Culture
Platon à l’ère d’Instagram : la prophétie qui n’a pas pris un pli – Par Abdelfettah Lahjomri
En relisant Platon aujourd’hui, est de se surprendre à demander : notre démocratie partisane est-elle réellement une école du raisonnement politique ? Les partis peuvent-ils devenir ces “écoles de sagesse” dont rêvait le philosophe ? Ou resterons-nous prisonniers d’un système où le mot démocratie brille sur le papier, tandis que la ville est gouvernée par les intérêts et les émotions ?
Et si Platon se réveillait aujourd’hui au milieu des notifications, des algorithmes et des influenceurs, retrouverait-il l’agora qu’il connaissait ou une cité gouvernée par les émotions plutôt que par la raison ? Dans cette chronique Abdelfettah interroge la démocratie contemporaine, sa fragilité face à la manipulation numérique, sa capacité à retrouver un “bien commun de la raison” et la nécessité d’un citoyen mieux armé intellectuellement.

Abdelfettah Lahjomri
« Sept choses détruisent l’humain : le plaisir sans conscience, la richesse sans travail, le savoir sans valeurs, le commerce sans éthique, la science sans humanité, le culte sans sacrifice. » Mahatma Gandhi
La prophétie inachevée de Platon
Que se passerait-il si Platon se réveillait ce matin et ouvrait un compte Instagram au lieu de descendre sur la place de l’agora ? Trouverait-il que la “Cité” est aujourd’hui gouvernée par la raison ou par l’algorithme ? Le citoyen est-il encore un acteur politique ou s’est-il transformé en “consommateur de contenus”, dirigé par les campagnes de marketing électoral et la gestion des émotions collectives ? Et si la démocratie se définit comme le gouvernement du peuple, est-ce réellement le peuple qui décide ou bien un public ébloui, entraîné par des titres racolleurs, des discours politiques parfaitement calibrés et des stratégies de communication qui recherchent davantage le nombre d’abonnés que la qualité des idées ? Dès lors, quel est le plus grand danger pour la cité contemporaine : un ennemi à la frontière ou un orateur numérique capable de manipuler les émotions sans connaissance, fabriquant une opinion publique dénuée de raison commune et sans gouvernance des risques politiques ?
Si Platon revenait à la vie à l’heure des notifications instantanées et des plateformes d’opinion, il sourirait, ironique : « C’est exactement ce que je craignais pour vous. » Il redoutait que la démocratie glisse du “gouvernement de la raison” vers le “gouvernement des passions”, que le pouvoir passe entre les mains de ceux qui excellent à “provoquer l’émotion” plutôt qu’à “bien gouverner la cité”. Son intuition apparaît aujourd’hui plus claire que jamais : le problème n’est pas que les citoyens choisissent, mais qu’ils soient poussés à choisir sous la pression de la vitesse et du vacarme, plutôt qu’au calme de la réflexion et du savoir.
Pour autant, la question platonicienne ne condamne pas la démocratie ; elle l’invite à grandir : comment rapprocher le citoyen du XXIe siècle du “citoyen-philosophe” capable de distinguer l’information de la propagande, la persuasion de l’exploitation de la peur, plutôt que de rester simple consommateur de messages électoraux éphémères ? Peut-on bâtir un espace public où l’esprit politique s’exerce comme n’importe quelle compétence professionnelle, afin que le vote ne soit plus un réflexe émotionnel mais le fruit d’une conscience qui sait pourquoi elle choisit et ce que ce choix implique ?
Platon n’était pas seulement un nom dans les marges des manuels : il était une antique sonnette d’alarme, dont l’écho résonne encore dans nos villes. Dans “La République”, il mettait en garde contre une cité où les passions prennent les commandes et relèguent la raison à l’arrière ; contre une société qui court après le plaisir et l’argent, laissant la sagesse sur le bord du chemin. Pour lui, le pire danger qui menace une cité survient lorsque les plus bruyants parlent tandis que les plus lucides se taisent. Comme si ses avertissements nous parvenaient aujourd’hui à travers les siècles : si nous ne confions pas la conduite à la raison, les intérêts aveugles nous entraîneront vers l’abîme… sous nos propres applaudissements.
Du public d’Athènes au public des plateformes
Depuis le public athénien, l’inquiétude de Platon est restée la même : la démocratie se fragilise lorsque la décision politique quitte le domaine de la raison pour devenir un spectacle oratoire. Dans ses dialogues, notamment “Gorgias” et “La République”, il attaquait les sophistes qui vendaient l’art de persuader sans aucun engagement envers la vérité ou le bien commun. À ses yeux, l’orateur capable d’agiter les émotions sans connaissance réelle est plus dangereux que l’ennemi extérieur : il corrompt la conscience collective de l’intérieur et transforme les citoyens en foule fascinée plutôt qu’en individus qui réfléchissent et questionnent.
Aujourd’hui, nous sommes passés de l’agora d’Athènes à une agora infiniment plus vaste : les réseaux sociaux. La forme du discours a changé, mais sa logique demeure : influenceurs au lieu de sophistes, algorithmes au lieu des applaudisseurs-suiveurs. Tout ce qui joue sur la vitesse émotionnelle – titre choc, vidéo brève, phrase provocatrice, image truquée – n’est que le prolongement moderne de cet art ancien que redoutait Platon : la capacité à orienter des émotions collectives sans conscience de la responsabilité qui en découle.
La démocratie qui se perd dans le vacarme
La démocratie contemporaine, comme celle d’Athènes, entre en zone de danger dès lors que le citoyen devient davantage “consommateur de contenu” qu’“acteur politique”. Lorsque le critère de vérité devient le nombre de vues plutôt que la force de l’argument, et que la légitimité se mesure au nombre d’abonnés plus qu’à la qualité des idées, la politique se transforme en produit médiatique et le débat public en vacarme. C’est ainsi que s’accomplit cruellement la prophétie de Platon : la cité ne perd pas sa liberté, mais elle perd “la raison commune” qui lui permettait de distinguer le discours qui construit de celui qui détruit.
Leçon néanmoins inachevée. Platon ne haïssait pas la démocratie ; il redoutait la démocratie sans éducation, sans esprit critique, sans élite responsable. Entre le public d’Athènes et celui des plateformes, un seul fil : la démocratie est soit un projet de raison partagée, soit une scène livrée à des discours qui savent vous occuper, mais ignorent où ils vous mènent.
Platon ne rejetait pas la démocratie autant qu’il en craignait la fragilité. Ses objections n’étaient pas un caprice philosophique, mais la peur qu’un régime devienne un théâtre de clameurs, où le citoyen se mue en public capricieux et où la rhétorique l’emporte sur la vérité. À l’heure de la désinformation et de l’explosion des “émotions politiques” sur les réseaux sociaux, le philosophe semble écrire pour nous plus que pour les Athéniens. Comme s’il disait : “Prenez garde que la liberté ne tourne à la confusion, et que la participation ne devienne une humeur collective affranchie de toute raison.”
Platon n’était pas l’ennemi de la démocratie ; il était l’adversaire de sa version précipitée et populiste, celle qui pousse la cité à marcher sans boussole. Philosophe d’il y a 2.400 ans, il nous adresse pourtant un avertissement on ne peut plus actuel : la démocratie, même lorsqu’elle paraît solide et protégée par ses institutions, reste un projet fragile qui exige des esprits capables d’en corriger la trajectoire autant que des cœurs qui y croient et la défendent.
Démocratie entre sagesse et applaudissements
Lorsque l’on passe des textes philosophiques à la pratique démocratique de nombreux partis politiques, Platon réapparaît comme un miroir amer. Beaucoup de partis ne se comportent pas comme des écoles de formation civique, mais comme des machines électorales cherchant à orienter le citoyen selon leurs intérêts. La voix du citoyen devient levier d’influence, et le contrat politique, un produit marketé dans les campagnes, évalué selon la puissance du slogan ou le budget publicitaire plutôt que selon la crédibilité du projet.
Pourtant, une étincelle de potentiel demeure. Les partis pourraient être des lieux d’apprentissage politique, des espaces où l’on renforce le citoyen au lieu de l’affaiblir. Mais ils échouent souvent, préférant vaincre l’adversaire plutôt que convaincre par l’idée, s’enlisant dans les rivalités de pouvoir plutôt que dans les batailles intellectuelles. Ainsi se révèle la tragédie de nos démocraties partisanes : une forme subsiste, mais l’essence s’efface ; chaque voix, toute libre qu’elle soit, se retrouve prise entre des intérêts contradictoires plus que guidée vers le bien commun.
L’étonnant, en relisant Platon aujourd’hui, est de se surprendre à demander : notre démocratie partisane est-elle réellement une école du raisonnement politique ? Les partis peuvent-ils devenir ces “écoles de sagesse” dont rêvait le philosophe ? Ou resterons-nous prisonniers d’un système où le mot démocratie brille sur le papier, tandis que la ville est gouvernée par les intérêts et les émotions ?
De la gestion des émotions à la gestion de la cité
De l’assemblée d’Athènes aux publics des plateformes, des partis créés pour représenter à ceux qui vivent des applaudissements, une question demeure : notre démocratie restera-t-elle un projet fragile gouverné par les fluctuations du public, ou deviendra-t-elle une structure rationnelle où la citoyenneté se forme comme une compétence essentielle ? Les partis auront-ils le courage de se redéfinir comme écoles de sagesse et espaces de décision responsable, plutôt que comme vitrines de marketing politique obsédées par les audiences et les sondages ?
En fin de compte, le choix appartient aux citoyens : acceptons-nous de rester un public guidé par l’émotion immédiate, ou décidons-nous de devenir des “partenaires stratégiques” du gouvernement de la cité, accordant nos voix non à celui qui excite nos sentiments, mais à celui qui sait, avec précision, où il veut conduire la communauté ?