ORGANISATIONS RÉGIONALES ET GOUVERNANCE GLOBALE – Par Mustapha Sehimi

ORGANISATIONS RÉGIONALES ET GOUVERNANCE GLOBALE – Par Mustapha Sehimi

Dans l'environnement géopolitique actuel, les organisations régionales apparaissent comme des acteurs agiles et bien placés pour répondre aux réalités de leurs zones d'influence. Mais au-delà des ambitions, ces organisations doivent surmonter de nombreux obstacles structurels

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La gouvernance mondiale ne se joue plus uniquement dans les grandes enceintes universelles comme l’ONU. L’analyse de Mustapha Sehimi porte sur les organisations régionales qui s’affirment comme des acteurs essentiels de stabilisation, de médiation et de coopération face aux tensions renouvelées entre puissances et à l’essoufflement du multilatéralisme. Mais entre ambitions stratégiques, fragilités financières et dépendances persistantes, leur capacité à peser réellement sur l’ordre international demeure questionnée.

Mustapha SEHIMI

Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue

La gouvernance mondiale est souvent perçue à travers le prisme des grandes puissances et des institutions universelles comme l'Organisation des Nations unies (ONU). Pourtant, à côté de cet échafaudage multilatéral global, les organisations régionales n'ont cessé de se multiplier et de se renforcer. Il existe à l'heure actuelle une cinquantaine d'organisations régionales, dont 45 créées après la Seconde Guerre mondiale et 26 après la guerre froide. Dans un monde où est remis en cause l'ordre international libéral, où ressurgit la politique de puissance, où s'affaiblit le multilatéralisme universel, les organisations régionales peuvent-elles jouer un rôle moteur dans la gouvernance mondiale ? Le retour périodique au premier plan des organisations régionales semble toujours concomitant aux turbulences rencontrées par les organisations mondiales en général, et l'ONU en particulier.

Retour des grandes tensions et limites des organisations régionales

La montée en puissance de la Chine, la résurgence d'une Russie assertive sur la scène internationale et le repli stratégique partiel des États-Unis réorientent les relations internationales vers une configuration plus compétitive et instable. Ce retour des grandes puissances s'accompagne d'un regain des tensions, visibles tant en Europe orientale qu'en Asie- Pacifique.

Face à cette reconfiguration de l'ordre international, l'Union européenne (UE) peine à s'imposer comme acteur stratégique pleinement autonome. En dépit des ambitions affichées par la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), l'UE reste entravée par un déficit de cohésion politique entre ses membres et une dépendance structurelle vis-à-vis des États-Unis, en particulier dans le domaine militaire.

L'Union africaine

Si l'Union africaine (UA) affiche depuis sa création en 2002 sa volonté de prendre en main la gestion des conflits sur le continent selon le principe « des solutions africaines aux problèmes africains », son ambition se heurte à des contraintes budgétaires structurelles limitant considérablement sa capacité d'action. En dépit de dispositifs tels que la Force africaine en attente ou le Conseil de paix et de sécurité, l'UA demeure très dépendante de financements extérieurs, notamment de l'UE, de l'ONU ou de partenaires bilatéraux comme les États-Unis ou la Chine. Cette dépendance affecte l'autonomie décisionnelle de l'organisation, et compromet la planification, le déploiement et la pérennité de ses opérations. Ainsi, nombre de missions africaines - telle la Mission de l'UA en Somalie (AMISOM) - n'ont pu être menées qu'avec l'appui logistique et financier de bailleurs non africains, ce qui relativise la portée de l'agenda d'autonomisation.

En dépit des discours sur l'appropriation régionale de la sécurité, le déficit des ressources, conjugué au manque de capacités institutionnelles et militaires de plusieurs États membres, continue d'entraver l'émergence d'un pilier africain de gestion des crises. La persistance de la conflictualité sur le continent, combinée à l'ambition de l'UA de prendre davantage de responsabilités en la matière justifie l'insistance du Nouvel Agenda pour la paix (juillet 2023) sur le soutien que l'ONU doit lui apporter dans ce domaine. Le texte recommande à l'Assemblée générale et au Conseil de sécurité de systématiquement considérer l'UA comme premier recours pour les opérations de paix en Afrique, et de la doter des moyens nécessaires, au besoin en la finançant via des contributions statutaires. Reste à voir ce qui restera de cette intention si, comme elle semble le prévoir, l'administration Trump remet en cause tout ou partie de sa contribution au budget des opérations de paix de l'ONU.

Dans l'environnement géopolitique actuel, les organisations régionales apparaissent comme des acteurs agiles et bien placés pour répondre aux réalités de leurs zones d'influence. Mais au-delà des ambitions, ces organisations doivent surmonter de nombreux obstacles structurels, en particulier les limites budgétaires, les divergences internes et la persistance de dépendances vis-à-vis des grandes puissances ou de l'ONU... Comment renforcer leur autonomie et leur efficacité dans un contexte international dominé par des rivalités de puissances ?

Les coopérations économiques régionales

Dans ce contexte, la réflexion sur l'autonomisation des organisations régionales ne se borne pas au champ sécuritaire. Elle s'étend aux dimensions économiques, les interdépendances commerciales et les réseaux de production transnationaux étant eux aussi soumis à des pressions croissantes. La régionalisation, sécuritaire ou économique, apparaît ainsi comme un double processus de réajustement face aux perturbations de l'ordre international, traduisant à la fois une volonté de résilience face aux désengagements des puissances traditionnelles et l'ambition de construire des cadres de coopération adaptés aux réalités contemporaines. Ce glissement progressif vers des formes de gouvernance régionale plus affirmées trouve une expression particulièrement significative en matière économique, les accords régionaux s'imposant comme des vecteurs de structuration et de stabilisation face à l'incertitude globale.

À la différence de l'intégration européenne, certaines intégrations économiques régionales plus récentes émergent ainsi comme des réponses stratégiques aux limites de la mondialisation dite « heureuse ».