International
Rubio rhabille le choc des civilisations – Par Youssef Aït Akdim
Le secrétaire d'État américain Marco Rubio pointe du doigt alors qu'il quitte l'aéroport international de Munich, dans le sud de l'Allemagne, le 15 février 2026, après avoir assisté à la Conférence sur la sécurité de Munich (MSC). (Photo AFP)
Lors de la conférence sur la sécurité de Munich, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a livré un discours perçu comme conciliant par les Européens, tout en esquissant une vision structurée du monde occidental. Derrière la rhétorique civilisationnelle et la référence à un héritage commun se dessine une lecture hiérarchisée des rapports transatlantiques et une redéfinition stratégique des relations avec le reste du monde. Le Chroniqueur Maure Youssef Aït Akdim explique pourquoi lorsque Marco Rubio réassure l’Europe et formalise une doctrine occidentale hiérarchisée, Berlin 1884 n’est plus si loin.

Youssef Aït Akdim - Le Chroniqueur Maure

René Georges Hermann-Paul, dans Le Cri de Paris (1899)
À l’occasion de la conférence pour la sécurité de Munich, le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio a offert aux Européens un discours, en apparence, apaisé. Et la salle a soupiré de soulagement.
Il y a un an, le vide-président JD Vance avait secoué, presque humilié son auditoire en lui parlant de décadence morale et d’aveuglement stratégique. La salle était restée KO. Aujourd’hui, Marco Rubio caresse l’Europe dans le sens de l’Histoire longue. Il parle civilisation, héritage chrétien, chefs-d’œuvre européens devenus patrimoine transatlantique. Il réinstalle ainsi l’Europe dans un récit glorieux.
Le ton s’infléchit. La doctrine s’épaissit. Et ce discours compte davantage que celui de Vance parce qu’il ne se limite pas à la provocation. Rubio y articule une réelle vision pour le “monde occidental”, au sein de laquelle il assume une hiérarchie entre le Nouveau Monde et le Vieux Continent.
Ce faisant, Rubio dessine un espace géopolitique commun, soudé par la mémoire et par la peur d’un déclassement. A le relire, ce discours évoque aussi une répétition générale des conférences coloniales du 19è siècle. Munich 2026 rappelle furieusement Berlin 1884. Le point commun : des puissances sûres de leur droit et un absent, le Sud.
Rubio déroule la fresque des explorateurs, des missionnaires, des empires qui ont traversé les océans. Il réhabilite l’idée d’expansion comme mouvement naturel de l’Occident. L’après-1945 devient une parenthèse de contraction. L’heure serait venue d’un nouvel élan. Samuel Huntington, que l’on a trop vite enterré, fait son grand retour. Le choc des civilisations sous stéroïdes.
Le cœur du message de Rubio tient dans une révision méthodique de l’ordre international : le commerce n’a pas pacifié les relations entre Etats. Les institutions du droit international ont affaibli la souveraineté. Les frontières ont été diluées au nom d’un cosmopolitisme naïf. Les guerres récentes se sont réglées par l’initiative américaine, non par les résolutions onusiennes : l’Iran, les B-2, le Venezuela, les forces spéciales.
A Munich, les Européens ont préféré entendre autre chose que la remise en cause de leur monde. Ils ont entendu qu’on les reconnaissait comme membres d’un même bloc civilisationnel, héritiers d’une grandeur à défendre. Ils ont entendu qu’on ne les traitait plus comme des élèves imprudents, mais comme des partenaires appelés à se redresser. Le soulagement de Munich en dit long. La fatigue d’être sermonné. Le désir de retrouver une centralité symbolique. Une forme de réconfort qui flatte l’Europe, au moment où la démographie, l’énergie et l’innovation filent entre les doigts.
Mais lorsque Rubio invoque l’expansion occidentale, les empires, la mission historique, il convoque une mémoire que beaucoup, hors de l’Europe, ne regardent pas avec la même tendresse. La conférence de Berlin n’est pas un souvenir abstrait pour l’Afrique. La cartographie impériale n’y a pas laissé que des cathédrales et des symphonies.
Le texte de Munich complète donc celui de Vance en ajoutant un étage doctrinal. L’Occident se définit comme un bloc, sécurise ses chaînes d’approvisionnement, organise son accès aux minerais critiques, se prépare à concurrencer le “Sud global” sur ses propres marchés. Le lexique de la compétition structure la relation au reste du monde. La coopération se subordonne à l’avantage stratégique et à une mentalité d’assiégés.
Les Européens peuvent applaudir. Ils peuvent se sentir rassurés par la réassurance américaine. Ils peuvent croire à une renaissance transatlantique. Le soupir de soulagement trahit aussi une dépendance persistante. La puissance évoquée reste américaine. Les bombes, les forces spéciales, les marchés financiers parlent anglais. Quand le reste du monde tend l’oreille, il entend d’abord un discours extractiviste qui réhabilite la projection impériale et la hiérarchie civilisationnelle. Il lit un programme qui entend sécuriser l’accès aux ressources, redéployer l’industrie, contrôler les flux. L’idée d’un retour aux temps impériaux nourrit des fantasmes à Washington. Ailleurs, elle réveille des mémoires douloureuses.