Politique
Notre voisin espagnol…notre projet hispaniste 2/2 - Par Mohamed Benabdelkader
Le traité de Wad-Ras signé le 26 avril 1860 à Tétouan, mettant fin à la guerre hispano-marocaine (1859-1860). Peint par Joaquín Domínguez Bécquer qui met en représentation un rapport asymétrique traduisant une hispanité construite comme récit homogénéisant, conquérant et occultant les résistances et les réalités locales
Dans cette seconde partie de sa une lecture critique de la position espagnole sur les crises internationales et de la genèse de son identité et de sa culture politique, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader plaide pour l’émergence d’un hispanisme marocain à la fois institutionnalisé, critique et ancré dans la proximité géographique et historique avec l’Espagne. Loin d’une approche académique classique centrée sur un objet culturel lointain, il s’agit de penser l’hispanisme comme un outil de compréhension fine d’un voisin immédiat, en déconstruisant les récits homogénéisants de l’Hispanité. À travers une lecture historique et intellectuelle rigoureuse, le texte met en lumière les usages idéologiques de ce concept, notamment sous le franquisme, tout en soulignant les ruptures opérées par l’Espagne démocratique. Il appelle ainsi à libérer l’hispanisme de ses dérives essentialistes pour en faire un champ d’analyse pluraliste, capable de saisir les dynamiques d’hybridation, les héritages coloniaux et les divergences culturelles. En conclusion, se dessine l’ambition d’un hispanisme marocain renouvelé, contribuant à une compréhension mutuelle plus lucide et équilibrée entre Rabat et Madrid.

Mohamed Benabdelkader
Comment un hispanisme marocain institutionnalisé et stratégique pourrait contribuer à une compréhension plus rigoureuse et nuancée de la culture, de l'histoire et des sensibilités intellectuelles et politiques espagnoles ? Répondre à cette question implique l’inscription de cet hispanisme marocain dans une dynamique de proximité, c'est-à-dire le concevoir comme un champ d'étude qui, sans renoncer à l'objet classique de l'hispanisme – la langue, la littérature, l’histoire et la culture euro-américaine – se développe dans un contexte où son objet d’étude n'est pas seulement une réalité culturelle lointaine, mais aussi celle d'un voisin historique immédiat, d’où l’importance de revisiter le concept même de l’Hispanité.
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C’est précisément cette proximité géographique, historique et interactionnelle entre le Maroc et l’Espagne qui nous impose une lecture plus nuancée de l’hispanité : non pas comme un bloc homogène, mais comme un espace profondément traversé par les différences, les résistances et les appropriations locales. Dans ce cadre, il faut manier avec prudence la dimension homogénéisant de l’hispanité, notamment celle qui tend à unifier les expériences hispano‑américaines sous un récit unique, souvent construit depuis la métropole.
Une lecture critique de l’hispanité
L’hispanisme marocain, par sa situation de voisinage, devient alors un lieu privilégié pour désactiver les récits essentialistes et pour souligner que la langue et la culture espagnoles ne sont pas seulement héritées d’un modèle péninsulaire, mais aussi négociées, recomposées et contextualisées dans un espace marocain pluriel. Ainsi, la proximité de l’autre ne doit pas servir à renforcer une vision centrée et normative de l’hispanité, mais à l’interroger, à la problématiser et à la rendre plus sensible à la diversité des vécus et des identités qu’elle prétend rassembler.
Dans ce contexte, il devient nécessaire de questionner les formes actuelles de l’hispanisme et, en particulier, l’emploi de la notion d’hispanité lorsqu’elle se présente comme évidente et naturelle. Cela permet de mieux saisir comment certains courants hispanistes contemporains, particulièrement ceux qui se réclament d’une hispanité univoque et transcendante, se font les hérauts d’une construction idéologique séduisante mais profondément problématique : celle d’une communauté culturelle organique, presque ontologique, qui unirait dans une même essence intemporelle l’Espagne et les nations latino‑américaines.
Il en résulte que cette confusion conceptuelle entre hispanisme et hispanité, loin de renforcer la discipline, la menace précisément de la réduire à un simple vecteur idéologique, au lieu de la laisser s’épanouir comme champ critique et pluraliste d’études. Par conséquent, il convient d’être particulièrement prudent à l’égard de cette assimilation, qui risque de faire glisser l’hispanisme, en tant que discipline académique, vers une hispanité entendue comme projet idéologique normatif et unificateur, plutôt que comme espace de réflexion ouverte sur les diversités du monde hispanophone.
Il est tout à fait légitime, à partir d’un hispanisme marocain critique, de remettre en question l’idée d’une identité culturelle renvoyant mécaniquement à une « communauté hispanique » fondée uniquement sur la langue espagnole, un certain nombre de traditions historiques partagées et des liens culturels entre l’Espagne et l’Amérique latine. Cette remise en cause permet de déceler les présupposés essentialistes de cette conception, de montrer que l’usage de l’espagnol et l’appartenance culturelle ne se réduisent pas à un communautarisme hispanique normative, et d’ouvrir ainsi la place à des récits plus pluriels, situés et ancrés dans les réalités locales, comme celles du Maroc et de ses provinces sahariennes, ou de l’Amérique latine, loin d’un modèle unifié et vertical issu de la métropole à travers un discours géoculturel, cherchant à affirmer la continuité historique du monde hispanique, à maintenir les liens entre l'Espagne et l'Amérique latine (ou le Sahara marocain) et à réinterpréter le passé impérial espagnol.
L’Hispanité comme arme de propagande franquiste
Cette confusion conceptuelle n'est pas fortuite, mais fait partie intégrante de l'histoire même de l'hispanisme en tant que champ de production de savoir et de pouvoir culturel. Il convient de rappeler que, sous le régime du dictateur Francisco Franco, le concept d'Hispanité a servi comme arme de propagande pour construire un projet idéologique aux dimensions culturelles et diplomatiques, alors même que dès la fin du XIXe siècle, le nationalisme espagnol tendait à considérer le sous-continent américain comme un prolongement de sa propre identité nationale. Comme le souligne le philosophe espagnol José Luis Abellán, l’idée d’Amérique a constitué un « syndrome » de la pensée espagnole dans l’histoire contemporaine. De ce fait, le phénomène américain apparaît indissociable des réflexions sur la nation. En tant que référence à des terres à la fois lointaines et semblables par leurs caractéristiques, cette projection outre-mer a conféré à l’Espagne une dimension universelle. Source de mythification et de nostalgie, elle a alimenté le culte de l’hispanité. Cet immense potentiel propagandiste de l’américanisme n’a pas échappé aux idéologues franquistes. La construction d’un imaginaire nationaliste ad hoc, mise à son service par le régime dictatorial instauré en 1939, loin d’effacer le passé espagnol, s’est appuyée sur un ensemble d’idées et de courants qui s’étaient développés pendant plusieurs décennies.
Le mythe de l'Hispanité, qui avait des racines et une durée exceptionnelle sous le franquisme, est ainsi né comme un substitut à l'américanisme restaurationniste, adapté aux besoins idéologiques et propagandistes du nouveau régime, à l’instar de l’Africanisme espagnol qui, lui aussi, fonctionna comme substitut symbolique de l’effondrement de l’américanisme, en transférant la nostalgie impériale vers les territoires africains, notamment à partir de la guerre de Tétouan entre 1859 et 1860., appelée dans le discours colonialiste espagnol « Guerra de Africa », et en alimentant un récit de continuité impériale réinventée.
L 'Hispanité remplissait donc une double fonction pour la dictature : elle constituait un puissant vecteur d'expansion et de projection d'un nationalisme frustré, simultanément, elle était un ingrédient essentiel et un soutien au catholicisme national, riche en symboles, en images et en références multiples, qui finiraient par s'enraciner dans la conscience populaire. En ce sens, l'Hispanité – mythe et doctrine – peut être considérée comme l'un des instruments les plus puissants de la nationalisation et de la socialisation de l'idéologie réactionnaire qui animait la dictature.
Bien que la politique étrangère espagnole se soit considérablement éloignée, après la mort de Franco en 1975, de l’idée d’hispanité dans son acception idéologique et paternaliste, marquant ainsi un tournant profond au cœur de la Transition démocratique, certains discours hispanistes, sous couvert de célébrer un héritage commun de la langue, la foi catholique, et un prétendu imaginaire historique, tendent toujours à effacer ou à minimiser les fractures profondes, les divergences structurelles et les trajectoires singulières qui, depuis des siècles, séparent la péninsule ibérique de ses anciennes possessions d’outre‑mer. Ils contribuent ainsi à promouvoir une hispanité artificielle, plus soucieuse de cohésion symbolique que d’attention aux réalités plurielles et conflictuelles du monde hispanophone.
Le projet hispaniste marocain de proximité devrait donc se démarquer explicitement de cette vision romancée et essentialiste, laquelle feint d’ignorer les réalités irréductibles des métissages pluriels et des processus d’hybridation indigène, africaine et européenne, à partir desquels se sont constituées des sociétés dont la matrice culturelle ne saurait se réduire à un simple greffon ibérique. Il lui revient, au contraire, de prendre au sérieux les dynamiques d’hybridation, les traumatismes coloniaux qui ont forgé des mémoires nationales distinctes, souvent antagonistes à l’égard de la « Madre Patria », ainsi que les évolutions divergentes des imaginaires et des sensibilités culturelles. C’est précisément cela qui rend illusoire l’idée d’une substance culturelle identique derrière les apparences d’une langue commune, et qui impose à l’hispanisme marocain une approche critique, décentrée et capable de rendre compte de la pluralité des appartenances, plutôt que de les ramener à un récit d’unité préfabriquée.
La démocratie espagnole et la rupture avec la rhétorique hispaniste
Depuis la métropole ibérique, cette perspective idéologique substantialiste de l’Hispanité a été pratiquement abandonnée, au profit d’une politique étrangère visant à normaliser les relations extérieures de l’Espagne. Les gouvernements de la Transition (Suárez et Calvo-Sotelo, 1976-1982 ont marqué une rupture discursive avec cette rhétorique de l’Hispanité, privilégiant la démocratie, le respect des droits humains et l’intégration dans la CEE puis l’OTAN. Le président Felipe González (1982-1996) a consolidé ce changement avec la création de la Communauté ibéro-américaine des Nations en juillet 1991 à Guadalajara (Mexique), axée sur l’égalité, le multilatéralisme et la coopération, sans hiérarchie paternaliste. Les gouvernements suivants (Aznar, Zapatero) ont maintenu cette distance, intégrant l’ibéro-américanité dans un cadre européen et atlantique équilibré, avec un accent sur les investissements mutuels et les sommets sans connotations idéologiques. Replaçant l’Amérique latine au cœur de l’agenda européen, le président Pedro Sanchez, durant sa présidence du Conseil de l’Union européenne, avait relancé en 2023 le sommet entre l’Union européenne et la Communauté des États latino‑américains et des Caraïbes (UE‑CELAC), tout en se positionnant comme un farouche défenseur de l’accord UE‑Mercosur.
Des penseurs éminents, aussi bien espagnols que latino‑américains, ont mis en question le mythe de l’Hispanité en décryptant sa construction idéologique, qui, sous l’apparence d’une communauté culturelle hispanophone unifiée, occulte un passé de violence coloniale, d’assujettissement et de propagande nationaliste. Ils ont montré que la rhétorique de l’Hispanité, loin de se limiter à un simple partage linguistique, servait souvent à légitimer des hiérarchies de pouvoir, à réinscrire les anciennes colonies dans une relation de dépendance symbolique vis‑à‑vis de la Madre Patria et à masquer la mémoire de résistances et des révoltes.
José Ortega y Gasset, philosophe espagnol, illustre cette remise en perspective critique de l’Hispanité : s’il n’a pas rejeté l’idée en soi, il l’a reformulée dans le cadre de sa philosophie vitaliste, en la détachant des mythes essentialistes et en la reliant à une conception dynamique de la culture. Il la conçoit moins comme une identité rigide et nostalgique héritée d’un passé glorifié, que comme un projet en construction, soumis au dialogue constant avec les circonstances historiques présentes et à l’évolution de l’environnement social, politique et culturel de chaque génération. Dans le même sens, le poète et essayiste mexicain Octavio Paz adopte une position critique à l’égard de l’Hispanité: il reconnaît son influence profonde en Amérique latine tout en s’interrogeant sur son caractère autoritaire et violent dans le cadre de la conquête. Dans son ouvrage Le Labyrinthe de la solitude, il dénonce la manière dont l’Hispanité a imposé un déni violent de la culture indigène et une superposition coloniale, engendrant déracinement et métissage conflictuel, plutôt qu’une fusion harmonieuse entre les mondes rencontrés. En exposant ces mécanismes, ces intellectuels ont contribué à déconstruire un récit essentialiste et à ouvrir la voie à des compréhensions plus critiques, plurielles et décentrées des relations entre l’Espagne et le monde hispanophone.
Libérer l’hispanisme de l’hispanité
Dans cette perspective, se pose alors la question de savoir comment l’hispanisme marocain perçoit, à son tour, l’Hispanité et dans quelle mesure il a développé une vision critique de cette dimension problématique, en amont et à l’intérieur de ses recherches et de ses approches, afin de dissocier clairement l’étude académique de la langue et de la culture espagnoles d’une Hispanité univoque et transcendante.
Au Maroc existent des hispanistes brillants et ambitieux, bien que peu nombreux, qui ont adopté une posture critique et réflexive, permettant d’inscrire l’hispanisme non seulement dans une discipline académique rigoureuse, fondée sur l’analyse des textes, des pratiques langagières et des contextes historiques, mais aussi dans un effort plus vaste de déconstruction intellectuelle visant à libérer l’hispanisme de son carcan d’Hispanité. À travers leurs travaux, ces chercheurs en littérature espagnole ainsi qu’en sciences sociales, contribuent à la critique moderne de l’ensemble des représentations, des catégories et des narrations à travers lesquelles se construit et se réinterprète ce que l’on appelle le « monde hispanique », en déjouant les récits essentialistes et en insistant sur la pluralité, la conflictualité et la discontinuité de ce qui est trop souvent réduit à une seule et même identité culturelle.
Conscient de son ancrage historique dans les relations complexes entre le Maroc et l’Espagne, nourri par une interdisciplinarité qui dépasse largement le cadre traditionnel des études philologiques, et s’enrichissant des apports de l’histoire et des relations internationales, l’hispanisme marocain tire par ailleurs une force singulière de sa dimension multilingue, héritée de la coexistence de plusieurs langues académiques (arabe, français, espagnol... ) au sein du système universitaire marocain. Dans cette configuration, il serait en mesure de contribuer non seulement à l’avancement des connaissances académiques sur l’Espagne et la culture espagnole, mais aussi à apporter quelques éléments de réponse à une question récurrente que les deux pays ne cessent de reformuler à chaque fois que le ciel de leurs relations se couvre de nuages : celle du besoin constant d’une meilleure compréhension mutuelle.