Élections 2026 : Savoir partir – Par Dr Samir Belahsen

Élections 2026 : Savoir partir – Par Dr Samir Belahsen

Léopold Sedar Senghor, Winston Churchill, Charles de Gaulle, Abdallah Ibrahim… Le « savoir partir » n’est ni l’art de la fuite, ni l’aveu de faiblesse. C’est un acte politique des plus difficiles

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À l'approche des élections législatives de 2026, la question du renouvellement de la classe politique s'impose avec acuité. En s'appuyant sur les parcours de dirigeants qui ont choisi de quitter le pouvoir par conviction, par lucidité ou par respect des institutions, cette chronique de Samir Belahsen interroge la capacité des responsables politiques à faire du départ un acte de responsabilité démocratique plutôt qu'une contrainte.

Samir Belahsen

« Je refuse d’être une ombre, une potiche inutile ».

Jean-Casimir Périer - France, IIIe République 1895

« Dans la vie, il faut savoir partir. Je me casse et je laisse la place aux jeunes. S’accrocher au pouvoir rend con »

José "Pepe" Mujica

Dans les faits, au Maroc la campagne électorale bat son plein au moins depuis l’annonce du chef du gouvernement de son inattendu départ avant terme de la présidence de son parti.

Le Premier ministre travailliste vient, lui, d’annoncer sa démission lundi 22 juin 2026, les larmes aux yeux. « La question que se pose actuellement mon parti est de savoir si je suis le mieux placé... J'ai pris connaissance de la réponse... et j'accepte cette réponse de bon cœur… »

Hasard de calendrier ou ressemblance ?  En tout cas, les départs des hommes politiques méritent qu’on s’y arrête.

Dans cette chronique on se limitera à des départs réussis, des femmes et des hommes d’Etat ont résisté à l’ivresse du pouvoir.

1.Paul Deschanel : France, 1920

Élu président 6 mois plus tôt, il démissionne pour raison de santé. L’épisode de sa chute du train en pleine nuit a rendu sa faiblesse physique évidente. Il comprend qu’il ne peut plus être crédible ni assumer la fonction.

Plutôt que s’accrocher, il renonce.

2.Charles de Gaulle : France, 1969

Un exemple célèbre et romanesque : après avoir « sauvé » la France 2 fois, il remet son mandat en jeu sur un référendum portant sur la régionalisation et le Sénat.

« Si je suis désavoué, je cesserai aussitôt d’exercer mes fonctions ». Le « non » l’emporte à 52,4%. Le 28 avril 1969 à 00h12, il démissionne par un communiqué laconique. Sans discours, sans justification, il part à Colombey.

Désavoué, il s’efface.

3.Benoît XVI : Vatican, 2013

« Les forces ne sont plus aptes à exercer de façon adéquate le ministère pétrinien ». À 85 ans, il estime ne plus avoir la vigueur physique et mentale.

Un aveu lucide.

4.Jacinda Ardern : Nouvelle-Zélande, 2023

« Je n’ai plus assez d’énergie pour continuer à faire le travail. Et je ne le ferais pas si je n’en avais plus ». Pas de scandale, pas de défaite électorale, elle avait 37 ans. Elle dit simplement qu’elle est « vidée » et que le job demande 100%.

Elle refuse de faire semblant.

5.George Washington : États-Unis, 1797

 Après 2 mandats, alors qu’il est immensément populaire et que la constitution ne l’empêchait pas, il refuse un troisième mandat.

 Il invente l’idée qu’on peut partir quand on est encore au sommet.

6.Winston Churchill 1951

Bien qu'il ait conduit le pays à la victoire durant la Seconde Guerre mondiale, Churchill perd les élections générales de juillet 1945.  

IL revient au pouvoir après la victoire conservatrice de 1951.  Le 5 avril 1955, âgé de 80 ans, il remet volontairement estimant alors ne plus avoir les forces nécessaires pour exercer pleinement ses fonctions. Ce fut sa revanche, sans que l’on sache. S’il l’a vraiment conçue ainsi.

7.Angela Merkel : Allemagne, 2021

Dès 2018, elle avait averti qu’elle ne se représentera plus, ni à la chancellerie ni à la tête de son parti la CDU.

Sans défaite électorale, sans pression, elle prépare sa succession et part.

Elle a choisi son timing.

7-José "Pepe" Mujica : Uruguay, 2015

L’ex-guérillero, Président de 2010 à 2015, célèbre pour sa Coccinelle, au top de sa popularité, 65% d’opinions favorables, jette l’éponge. Ses partisans le supplient de réformer la Constitution pour rester. Il refuse net.

« Dans la vie, il faut savoir partir. Je me casse et je laisse la place aux jeunes. S’accrocher au pouvoir rend con. »

Jeter l’éponge, c’est aussi refuser de changer les règles pour soi.

8-Léopold Sédar Senghor1980 :

« Je m’en vais quand je veux ».

Le poète démissionne volontairement, en pleine santé, sans y être forcé, après deux décennies au pouvoir exclusif.

Le 31 décembre 1980, il annonce, à la radio, qu’il quitte le pouvoir. Il transmet la présidence à son Premier ministre Abdou Diouf le 1er janvier 1981.

Il voulait se consacrer à l’écriture …à une époque où les présidents à vie pullulent : Houphouët, Mobutu, Bokassa…

Un séisme. Il crée un précédent. Diouf restera 19 ans, puis perdra une élection en 2000 et partira aussi.

L’héritage Senghor est toujours là.

Partir jeune, sans pression et vivant est-il devenu la norme, ou est-ce que Senghor reste l’exception ? Le successeur de Diouf, Abdoulay Wade puis son successeur Macky Sall ont bien été tentés de rester mais ont dû se résoudre au départ.

Quid des hommes politiques Marocains ?

 Au Maroc, “Jeter l’éponge” est moins fréquent mais quand ça arrive, c’est souvent lourd de sens. Quelques cas révélateurs :

1.Abdellah Ibrahim 1960

Chef du gouvernement de 1958 à 1960 sous Mohammed V. Leader de l’aile gauche de l’Istiqlal puis de l’UNFP. Le 20 mai 1960, Mohammed V l’avait démis et repris lui-même la présidence du Conseil.

Moulay Abdellah Ibrahim aurait déjà présenté sa démission à plusieurs reprises. En désaccord avec le palais, il refusait d’être un simple exécutant.

3.Abdelilah Benkirane, 2017

Il était chef du gouvernement de 2011 à 2017. Après les législatives remportées de 2016, il est reconduit par Mohammed VI mais n’arrive pas à former de gouvernement pendant 5 mois.

Benkirane refuse le « diktat » du RNI, c’est ce que l’on appelé le blocage. Le Roi le « décharge » et nomme son ‘’frère de combat’’ El Othmani à sa place.

Techniquement, Benkirane n’a pas démissionné, mais il a refusé de céder. Il dira : « Je préfère rentrer chez moi que de trahir mes électeurs ». Néanmoins, il a accepté une royale pension de retraite assortie de ses avantages. Depuis elle lui colle à la peau comme un sparadrap.

Savoir partir

Le « savoir partir » n’est ni l’art de la fuite, ni l’aveu de faiblesse. C’est un acte politique des plus difficiles, il exige de distinguer l’intérêt général de l’instinct de survie personnelle et de résister à l’ivresse du pouvoir…

Qu’ils naissent d’un désaveu, de la fatigue, de l’âge, de la lucidité, d’un refus de trahir ou d’une volonté de transmettre.  Les grands départs ont un point commun, ils nous rappellent que le pouvoir n’est pas une propriété privée.

Partir au bon moment est d’abord une exigence de l’éthique de la responsabilité.

À l’approche des élections de 2026, la question n’est donc pas seulement de savoir qui va gagner. Elle est aussi de savoir qui saura partir, transmettre, renouveler, ou reconnaître que son temps est passé.

Si la politique ne meurt pas quand un homme part elle s’abîme lorsque personne ne veut partir.

Savoir partir et accepter que le pays continue sans vous, c’est une forme de plus en plus rare de patriotisme.

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