chroniques
LA GUERRE ET L'ÉCONOMIE - Par Mustapha SEHIMI
De l’Ukraine à Gaza, jusqu’à la guerre contre l’Iran, les affrontements récents dépassent largement les estimations initiales et bouleversent les équilibres économiques mondiaux
Dans cette analyse, Mustapha Sehimi examine l’ampleur des coûts économiques et humains des conflits contemporains et leur transformation en crises globales. De l’Ukraine à Gaza, jusqu’à la guerre contre l’Iran, les affrontements récents dépassent largement les estimations initiales et bouleversent les équilibres économiques mondiaux. Mais comment les chiffrer ? C'est complexe tant il est vrai que l’approche doit être multifactorielle.

Mustapha SEHIMI
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
Pour certains économistes, les guerres auraient une relation avec des cycles longs. Dans une étude, Larabi Jaidi aborde cette problématique en faisant référence notamment à Nikola Kondratieff, économiste russe. (La guerre, ses récurrences et ses coûts, Policy Center, mars 2026). Ce dernier avait avancé que l'économie capitaliste connaissait des "séquences" d'une cinquantaine d'années. La guerre s'inscrirait ainsi comme un "catalyseur" dans une économie atone ; elle permettrait un retour à des équilibres de même qu'elle serait un facteur d'accélération technologique. Cette hypothèse historique n'est pas cependant dominante aujourd’hui : tant s'en faut. La périodicité des conflits armés n'est pas évidente ; et les cycles économiques subissent d'autres contraintes comme aujourd'hui la Bourse, les marchés financiers et les crises récurrentes qui les déclinent souvent.
Globalisation des conflits
Cela dit, il vaut de relever que les conflits entre nations sont de plus en plus fréquents. Pourquoi ? Parce qu'ils tiennent aux conditions d'accès et de disponibilités des ressources naturelles et énergétiques (pétrole, gaz, minières, terres rares, bois précieux...), sans parler de 1'eau. Les conflits se globalisent par suite de la mondialisation et de nouvelles menaces (terrorisme, grande criminalité transnationale...). Pour ce qui est de l'histoire immédiate de ces dernières années, ce qui frappe n'est- ce pas le coût exceptionnellement élevé des conflits d'Ukraine, de Gaza et aujourd'hui de la guerre américano-israélienne contre l'Iran. Les coûts prévisionnels des guerres - dont les trois précités- sont démentis dans les faits.
Le conflit ukrainien déclenché par la Russie depuis février 2022 a un coût colossal : pour Moscou, quelque 2.500 milliards de dollars, un million de vies humaines, des pertes d'équipements militaires immenses, et des charges opérationnelles annuelles de 115% du PIB pour 2024. Pour 1'Ukraine, les estimations donnent un chiffre de près de 600 milliards de dollars retenus pour la reconstruction de ce pays après la guerre, soit pratiquement le triple de son PIB (210 en 2025 - Source: FMI). Il faut encore citer l'impact de la guerre sur le capital humain avec 6 millions de réfugiés à l'étranger et plus de 4 millions d'autres déplacés à l'intérieur du pays. A Gaza, c'est une politique de destruction systématique qui a été pratiquée par l'armée israélienne : infrastructures civiles, paralysie de l'économie locale, crise humanitaire et affamement des populations. Les besoins de reconstruction ont été évalués à 53 milliards de dollars (Banque mondiale, ONU et UE). Ils recouvrent les secteurs suivants : logement, commerce, industrie, infrastructures de base (eau, santé, transports), pertes de revenus, sinistre des secteurs de la santé, de l'éducation et du commerce. La perte du capital humain est immense : 75.000 morts, 100.000 blessés déplacements incessants de populations, déscolarisation.
Enfin, pour Israël, en 2025, a été retenu un coût de l'ordre de 70 milliards de dollars. Il faut également faire référence au coût moyen de 250 millions de dollars par jour au titre des dépenses directes et de 600 millions de dollars de pertes économiques par suite de la mobilisation de 300.000 réservistes et partant de l'impact sur les activités économiques et les circuits de production. Depuis le 7 octobre 2023, le coût a été évalué à 47 milliards de dollars pour ce qui est de la perte par rapport au PIB. Le budget 2026 des dépenses militaires est en forte hausse avec le chiffre de 221 milliards de dollars. Israël connaît un cas de figure particulier avec deux guerres à Gaza et contre l'Iran. A n'en pas douter, le budget va être fortement impacté de même que l'économie réelle. Autant de facteurs qui ont aggravé les équilibres macro-financiers avec un déficit de 7 % du PIB.
Iran : quel coût final ?
Avec l'Iran, le chiffrage n'est pas encore faisable. Mais en tout état de cause l'on aura des montants exorbitants. Avec le débordement du conflit aux monarchies du Golfe, l'on a affaire à " une dimension systémique globale". Avec le blocage du détroit d'Ormuz - 20% du pétrole mondial y transite - le conflit militaire de départ s'est prolongé dans un autre périmètre : celui d'une crise énergétique mondiale avec l'envol des cours du pétrole (35%) et du gaz (50%). La crise est aussi alimentaire et sociale (inflation, récession, chômage, instabilité financière). Le rythme quotidien actuel du coût financier est d'un milliard de dollars. Le Président Trump vient de demander une rallonge de 200 milliards de dollars. Pour 2027, il compte porter le budget militaire à 1.700 milliards de dollars ! Il faut, par ailleurs, noter l'aide militaire directe à Israël de 21 milliards de dollars pour 2026. Le coût militaire n'est pas seul en cause. S'y ajoutent des coûts d'opportunités budgétaires élevés, liés à une augmentation de la dette publique avec un niveau record de 39.000 milliards de dollars (101% du PIB). Le déficit fédéral devrait ainsi atteindre 1.900 milliards de dollars, avec des risques de soutenabilité financière à long terme.
Que conclure même à titre provisoire de la guerre au Moyen-Orient ? Va-t-elle durer ? En tout état de cause, l'on doit souligner son "effet multiplicateur "sur les marchés mondiaux : financiers avec la forte exposition sur les places financières mondiales ; l'envol du prix du baril de pétrole (44 %) passant en moyenne de 70 dollars à 105 et du gaz (75%) (63%) ainsi que du charbon (+21 %). Ces évolutions ont des effets en chaîne sur l'ensemble des coûts liés à l'énergie, notamment le transport maritime et aérien. Des répercussions directes sur toutes les économies mondiales, suivant des dimensions variables, y compris celle du Maroc. Le potentiel déstabilisateur de ce conflit est accentué par les menaces pesant sur les points de passage stratégiques d'Ormuz et de Bab-El Mandeb, ce dernier permettant le transit par le canal de Suez.