La perte stratégique arabe dans la guerre contre l’Iran – Par Bilal Taliid

La perte stratégique arabe dans la guerre contre l’Iran – Par Bilal Taliid

Un panneau d'affichage représentant les défunts guides suprêmes iraniens, l'ayatollah Ruhollah Khomeini (à gauche) et l'ayatollah Ali Khamenei (au centre), aux côtés du nouveau guide suprême Mojtaba Khamenei, à Srinagar, le 27 avril 2026. (Photo : Tauseef MUSTAFA / AFP)

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La guerre récente contre l’Iran met en évidence les fragilités structurelles du monde arabe, marqué par l’absence de vision stratégique autonome, une dépendance durable à des alliances extérieures et une incapacité à mobiliser ses ressources géopolitiques face à l’expansion iranienne. Dans cette tribune, Bilal Talidi revient sur les causes de la faiblesse de la réaction arabe.

Bilal Talidi

Une dépendance énergétique révélatrice de vulnérabilités

Il ne fait guère de doute que les plus grands perdants de cette guerre sont les pays du Golfe, ainsi que d’autres États arabes dépendants des importations pour leur approvisionnement énergétique. Leurs économies restent étroitement liées à l’avenir du détroit d’Ormuz, sans disposer d’alternatives solides.

Les développements du conflit sur une quarantaine de jours ont montré que, face à une Téhéran dotée d’une vision stratégique de sa sécurité nationale, les fragilités des États arabes et l’absence de perspective stratégique ont constitué un facteur favorable à l’accumulation des gains iraniens. À l’inverse, le monde arabe a perdu toute capacité à élaborer une vision cohérente de sa sécurité nationale, capable de mobiliser la géopolitique, les ressources économiques et les dimensions religieuses et confessionnelles pour résister aux infiltrations sécuritaires et stratégiques.

Depuis la révolution iranienne, le monde arabe a évolué sans vision stratégique propre. Plutôt que de s’appuyer sur ses propres atouts, il est resté largement tributaire de la vision américaine. Dans un premier temps, il a mobilisé l’arme religieuse et confessionnelle pour prémunir le monde sunnite contre une influence chiite, avant de soutenir l’Irak pour en faire un rempart stratégique face à la diffusion de la révolution iranienne vers les pays du Golfe. Ce contexte a conduit à la guerre Iran-Irak, qui s’est prolongée pendant huit ans, de 1980 à 1988.

Une stratégie iranienne fondée sur la patience et l’opportunisme

Durant la période allant de la révolution islamique à la guerre contre l’Irak, entre 1979 et 1988, la stratégie de Téhéran reposait sur la résilience, le repli tactique et l’attente d’opportunités. Elle a également exploité les clivages politiques internes, entre conservateurs et réformateurs, pour créer des brèches dans le front arabe, tout en cherchant à améliorer ses relations avec ses voisins du Golfe.

Dans le même temps, l’Iran a su tirer parti des tensions régionales pour structurer ses alliances, comme au Liban, où il a exploité l’invasion israélienne pendant la guerre civile pour fonder le Hezbollah en 1982.

La deuxième guerre du Golfe, marquée par la libération du Koweït en 1991, a offert à l’Iran une opportunité de renforcer son influence dans le monde arabe. La troisième guerre du Golfe a, quant à elle, déséquilibré le système de sécurité arabe au profit de Téhéran. En exploitant le vide du pouvoir à Bagdad, ainsi que la dissolution de l’armée et des forces de police, l’Iran a consolidé son influence politique à travers ses alliés électoraux, tout en renforçant sa présence sécuritaire et militaire via des milices et groupes affiliés.

Téhéran a également su tirer profit des divisions internes au sein du parti Baas arabe pour se rapprocher du régime de Hafez al-Assad, établissant une coordination sécuritaire et politique s’étendant jusqu’au Liban.

Le printemps arabe et la consolidation des axes iraniens

Avec le déclenchement du printemps arabe, l’Iran a activé trois axes d’action principaux : empêcher la chute de Bachar al-Assad, renforcer son influence sécuritaire et militaire en Syrie, et étendre sa présence au Yémen en nouant une alliance stratégique avec les Houthis, tout en soutenant des mouvements chiites à Bahreïn dans une tentative d’accès au pouvoir.

Si ces efforts ont réussi en Syrie et au Yémen, ils ont échoué à Bahreïn. En l’espace de trois décennies suivant la deuxième guerre du Golfe, Téhéran est parvenu à exercer une influence dominante sur quatre capitales arabes : Bagdad, Damas, Beyrouth et Sanaa. Elle a également développé des relations étroites avec des mouvements de résistance palestiniens, notamment après le départ de Khaled Mechaal de la direction politique du Hamas.

Une stratégie arabe dépendante de Washington

Au final, cinq facteurs permettent d’expliquer l’expansion iranienne et les pertes stratégiques arabes au cours des trois dernières décennies, en particulier lors de la dernière guerre.

Le premier facteur réside dans le choix de s’en remettre à Washington pour contrer l’Iran. L’évaluation dominante dans le monde arabe reposait sur l’idée que l’hostilité américaine envers Téhéran et ses ambitions régionales ferait de la sécurité arabe une priorité pour les États-Unis. Cette approche a conduit à concentrer l’ensemble des attentes sur Washington.

Cependant, les limites de cette stratégie sont apparues clairement à au moins trois moments clés : l’accord nucléaire de 2015, l’incapacité de la coalition à stopper les attaques des Houthis contre l’Arabie saoudite et ses infrastructures énergétiques, ce qui a conduit Riyad à conclure un accord avec Téhéran sous médiation chinoise en 2023, et enfin la guerre américaine contre l’Iran, qui a montré que les bases américaines dans les pays du Golfe visaient avant tout à protéger Israël, plutôt qu’à garantir la sécurité nationale des États du Golfe.`

Une dépendance excessive à Washington

Au lieu d’orienter les efforts vers la construction d’un système de sécurité régional en coordination avec des pays sunnites tels que le Pakistan, la Turquie, la Jordanie et l’Égypte, dans le cadre d’une coopération arabe globale, l’ensemble des choix a été concentré sur Washington. Avec ce bémol toutefois : la propension marquée de ces trois Etats à la prééminence géopolitique.

Le deuxième facteur tient à l’absence d’une dimension politique pragmatique dans la vision stratégique. Les pays du Golfe ont longtemps abordé la question yéménite à partir du soutien apporté par Sanaa à l’invasion irakienne du Koweït, sanctionnant ses élites politiques,  contribuant ainsi à la dégradation des conditions politiques et économiques du pays. Cette approche a favorisé l’émergence d’alliances non objectives entre les élites au pouvoir et les Houthis, renforçant progressivement un mouvement dont l’influence se limitait initialement à la ville de Saada, jusqu’à ce qu’il prenne le contrôle de la capitale, Sanaa.

Avec le printemps arabe, la gestion saoudienne de la crise yéménite a contribué à créer davantage de conditions favorables à l’ascension des Houthis. À Beyrouth, la politique d’engagement est restée liée aux résultats électoraux : le soutien saoudien affluait en cas de victoire du Courant du Futur et de ses alliés, mais se réduisait, voire se transformait en pression, lorsque le Hezbollah, Amal et leurs alliés accédaient au pouvoir. Cette dynamique a permis à l’Iran de renforcer son influence au Liban, en comblant le vide laissé par l’État, notamment à travers son rôle dans la reconstruction après la guerre de libération du Sud en 2000.

L’une des erreurs les plus significatives du monde arabe concerne l’Irak. Après la chute de Saddam Hussein, les courants sunnites ont été largement abandonnés, alors même qu’ils privilégiaient la lutte contre l’occupation américaine et boycottaient le processus politique, laissant le champ libre à la domination des forces chiites. Leur importance n’a été reconnue que tardivement, après que l’Iran eut consolidé sa présence politique et sécuritaire dans le pays.

Sans l’intervention turque en soutien à la révolution syrienne visant à renverser le régime de Bachar al-Assad, la vision arabe, appuyée par l’Algérie, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, serait restée centrée sur la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe, sans garantie d’un désengagement de son alignement avec l’Iran.

Des choix économiques stratégiques limités

Le troisième facteur concerne la faiblesse de la vision économique stratégique. Les pays du Golfe n’ont pas pris au sérieux, dès 1979, la menace iranienne de fermer le détroit d’Ormuz, considérant son ouverture comme une donnée permanente. Pourtant, ils disposaient de marges pour exploiter la géopolitique et développer des alternatives, notamment par la construction de pipelines traversant la mer Rouge ou en explorant d’autres routes via la Méditerranée, à travers la Turquie ou la Syrie.

Sans l’investissement saoudien dans les pipelines reliant ses champs pétroliers au port de Yanbu sur la mer Rouge, la situation énergétique mondiale aurait été nettement plus critique, et l’économie saoudienne aurait été fortement affectée.

Un levier religieux et confessionnel sous-exploité

Le quatrième facteur porte sur l’utilisation du levier religieux et confessionnel. Malgré la capacité de Bahreïn et de l’Arabie saoudite à contenir leurs composantes chiites, l’influence du facteur sunnite est restée limitée, alors qu’il aurait pu jouer un rôle significatif.

Certaines politiques ont conduit à des confrontations avec des groupes sunnites, en raison de leur proximité supposée avec l’islam politique, ce qui a perturbé des équilibres importants. Au Yémen, par exemple, l’Arabie saoudite n’a pris la mesure du rôle du parti Al-Islah qu’après la prise de contrôle des Houthis, alors même qu’elle avait auparavant adopté une posture hostile à son égard. Une situation comparable s’est produite au Liban, où la Jamaa islamiya jouait un rôle dans la résistance à l’expansion chiite.

Plus encore, la pression exercée contre les courants liés à l’islam politique a conduit certains d’entre eux à accepter des formes de coordination avec l’Iran, alors qu’ils constituaient auparavant un acteur dans la limitation de son influence religieuse et politique dans la région.

Une conception de l’État confrontée à ses limites

Le cinquième facteur enfin concerne la vision privilégiant l’État et le monopole de la force par l’armée, principe soutenu par le monde arabe au Yémen, en Irak et au Liban, c’est-à-dire dans des zones d’influence iranienne où les axes régionaux de Téhéran se sont renforcés.

Si cette approche repose sur l’idée de consolidation de l’État et de ses institutions, elle présente une limite majeure : l’absence de réponse claire face aux interventions étrangères et aux dynamiques d’expansion israélienne. Le Yémen est ainsi devenu un espace de rivalité régionale entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, tandis que la politique israélienne d’expansion au Liban s’est poursuivie sans que la logique de construction étatique ne propose de réponse adaptée.

Dans ces conditions, cette approche a vu sa crédibilité s’éroder, facilitant les critiques qui la considèrent comme un argument utilisé pour contenir les forces proches de l’Iran.

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