Culture
SIEL 2026 : Rendez-vous manqué avec les historiens des Régions – Par Hassan Ait-Hammou
Mohamed Mehdi Bensaïd, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication lors de conférence de presse le 14 avril à Rabat, célébrant Rabat capitale mondiale du livre pour l’année 2026 et présentant la 31e édition du SIEL 2026.
Dans cette tribune, le sociologue Hassan Ait-Hammou regrette l’absence au SIEL 2026 des historiens régionaux malgré leur contribution de longue date à la préservation de la mémoire de villes comme El Jadida, Safi ou encore Essaouira. L’auteur souligne le rôle de ces chercheurs dans la valorisation des archives locales, la compréhension des dynamiques territoriales et l’enracinement historique de la régionalisation avancée. Il plaide pour une meilleure reconnaissance institutionnelle de ces figures de l’historiographie régionale au sein des grands rendez-vous culturels nationaux.

Hassan Ait-Hammou, Sociologue
Le critique littéraire Noureddine Sadouk rappelait récemment, dans un article paru le 9 avril 2026 sur le site As-Soual Al-An, que le Salon International de l’Édition et du Livre (SIEL) de Rabat gagnerait à renouveler son parcours par un véritable « imaginaire organisationnel ». Au-delà des réformes techniques, Sadouk plaide pour une reconnaissance accrue des acteurs de la chaîne du livre et, surtout, pour un devoir de mémoire. Il invite à valoriser les signatures actuelles qui irriguent notre paysage culturel. En citant des auteurs tels qu'Ahmed Bouzfour, Mohammed Sof ou Mustapha Jmahri, ce critique met le doigt sur une nécessité impérieuse : placer l'effort et la création au cœur de cette vitrine nationale.
La réflexion de Noureddine Sadouk résonne avec une acuité particulière lorsqu'on observe une absence persistante au SIEL 2026 : celle des trois historiographes régionaux au long cours. Alors que le Salon s’affirme comme la vitrine du rayonnement culturel marocain, Mustapha Jmahri (historien d’El Jadida), Brahim Kredia (historien de Safi) et Omar Lakhdar (historien d’Essaouira) ayant chacun plus de trente ans d’expérience et de présence, demeurent en marge des grands panels officiels. Pourtant, ces véritables bâtisseurs de la mémoire des Doukkala, Abda et Chiadma, incarnent un projet intellectuel qui dépasse largement le cadre local. À l’heure où le Maroc consolide sa régionalisation avancée, il devient impératif de reconnaître que l’ancrage national se forge aussi dans la précision de l’archive régionale. Pour leur œuvre monumentale, Ces « sentinelles de la mémoire » méritent une place centrale.
Ce qui force l’admiration chez ce trio, c’est le volontarisme acharné qui porte leur engagement. Loin des circuits de financement institutionnels ou des commandes éditoriales confortables, ils mènent leurs recherches comme un sacerdoce, mus par une forme d’autofinancement intellectuel et matériel. Ce travail de bénédictin - qui consiste à traquer l’archive rare dans les fonds étrangers, à recueillir le témoignage oral avant qu’il ne s’éteigne et à éditer par leurs propres moyens - relève d’un véritable militantisme culturel. Ainsi ils ont sauvé de la destruction des pans entiers de la vie sociale, commerciale et religieuse de leurs cités. Leur persévérance n’attend ni les honneurs ni les subventions ; elle naît d’un sens aigu du devoir envers leur terroir, transformant chaque monographie en un rempart contre l'érosion du temps.
En pratiquant une micro-histoire exigeante, ils ne se contentent pas de relater des faits ; ils réhabilitent l'acteur local dans le récit national. En documentant avec précision l’histoire des échanges maritimes, les mécanismes du commerce portuaire antique ou les racines du cosmopolitisme à El Jadida, Safi et Essaouira, ils prouvent que ces provinces n'étaient pas des périphéries passives, mais des centres de résistance et d'innovation. Leurs travaux sur la présence portugaise ou les communautés confessionnelles disparues offrent une profondeur de champ inestimable, transformant le détail d'une ruelle de médina en un enjeu d'histoire globale, cité par des chercheurs du monde entier comme source de référence.
Au-delà de l'érudition, ces trois illustres plumes contribuent, par l’accumulation d’une connaissance historique et géographique régionale, à la consolidation du chantier national de la régionalisation. Une région administrative a toujours besoin d’une profondeur historique. Par leurs écrits, ils fournissent aux décideurs et aux citoyens des clés d’un savoir territorial, capable de porter des projets de développement et de tourisme patrimonial. En exhumant les parcours de savants locaux, de résistants oubliés et de figures du terroir, ils renforcent le sentiment d'appartenance à la région et au Maroc en général. Ils ne sont pas des « invités de complément » pour les salons littéraires, mais les détenteurs d'une expertise structurelle sur une région.
Pour que le SIEL soit véritablement à la hauteur de sa mission, il doit sortir de la logique de l’éclat éphémère et des auteurs de passage. Il est temps de consacrer à ces historiens des espaces de dialogue dédiés, où leur expertise au long cours pourrait enfin être partagée avec le grand public. Oublier ce trio, c'est traiter l'histoire régionale comme une simple curiosité folklorique alors qu'elle est un pilier stratégique de notre devenir commun.
En somme, on peut affirmer que Mustapha Jmahri, Brahim Kredia et Omar Lakhdar ne sont pas de simples chroniqueurs du passé, mais les contributeurs d’une nouvelle géographie de la connaissance. Leur absence des débats du SIEL 2026 est une amputation pour la culture marocaine, privant le public d'un lien essentiel entre le livre et le territoire. Il est temps que l’institution rejoigne le terrain et offre à ces bâtisseurs de mémoire la tribune qu’exige l’utilité de leur œuvre.