chroniques
Le gazoduc atlantique ou l'art de transformer un tuyau en levier de puissance – Par Adnan Debbarh
Cérémonie de signature, devant le président nigérian Muhammadu Buhari et le roi Mohammed VI, de la déclaration conjointe entre le Royaume et le Nigéria sur le gazoduc régional, par Amina Benkhadra et Farouk Garba Said, le 10 mai 2018 à Rabat
Bien plus qu’une infrastructure énergétique, le gazoduc Nigeria-Maroc dessine une nouvelle architecture économique et géopolitique en Afrique de l’Ouest. Adnan Debbarh explique qu’en reliant treize pays, en favorisant leur industrialisation et en ouvrant un accès stratégique au marché européen, le projet consacre le Maroc comme puissance de convergence, capable de transformer la connectivité en levier d’interdépendance féconde.

Adnan Debbarh*
La signature de l'accord intergouvernemental sur le gazoduc Nigeria-Maroc, le 19 juillet 2026 à Freetown, n'est pas une simple étape technique dans un projet énergétique. Les grandes infrastructures n'ont jamais transformé le monde par leur seule dimension technique. Elles le transforment lorsqu'elles réorganisent durablement les relations entre les territoires, les économies et les États. Un port ne se contente pas d'accueillir des navires ; il redessine des échanges. Un canal ne raccourcit pas seulement les distances ; il modifie les hiérarchies commerciales. Il en va de même des grands corridors énergétiques. Certains transportent une ressource. D'autres produisent une nouvelle géographie économique. C'est à cette seconde catégorie qu'appartient le projet atlantique.
C'est un acte politique majeur, qui redessine les équilibres de l'Afrique de l'Ouest et confirme une vision stratégique dont la portée dépasse de loin l'acheminement de 30 milliards de mètres cubes de gaz vers l'Europe. Un tuyau ne fait jamais que transporter ; celui-ci, en plus de transporter, organise. Pour le Maroc, ce projet est bien davantage qu'un pipeline : c'est l'instrument d'une diplomatie de convergence qui le place au cœur des recompositions régionales et mondiales, en faisant de lui un hub incontournable entre l'Afrique, l'Europe et au-delà.
L'initiative revient au roi Mohammed VI, qui l'avait proposée dès 2016 lors d'une visite à Abuja. Près de dix ans plus tard, le projet est devenu une réalité institutionnelle, porté non plus par une simple ambition bilatérale, mais par l'ensemble des États membres de la CEDEAO. Cette évolution n'est pas anecdotique : elle transforme ce qui aurait pu rester un corridor d'exportation en un véritable projet d'intégration régionale.
Le Nigeria, de son côté, pouvait difficilement s'y soustraire. Refuser aurait signifié s'opposer à la volonté collective de ses voisins, mettre en péril son leadership régional et renoncer à la seule route encore viable pour écouler son gaz vers l'Europe, la voie transsaharienne étant devenue politiquement impraticable depuis les tensions entre le Niger et l'Algérie. Le projet atlantique s'imposait donc comme une nécessité diplomatique et économique pour Abuja, qui y trouve aussi l'occasion de réaffirmer son rôle de moteur du développement ouest-africain.
Car les retombées pour l'Afrique de l'Ouest sont considérables. Le gazoduc ne se contente pas de traverser treize pays le long de la façade atlantique ; il est conçu pour que chacun d'eux puisse y prélever une part du gaz afin d'alimenter ses centrales électriques, ses usines de fertilisants, ses complexes pétrochimiques et ses manufactures. C'est tout un corridor industriel qui se dessine, où chaque nation peut espérer sortir de la dépendance énergétique chronique qui freine son développement. L'enjeu n'est pas seulement d'améliorer l'accès à l'électricité, mais de créer un écosystème économique où le gaz devient une matière première pour l'industrialisation et non plus seulement un combustible à exporter. Ce faisant, le projet répond à une ambition d'intégration régionale qui dépasse largement le cadre commercial : il pousse à l'harmonisation des règles fiscales et de gouvernance, crée des interdépendances positives et offre aux pays traversés une occasion rare de monter en gamme industrielle.
Pour le Maroc, les bénéfices sont à la mesure de l'investissement consenti. Le Royaume recevra 15 des 30 milliards de mètres cubes annuels, destinés à son marché intérieur et à l'exportation vers l'Europe via le gazoduc existant qui le relie à l'Espagne. Il retrouve ainsi une indépendance énergétique mise à mal par l'arrêt du gazoduc Maghreb-Europe en 2022 et se positionne comme une passerelle incontournable entre les ressources du Sud et les besoins du Nord. Mais au-delà de l'approvisionnement, le Maroc en tire un levier industriel majeur, en particulier dans le secteur des fertilisants, où il peut combiner le gaz nigérian et ses propres phosphates pour devenir un acteur clé de la sécurité alimentaire mondiale. Les estimations évoquent des revenus cumulés de l'ordre de 500 milliards de dollars pour les pays traversés sur plusieurs décennies ; en accueillant la société de projet à Casablanca, le Maroc s'assure une position centrale dans la gouvernance et la rentabilité de l'infrastructure. Surtout, le Royaume ancre son rôle de hub africain, consolide son statut de deuxième investisseur sur le continent et transforme sa proximité géographique avec l'Europe en un atout stratégique décisif.
La distinction est essentielle. Un corridor transporte des marchandises ; un système organise des activités. Le premier relie des points. Le second crée des interdépendances. Lorsqu'un projet attire des investissements, favorise l'harmonisation des normes, stimule les financements, encourage l'émergence de nouvelles filières industrielles et incite les États à coordonner leurs politiques, il cesse d'être une simple infrastructure. Il devient une architecture régionale. La puissance ne réside alors plus dans le tuyau lui-même, mais dans l'écosystème qu'il rend possible.
C'est précisément cette dimension de hub que la France et l'Espagne n'ont pas manqué de saisir. L'Espagne, premier partenaire commercial du Maroc, y voit un moyen de renforcer sa position de pivot entre l'Europe et l'Afrique ; elle a d'ores et déjà engagé des discussions pour étendre les interconnexions énergétiques et faire de la péninsule ibérique couplée au Maroc un véritable corridor logistique et numérique. La France, elle, a opéré un virage stratégique en soutenant la souveraineté marocaine sur le Sahara, consciente que son influence en Afrique passe désormais par des partenariats solides avec des puissances régionales stables. Le gazoduc atlantique s'inscrit dans cette logique : il offre à l'Europe une alternative crédible au gaz russe, tout en permettant à Paris de rester connectée à un continent où elle perd pied face à la Chine, à la Russie et à la Turquie. Ni Madrid ni Paris ne s'y sont trompés : elles investissent dans un partenaire qui leur ouvre les portes d'une Afrique en pleine transformation, tout en sécurisant leurs approvisionnements dans un monde fracturé par la guerre en Ukraine et la compétition sino-américaine.
Cette évolution révèle également une transformation plus discrète de la puissance marocaine. Le Royaume ne cherche pas à dominer l'Afrique de l'Ouest, ni à contrôler seul une ressource qu'il ne possède pas. Il cherche à rendre possible une coopération que les intérêts nationaux, pris isolément, peinaient à organiser. Dans un monde où les rapports de force demeurent déterminants, cette capacité à structurer des convergences devient elle-même une ressource stratégique.
Ainsi, le gazoduc atlantique incarne bien plus qu'une infrastructure. Il est le symbole d'une forme de puissance que le Maroc cultive patiemment depuis des années : une puissance de convergence, qui ne repose ni sur la masse économique ni sur la coercition, mais sur la capacité à bâtir des ponts entre les blocs, à créer des interdépendances fécondes et à se rendre indispensable par la connectivité. C'est cette vision qui distingue fondamentalement le projet atlantique du transsaharien : là où l'un n'est qu'un tuyau : un corridor d'exportation qui traverse sans transformer, l'autre est un projet de civilisation économique, qui entend faire du gaz un levier d'industrialisation et d'intégration régionale.
Dans le tumulte multipolaire, alors que les grandes puissances tâtonnent et que l'Europe se barricade derrière ses normes vertes, le Maroc a saisi une opportunité historique. Il ne s'agit pas seulement de transporter du gaz, mais de tisser des liens durables, d'ancrer le Royaume dans les équilibres africains et de faire de sa modernisation un pont entre les continents.
Le pari est audacieux, mais il est à la mesure d'une ambition plus vaste : démontrer qu'une puissance moyenne peut peser sur l'ordre international non par la domination, mais par sa capacité à rendre les autres acteurs plus forts ensemble qu'ils ne le seraient séparément.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l’ISCAE.