Divers
Tous les chemins mènent au journalisme, à condition d’en croiser un – Par Hatim Betioui
La Maison de la Presse Arabe, là où se trouvaient les bureaux de rédaction d’Asharq Al-Awsat à Londres
De Rabat à Londres, le destin d’Hatim Betioui a pris un virage inattendu grâce à une rencontre fortuite à Asilah avec Othman Al-Omeir, figure de la presse arabe internationale. De High Holborn, cœur battant du journalisme arabe à l’étranger, aux salles de rédaction d’Asharq Al-Awsat, il raconte un parcours où hasard, opportunités et passion se sont entremêlés pour ouvrir la voie à une carrière journalistique.

Par Hatim Betioui
Pour moi, la rue High Holborn a toujours eu une signification particulière. Imaginez un étudiant marocain fraîchement diplômé de la Faculté de droit de Rabat qui se retrouve, contre toute attente, journaliste stagiaire à la Maison de la Presse Arabe, là où se trouvaient les bureaux de rédaction d’Asharq Al-Awsat.
Qui, parmi les visiteurs arabes à Londres, n’a pas entendu parler de High Holborn- ? Cette rue, proche de Oxford Street, la célèbre artère commerçante, de Covent Garden, de Piccadilly Circus, de Bush House (ancien siège de la BBC) et de Fleet Street, cœur historique de la presse et de l’édition depuis 1702, année de parution du premier quotidien londonien, The Daily Courant. Fleet Street commença à perdre de son lustre en 1986, lorsque Rupert Murdoch transféra des journaux comme The Times et The Sun vers le quartier de Wapping, à l’est de Londres.
Du Golfe à l’Atlantique
Pour moi, High Holborn représentait plus qu’une adresse : c’était une porte ouverte sur un monde. Ce monde, c’était celui de l’édition et du journalisme arabes à Londres, concentré au 184 de la rue, dans les bureaux d’sharq Al-Awsat, de ses magazines sœurs Al-Majalla et Sayidaty, et d’autres titres publiés à l’époque par la Saudi Research and Publishing Company.
Il y a quelques jours, je suis passé devant l’ancien siège du journal. L’entrée, qui fut jadis témoin d’un âge d’or de la presse arabe en Occident, est aujourd’hui occupée par un café de la chaîne Black Sheep. C’est pourtant là que des rois, des chefs d’État, des Premières dames, des ministres, ainsi que des intellectuels, écrivains, poètes, artistes et chanteurs, avaient franchi le seuil pour rencontrer les équipes éditoriales.
À l’époque, Asharq Al-Awsat était une véritable mine de talents, un vivier où se côtoyaient les plus grandes plumes du monde arabe. Sous la direction brillante d’Othman Al-Omeir, le journal était devenu l’organe de référence de la presse arabe internationale, réunissant dans ses salles de rédaction des journalistes venus de tout le monde arabe, du Golfe à l’Atlantique.
C’est ainsi que je suis devenu le premier Marocain à travailler au 184 High Holborn. Un privilège que beaucoup auraient rêvé d’obtenir.
Du rêve à la réalité
Tout avait commencé par un hasard heureux. En août 1987, Othman Al-Omeir, alors directeur de la rédaction, visitait Asilah pour la première fois à l’occasion du Festival culturel international. Je le rencontrai, accompagné d’un ami, près de la tour portugaise Borj Al-Qamra. La sympathie fut immédiate.
Un matin ensoleillé, je me retrouvai sur une plage près d’Asilah, en compagnie de Mohamed Benaïssa (alors ministre de la Culture), d’Othman Al-Omeir et de l’écrivain tunisien Hassouna Mosbahi (décédé il y a quelques semaines). Pendant qu’ils discutaient de culture et d’actualité, je partis nager. De retour sur le sable, Mosbahi me lança : « L’année prochaine, tu devras absolument obtenir ta licence ! » Quand je lui demandai pourquoi, il m’expliqua que le ministre Benaïssa avait évoqué avec Al-Omeir mon désir de devenir journaliste et avait proposé que je fasse un stage d’un an à Londres dans les bureaux d’Asharq Al-Awsat, avant de rejoindre leur rédaction à Rabat.
Al-Omeir avait accepté sans hésiter. Et soudain, mon rêve de pratiquer le journalisme à Paris se transforma en une réalité londonienne.
Je ne parlai à personne de cette conversation. Mais moins d’un mois plus tard, je recroisai Al-Omeir à Paris, en compagnie du regretté intellectuel marocain Dr. Mahdi Elmandjra.
Presque un an plus tard, dès l’annonce des résultats universitaires confirmant l’obtention de ma licence en droit public (science politique), je pris un téléphone public, convertis 200 dirhams en pièces et appelai Al-Omeir : « Je suis diplômé, quand puis-je venir à Londres ? » — « Quand tu veux ! » me répondit-il, avant d’ajouter : « Passe au bureau d’Asharq Al-Awsat à Rabat pour récupérer ton billet. »
Premiers pas à Londres
La veille de mon départ, j’attendis le ministre Benaïssa à l’entrée de Bab Al-Kasbah à Asilah, sachant qu’il devait partir à Rabat le soir même. Je lui annonçai que je partais pour Londres ; il me souhaita bonne route et succès.
Le samedi 16 septembre au matin, Abdelhaq El-Harraq, ami proche, me conduisit à l’aéroport Ibn Battouta de Tanger. Son frère Mohamed, camarade d’études et ami, nous accompagnait. Mohamed allait devenir diplomate dans plusieurs pays européens, puis consul général à Gérone (Espagne) et à Bastia (Corse), où il s’éteignit, laissant derrière lui famille et amis endeuillés. Abdelhaq, lui, étudiait alors l’ingénierie des télécommunications à l’Institut National Polytechnique de Toulouse. Il deviendra plus tard wali et directeur des systèmes d’information et de communication au ministère marocain de l’Intérieur.
Mon arrivée à Londres coïncida avec celle d’un groupe de jeunes Saoudiens venus, eux aussi, effectuer un stage à Asharq Al-Awsat. Beaucoup devinrent des amis et collègues proches. Parmi eux : le regretté Hani Naqshbandi, futur rédacteur en chef de , Sayidaty, Al Majalaet Al-Rajol; Abdallah Al-Qubai’, futur directeur de rédaction d’Asharq Al-Awsat ; et Mohammed Fahd Al-Harthi, futur rédacteur en chef de Al-Majalla, de Sayidaty et Al-Rajol, avant de devenir directeur général de la Saudi Broadcasting Authority et président de l’Union des radios et télévisions arabes.
C’est ainsi que commença pour nous tous une expérience journalistique à la fois formatrice et exaltante, sous l’encadrement d’une élite de directeurs de rédaction et de journalistes. Il n’en reste aujourd’hui que la chaleur des souvenirs et la richesse de liens humains précieux, gravés à jamais dans nos mémoires.