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Le paradoxe Emabaló : a-t-il orchestré sa propre chute ? – Par Hatim Betioui
Embaló est un personnage singulier sur la scène africaine. Il a construit sa légende à coups de récits personnels magnifiés, affirmant être général sans que son ascension militaire ne soit documentée. De lieutenant, il serait devenu colonel puis figure de proue de l’armée, sans parcours clair. Un homme capable de tout, affirment ceux qui l’observent
La crise fulgurante qui a secoué la Guinée-Bissau fin novembre interroge : le président Umaro Sissoco Embaló a-t-il réellement été renversé par son armée ou a-t-il lui-même tiré les ficelles pour empêcher son principal rival d’accéder au pouvoir ? Hatim Betioui revient sur une séquence troublante où manœuvres politiques, soupçons d’ingérence militaire et chaos institutionnel se mêlent étroitement.

Hatim Betioui
Un appel téléphonique qui sème le doute
Lorsque j’ai publié, le 10 avril dernier, un article intitulé « Guinée-Bissau, le président Embaló et le désordre sans fin », je n’entendais nullement jouer les devins. Pourtant, j’y concluais que si le président poursuivait sur la voie qu’il empruntait, ses choix finiraient non seulement par l’isoler à l’intérieur du pays, mais aussi par refroidir ses relations avec ses partenaires régionaux et internationaux. Un scénario aux conséquences imprévisibles dans un pays habitué aux crises et aux soubresauts politiques.
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Le matin du 26 novembre, Embaló a téléphoné à un ami surnommé « Monsieur Afrique », un interlocuteur au carnet d’adresses très fourni parmi les dirigeants du continent, qu’ils soient au pouvoir, déchus par les urnes, renversés par des putschs ou arrivé pacifiquement au terme de leur mandat. Il lui a annoncé que l’armée venait de le destituer et qu’il était détenu au siège de l’état-major. Immédiatement, j’ai demandé à « Monsieur Afrique » : comment un président renversé peut-il appeler librement depuis sa cellule ? L’affaire semblait loin d’être limpide.
Un tacticien prêt à toutes les manœuvres
Ceux qui connaissent Embaló savent qu’il est un joueur habile, maître dans l’art de la tactique. Plusieurs hauts responsables de l’Union africaine, rencontrés récemment, partagent la même conviction : Embaló n’hésiterait pas à solliciter un putsch… même contre lui-même, pour empêcher son principal rival, Fernando Dias, d’accéder à la présidence. Le conflit entre les deux camps battait son plein avant les élections, dans un climat d’accusations de fraude et d’achat de voix, laissant présager une explosion quelle que soit l’issue du scrutin. Embaló, persuadé que son règne touchait à sa fin, semblait mû par une seule logique : « Après moi, le déluge ».
Élections sabotées et institutions paralysées
Douze candidats étaient en compétitions aux élections présidentielle et législatives du 23 novembre dont Embaló. Mais à peine les urnes fermées, le siège de la commission électorale a été attaqué : bulletins volés, serveurs détruits. Peu après, l’armée annonçait sa prise de pouvoir, la destitution du président, la suspension des institutions et la fermeture des frontières. La commission électorale déclarait être « dans l’incapacité » de poursuivre le processus, faisant disparaître les élections des radars. Ces dysfonctionnements s’ajoutaient aux multiples reports orchestrés par Embaló et à ses remaniements opportunistes du Parlement, alimentant la perception d’un processus biaisé.
Une figure insaisissable, au parcours semé d’ombres
Embaló est un personnage singulier sur la scène africaine. Il a construit sa légende à coups de récits personnels magnifiés, affirmant être général sans que son ascension militaire ne soit documentée. De lieutenant, il serait devenu colonel puis figure de proue de l’armée, sans parcours clair. Lorsqu’il devint Premier ministre, certains murmurèrent qu’il avait acheté sa nomination. Un homme capable de tout, affirment ceux qui l’observent.
Après le putsch, l’armée a nommé Horta Inta-A président de la « direction militaire supérieure ». Ancien chef d’état-major, il était réputé proche d’Embaló. Le Premier ministre désigné par les militaires n’était autre que son ministre des Finances. Plusieurs membres du nouveau gouvernement appartenaient à son cercle. Autant d’éléments qui nourrissent les soupçons : s’agit-il vraiment d’un renversement ou d’une recomposition menée en coulisses par l’ancien président ?
Depuis son indépendance du Portugal en 1974, à la suite de la Révolution des Œillets, la Guinée-Bissau n’a offert au continent qu’une triste spécialité : les coups d’État. Aucune stabilité politique durable, peu de développement, et pour seul savoir-faire reconnu, l’art du renversement militaire.