse un courrier à un hôtel où il écrit après les salutations d'usage : « J'ai un chien poli et propre, seriez-vous d'accord pour qu'il m'accompagne lors de de mon séjour chez vous ». Circoncis, le message s'achève ainsi.

L'homme attend la réponse, résolu à ne pas voyager au cas où l'hôtel s'excuse de ne pouvoir héberger le chien. Il a lu souvent à l'entrée d'hôtels et de restaurants : « interdiction d'accès absolue aux chiens ».

Quelques jours plus tard, il reçoit le courrier ci-après : " J'ai en charge la direction de cet hôtel depuis longtemps. J'y ai usé ma belle jeunesse et y ai vu blanchir mes cheveux. Durant toutes ces années, jamais un chien n'y a volé essuie-mains ou serviettes, ou n'a emporté dans sa valise draps, couverture, oreiller ou un des tableaux suspendus aux murs des chambres. Jamais un chien n'est rentré à l'hôtel ivre mort au point où je l'expulse en pleine nuit. Jamais un chien ne s'est échappé de l'hôtel en contrevenant à l'acquittement de ses nuitées. Pour autant, je ne vois aucun inconvénient à accueillir votre chien dans mon hôtel. S'il tient à vous accompagner et assumer la responsabilité de votre présence, bienvenue à vous aussi". Le directeur de l'hôtel.

La ligne verte

1-Une chaumière au cœur d’une forêt. Une forêt au cœur d’une montagne et une montagne dans un songe. La nuit est intense. C’est la nuit dans la nuit. Un ermite passionné de la montagne et de la nuit. Non de la nuit songeuse, mais de la nuit songée. A l’intérieur de la chaumière, une natte, un oreiller et une couverture qui peuplent le vide. Le passionné de la nuit est assis sur le seuil, de la chaumière bien sûr. Il contemple les étoiles. Il les compte et recompte. Il se lève et pénètre à pas lents dans le bosquet. Il sourit comme à son habitude pendant qu’il écoute de toutes ses oreilles le murmure de l’eau. Il s’accroupit. Tend sa main à l’eau. Il en boit deux ou trois gorgées.

2- Un passant ou plutôt plus qu’un passant s’introduit dans la chaumière. Il cherche dans le vide, soulève la natte, secoue l’oreiller. Secoue le vide. Il s’exaspère. Epuisé, il s’étend sur la natte et s’endort.

3- L’ermite tend sa main à un fruit que moi, qui m’endors et rêve, ne reconnais pas. Un fruit dont il n’est pas aisé de définir la forme et la couleur. Il cueille le fruit et retourne à la rivière. Il le rince plus d’une fois et se met à le croquer. Il poursuit sa marche. Ses compagnons sont la nuit, la forêt et la montagne.

4- Le passant, lui a pour compagnons : la nuit, une tentative avortée de dormir et le trouble. A quoi songe-t-il ? Il éprouve une déception que ne pourrait estomper que la violence. Le sol, si rude, lui interdit de dormir. Il se lève. Cherche dans le vide. Il ne trouve que le vide. Il fouille l’oreiller mais n’y trouve que la paille. Aussitôt ses maigres rêves s’évanouissent. Sa patience aussi, si patience il y a. Assis ou debout, il est inquiet. Il s’affaisse et se met à réfléchir.

5- L’ermite s’immerge dans ses contemplations en déambulant. Il exalte la brise de la nuit, la senteur des arbres, le goût de la sérénité pendant que ses paupières s’apprêtent à accueillir le sommeil. Il regagne alors sa chaumière.
6- Le passant ne s’aperçoit pas que l’ermite pénètre dans la chaumière. L’ermite tousse pour signaler sa présence. Le passant, troublé, se ressaisit, sursaute et reste sur ses gardes. L’ermite lui demande :
-tu as sans doute longuement marché. Tu as traversé des fleuves, des plaines, escaladé des collines pour arriver jusqu’ici. Le passant ne dit mot. Le regard de l’ermite se fixe sur la paille de l’oreiller éparpillée dans la chaumière. Tu dois avoir faim et soif, les arbres te donneront à manger et les rivières à boire, s’interroge l’ermite. Le passant ne répond point.

Comme tu as fait une longue traversée en vain -dit l’ermite- je ne saurais te laisser quitter bredouille cette chaumière. Je te prie de recevoir ces vêtements. Le passant ne répond point. Il met les vêtements de l’ermite sous le coude et s’en va en courant. Derrière lui le regard compatissant de l’ermite : pauvre hère. Le passant court. Le regard de l’ermite lui faisant ses adieux. L’ermite soupire : J’aurais aimé vous offrir les étoiles si elles étaient à ma portée. Il se tait dans un silence et chuchote : Ah si je pouvais !