2025, l’année où le Maroc a commencé à se penser autrement – Par Adnan Debbarh

2025, l’année où le Maroc a commencé à se penser autrement – Par Adnan Debbarh

2025 ne manque pas de motifs de satisfaction. Sur le plan diplomatique, certains jalons ont été franchis. Mais il existe un autre niveau de lecture, plus discret, moins immédiatement gratifiant et pourtant décisif

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À rebours des bilans comptables et des récits d’autosatisfaction de fin d’année, Adnan Debbarh appréhende 2025 comme un moment charnière dans la trajectoire intellectuelle et politique du Maroc. Plus qu’une année de résultats ou d’événements, elle apparaît comme un temps de clarification silencieuse, où le pays a commencé à déplacer son regard : du succès vers la capacité, de l’actualité vers la structure, de l’événement vers la doctrine. Une année où le Maroc a moins cherché à se célébrer qu’à se penser, en profondeur, avec lucidité et exigence, pour inscrire son avenir dans une cohérence durable et assumée.

Adnan Debbarh

Il est de tradition, à la fin de chaque année, de dresser un bilan.     Les colonnes de la presse se remplissent alors d’événements marquants, de chiffres mis en exergue, de comparaisons rapides entre ce qui aurait pu être une année mirabilis ou, au contraire, horribilis. L’exercice n’est ni vain ni inutile : il rassure, il ordonne le flux du temps, il donne le sentiment collectif que l’année écoulée a été regardée, comprise, classée.

2025 ne manque pas de motifs de satisfaction. Sur le plan diplomatique, certains jalons ont été franchis. Sur le plan économique, des perspectives de croissance supérieures à 4 % sont annoncées. Sur le plan symbolique, des événements sportifs et culturels nourrissent une fierté légitime. Rien de tout cela n’est illusoire. Rien de tout cela ne doit être minimisé.

Mais il existe un autre niveau de lecture, plus discret, moins immédiatement gratifiant et pourtant décisif. Un niveau où l’on ne se demande pas seulement ce qui s’est passé, mais ce qui est en train de se structurer. Un niveau où l’on cesse de commenter les résultats pour interroger les capacités qui les rendent possibles, durables, reproductibles et partageables.

C’est à cet endroit précis que 2025 mérite d’être située.

Les pays en accélération connaissent souvent ce paradoxe : les succès s’accumulent plus vite que la réflexion sur ce qui les soutient. Les annonces précèdent parfois l’architecture. Les résultats masquent, un temps, les fragilités de fond. Ce n’est ni une anomalie, ni une faute ; c’est une phase classique de toute trajectoire nationale engagée dans le mouvement.

Mais les pays qui tiennent dans la durée sont ceux qui savent, à un moment donné, déplacer le regard. Passer du succès à la capacité. De l’événement à la structure. Du commentaire à la formulation.

Une résolution diplomatique est un résultat. Une croissance projetée est une promesse. Un événement international est un symbole. Mais ce qui importe, au-delà de ces marqueurs, c’est l’architecture invisible qui permet de les produire sans dépendre du hasard, de les inscrire dans le temps long, et d’en faire des leviers de transformation réelle pour la société.

Ce travail-là est rarement spectaculaire. Il ne fait pas la une. Il ne s’exprime pas en slogans. Il se déploie dans la continuité, dans l’exigence, dans la patience intellectuelle.

Tout au long de l’année 2025, pendant que l’actualité suivait son cours et que les débats publics oscillaient entre enthousiasme et inquiétude, un autre chantier s’est poursuivi : celui de la mise en cohérence des grandes questions marocaines.

Relire le passé, non pour s’y réfugier, mais pour y retrouver les strates profondes de la conscience collective. Nommer les blocages contemporains, non pour les dénoncer moralement, mais pour en comprendre les ressorts structurels. Esquisser des architectures de dépassement, non comme des programmes clés en main, mais comme des cadres de pensée capables d’orienter l’action publique, économique, culturelle et sociale.

Ce travail n’a pas consisté à répondre à l’événement. Il a consisté à rester au même endroit pendant que les événements passaient. À tenir une ligne. À accepter la lenteur. À préférer la cohérence à la dispersion.

Il a progressivement fait émerger une idée simple, mais exigeante : le Maroc n’a pas seulement besoin de réformes sectorielles, mais d’une vision d’ensemble, capable d’articuler histoire, institutions, souverainetés et futur.

L’un des risques permanents de l’exercice intellectuel est l’accumulation. Ajouter des thèmes, multiplier les angles, juxtaposer des réponses. Le choix fait en 2025 a été inverse : chercher l’architecture plutôt que le catalogue.

Les réflexions engagées se sont organisées autour de quelques gestes fondamentaux.

D’abord, une archéologie de la conscience : revisiter le récit national, non comme une narration figée, mais comme une construction vivante, traversée par des continuités, des silences, des marges, des héritages parfois non dits. Comprendre ce que le Maroc sait de lui-même, ce qu’il a refoulé, ce qu’il commence à se réapproprier.

Ensuite, une archéologie des failles : regarder sans complaisance les dysfonctionnements structurels : gouvernance, justice, fiscalité, territoires, système médiatique, santé, culture, non pour désespérer, mais pour sortir de l’infantilisation du débat public et accéder à un diagnostic adulte.

Enfin, l’élaboration progressive de doctrines de souveraineté : non pas au sens fermé ou défensif du terme, mais comme capacité à décider, à orienter, à maîtriser ses interdépendances.               Souveraineté politique et diplomatique, économique et industrielle, culturelle et narrative, sociale et technologique, écologique et vivante. Autant de champs qui ne prennent sens que s’ils sont pensés ensemble.

L’enjeu n’a jamais été d’additionner des réponses, mais de proposer une ossature intellectuelle. Une manière pour le Maroc de se penser comme un tout cohérent, capable d’assumer sa complexité sans se fragmenter.

C’est sans doute là que réside le cœur de l’exercice mené en 2025 : le choix délibéré de penser le Maroc au futur antérieur.

Non pas prédire. Non pas promettre. Mais se placer mentalement à un point d’arrivée possible, et se demander : qu’aurons-nous compris à temps ? Qu’aurons-nous su formuler avant que les contraintes ne nous y obligent ?

Le futur antérieur n’est pas une posture littéraire. C’est une discipline stratégique. Elle oblige à sortir de l’urgence, à résister à la tentation du commentaire permanent, à accepter que certaines vérités soient inaudibles dans l’instant mais nécessaires à long terme.

Penser ainsi, c’est considérer que l’histoire d’un pays ne se joue pas uniquement dans ce qui lui arrive, mais dans la manière dont il se raconte à lui-même ce qui lui arrive. Dans les mots qu’il choisit. Dans les cadres qu’il adopte. Dans les seuils de lucidité qu’il accepte de franchir.

Vue sous cet angle, 2025 apparaît moins comme une année exceptionnelle que comme une année de clarification. Une année où certaines questions ont cessé d’être périphériques pour devenir centrales. Une année où le besoin de doctrine, longtemps perçu comme abstrait ou élitiste, a commencé à apparaître pour ce qu’il est réellement : une condition de la modernité politique.

Clarifier ne signifie pas rassurer. Clarifier ne signifie pas embellir. Clarifier, c’est accepter de nommer les tensions, les paradoxes, les inachèvements. C’est refuser à la fois le catastrophisme et l’autosatisfaction. C’est se situer à hauteur de responsabilité.

Dans un pays qui avance, la question n’est jamais seulement allons-nous dans la bonne direction ? Elle est aussi : sommes-nous capables d’expliquer pourquoi nous y allons, comment, avec quelles institutions, quels récits, quelles règles du jeu ?

Si cette année a été riche, ce n’est pas parce qu’elle a produit plus de bruit que les autres. C’est parce qu’elle a permis de tenir une ligne, d’approfondir une méthode, de relier des champs que l’on préfère souvent traiter séparément.

Si 2025 a été pour beaucoup une année à commenter, elle a été, pour celui qui écrit ces lignes, une année à structurer. Non par retrait du monde, mais par fidélité à une conviction simple : les pays qui tiennent sont ceux qui prennent le temps de se penser avant de se raconter.

Ce texte n’est pas un bilan. Il est une borne. Non pour clore une séquence, mais pour en ouvrir une autre, plus exigeante, plus cohérente, plus adulte.

L’année peut s’achever. Le travail, lui, ne fait que commencer.

PS : Je tiens à remercier Naïm Kamal et le Quid pour offrir, dans le paysage médiatique, cette plate-forme essentielle où une pensée libre et exigeante peut trouver son lieu et son public. C'est un bien rare.

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