Politique
Là où le gouvernement peut faire la différence – Par Adnan Debbarh
Face à une promesse électorale, le citoyen peut désormais appliquer ce test en trois questions. Si l'une d'elles reste sans réponse, il a affaire à de la communication, pas à un engagement crédible.
À 13 jours des législatives du 23 septembre, Adnan Debbarh invite à sortir de la logique des promesses sans limites pour regarder, avec réalisme, les leviers dont disposera réellement le prochain gouvernement. Densification industrielle, croissance des PME, commande publique, compétences et libération de l’initiative économique : cinq terrains sur lesquels l’exécutif peut encore agir, à condition de concentrer ses moyens, de décloisonner l’action publique et d’accepter d’être jugé sur des résultats mesurables.

Adnan Debbarh*
Admettons-le : le prochain gouvernement ne pourra pas tout changer. Il héritera d'une architecture de pouvoir qui le dépasse, d'investissements pluriannuels engagés et d'une marge de manœuvre budgétaire étroite. Il ne servirait à rien de contester, ici, cet état de fait. Tirons-en plutôt toutes les conséquences pratiques.
Une question beaucoup plus concrète se pose alors : où le gouvernement peut-il réellement faire la différence ?
La première réponse consiste probablement à renoncer à vouloir être partout.
Avec une marge budgétaire estimée autour de 6,5 % du budget général, la multiplication des priorités conduit presque mécaniquement à la dilution. Le prochain gouvernement aurait davantage intérêt à sélectionner quelques transformations suffisamment importantes pour modifier la trajectoire économique, suffisamment proches de ses compétences pour qu'il puisse agir réellement, et suffisamment mesurables pour qu'il accepte d'en répondre cinq ans plus tard.
Cela suppose d'abord de changer de regard sur la croissance.
Lire aussi : Le gouvernement dans son vrai périmètre – Par Adnan Debbarh
Le Maroc ne manque plus seulement d'investissements. Il doit augmenter le rendement économique de ceux qu'il réalise. Une infrastructure peut être remarquable sans produire tous les effets d'entraînement attendus. Une usine peut exporter plusieurs milliards tout en important une part significative de ses intrants. Une filière peut progresser sans entraîner derrière elle suffisamment de PME. Une technologie peut être utilisée sur le territoire sans être réellement maîtrisée. C'est dans cet espace que l'argent public se transforme en capacité nationale, ou pas. C'est précisément là que le gouvernement peut faire basculer le rapport de force.
Premier levier : la densification.
Chaque grand investissement pourrait être accompagné d'une véritable stratégie de densification : quels fournisseurs marocains peuvent entrer dans la chaîne de valeur ? Quels composants pourraient être produits localement ? Quelles certifications manquent aux PME ? Quelles compétences devront être disponibles dans trois ou cinq ans ? Quels métiers de maintenance, d'ingénierie ou de services peuvent être développés ? Quel transfert technologique peut raisonnablement être recherché ?
L'État continuerait à décider des grands actifs. Le gouvernement travaillerait à augmenter ce qu'ils laissent dans l'économie.
Deuxième levier : la croissance des entreprises elles-mêmes.
Le débat public parle volontiers de création d'entreprises. Il s'intéresse moins à leur changement de taille. Pourtant, une économie productive ne se construit pas seulement en multipliant les très petites structures. Elle a besoin d'entreprises capables d'investir, de recruter des cadres, de se certifier, d'exporter, de financer la recherche et de devenir fournisseurs de grands donneurs d'ordre.
Pourquoi tant de PME marocaines rencontrent-elles un plafond lorsqu'elles cherchent à grandir ?
La question oblige à regarder simultanément fiscalité, financement, délais de paiement, accès à la commande, foncier, normes, gouvernance et concurrence. Elle est typiquement horizontale : aucun ministère ne peut la résoudre seul.
Le prochain gouvernement pourrait pourtant se donner un objectif parfaitement lisible : faire changer de catégorie à plusieurs milliers d'entreprises pendant la législature. Non en distribuant indistinctement des subventions, mais en identifiant méthodiquement les obstacles qui empêchent leur croissance et en les supprimant.
Troisième levier : la commande publique.
La commande publique est le levier le plus sous-estimé de la politique économique. En concentrant une part immense de la dépense publique, elle peut façonner tout un tissu productif. L'enjeu est de passer d'une logique de contenu local parfois comptable : "achetons marocain", à une logique beaucoup plus ambitieuse de capacité locale : "faisons en sorte que nos entreprises puissent demain vendre leur savoir-faire ailleurs".
Lire aussi : Le gouvernement a changé de métier - Par Adnan Debbarh
Peu importe qu'un composant soit marocain aujourd'hui si l'entreprise qui le fabrique n'est pas capable demain de monter en gamme, d'innover et de le vendre ailleurs.
Quatrième levier : les compétences.
Nous continuons trop souvent à traiter la formation comme une politique sociale ou éducative autonome, puis à constater que l'économie ne trouve pas toujours les profils dont elle a besoin. L'ordre pourrait être inversé. À chaque grande chaîne de valeur devraient correspondre une cartographie des compétences disponibles, des compétences manquantes et de celles qu'il faudra maîtriser demain.
Automobile électrique, batteries, aéronautique, ferroviaire, électronique, eau, énergies renouvelables, industrie navale : ces secteurs ne réclament pas seulement davantage de diplômés. Ils réclament des compétences précises, évolutives et reliées aux entreprises.
Le gouvernement dispose ici d'un espace considérable de coordination. Pas nécessairement pour dépenser davantage, mais pour faire correspondre ce que le pays apprend avec ce qu'il ambitionne de produire.
Cinquième levier, probablement le plus difficile : libérer l'initiative économique de ce qui l'entrave inutilement.
Une économie ne croît pas seulement grâce à ce que l'État finance. Elle croît aussi grâce à ce qu'il permet.
Une autorisation foncière délivrée en trois mois au lieu de deux ans, une réglementation stabilisée pour cinq ans au lieu de changer chaque année, ou une donnée publique rendue accessible pour les investisseurs : ces mesures, souvent invisibles, ont parfois plus d'impact sur l'investissement qu'une ligne budgétaire. Libérer l'initiative de ce qui l'entrave inutilement, c'est produire de la confiance, et la confiance est le premier des capitaux.
Ce terrain appartient largement au gouvernement. Il exige cependant quelque chose de plus rare que l'argent : accepter que l'administration renonce à certains pouvoirs qu'elle exerce sur l'économie.
Ces cinq pistes ont un point commun. Aucune ne peut être conduite efficacement par une chaîne verticale classique. Faire grandir les PME exige de coordonner fiscalité, banques, marchés publics, administration et formation. Densifier une filière industrielle suppose entreprises, universités, centres techniques, financeurs et administrations. Transformer la commande publique demande de faire dialoguer acheteurs, industriels et responsables de la politique économique.
Le gouvernement se retrouve donc devant son véritable obstacle : pour exercer pleinement le pouvoir qui lui reste, il doit apprendre à produire de l'horizontalité.
Produire de l'horizontalité ne signifie pas demander aux acteurs de mieux se coordonner. Cela signifie utiliser les instruments dont dispose le gouvernement : réglementation, fiscalité, commande publique, formation, concurrence, information, financement, pour rendre progressivement possible une coopération qui n'a plus besoin d'être ordonnée d'en haut.
Ce n'est pas une affaire de séminaires interministériels supplémentaires. Notre fonctionnement administratif a longtemps valorisé la remontée de la décision, la validation supérieure et la maîtrise de l'information.
Lire aussi : La marge budgétaire : le secret le mieux gardé des programmes électoraux - Par Adnan Debbarh
Dans cet environnement, la coopération entre acteurs ne peut être tenue pour acquise. Le partage de l'information, l'expérimentation ou l'initiative se heurtent encore à des règles et à des procédures qui peuvent rendre l'action transversale plus difficile que l'action dans une chaîne hiérarchique établie. Demander alors aux acteurs de « mieux se coordonner » sans agir sur les conditions concrètes de cette coordination risque de ne rien changer.
Le futur chef du gouvernement devrait donc moins chercher à créer une nouvelle architecture de coordination qu'à modifier les règles qui entravent la coopération : responsabilité identifiable, partage de l'information, délais de décision, évaluation par les résultats, droit à l'expérimentation et protection de l'initiative lorsqu'elle est prise dans un cadre clairement défini.
C'est probablement ici que les 6,5 % prennent leur véritable signification.
Trente milliards de dirhams ne permettront pas au prochain gouvernement de financer toutes les transformations dont le Maroc a besoin. Mais ils peuvent constituer une puissance d'amorçage considérable s'ils sont concentrés sur quelques objectifs capables de mobiliser beaucoup plus de ressources privées, d'investissements déjà engagés et de capacités existantes.
La question ne serait alors plus : combien le gouvernement peut-il dépenser ?
Elle deviendrait : combien peut-il déclencher ?
Au terme de la législature, le bilan pourrait alors tenir en quelques questions compréhensibles par tous. Les grands investissements ont-ils davantage irrigué l'économie nationale ? Davantage de PME ont-elles changé de taille ? La commande publique a-t-elle produit de nouvelles capacités ? Les compétences se sont-elles rapprochées des besoins productifs ? Est-il devenu plus facile d'entreprendre, d'investir et de grandir ?
Cinq questions plutôt que cent promesses.
Une évidence s'impose : nous ne pouvons plus continuer à faire comme si l'élection d'un gouvernement était une page blanche. Le débat de 2026 doit être celui de la maturité politique.
Cela implique un contrat réciproque entre les acteurs politiques et les citoyens.
Aux partis, il faut demander non plus « Que promettez-vous ? » mais « Sur quels leviers, exactement, pouvez-vous agir ? » Qu'ils cartographient eux-mêmes leur futur périmètre d'action, qu'ils identifient les arbitrages qu'ils comptent réellement opérer dans la fameuse marge de 6,5 %, et qu'ils acceptent d'avance d'être jugés sur ces seuls engagements. Cette exigence de clarté vaut pour tous. Pour ceux qui, ayant été aux affaires, connaissent parfaitement les contraintes qu'ils taisent aujourd'hui. Et pour ceux qui, dans l'opposition, promettent ce qu'ils savent pertinemment ne pas pouvoir décider seuls.
Lire aussi : Un million d'emplois : qui a vraiment les clés ? – Par Adnan Debbarh
Aux citoyens, il faut offrir une grille de lecture pour ne plus se laisser bercer par les illusions. Une promesse qui ne répond pas aux trois questions fondamentales : Qui décide ? Combien ça coûte dans la marge réelle ? Comment ça se traduit en action concrète ? doit être considérée pour ce qu'elle est : un vœu pieux, pas un programme de gouvernement.
Quant au futur gouvernement, il devra accepter un principe de responsabilité exigeant : être jugé non sur les grands projets hérités du temps long de l'État, mais sur ce qu'il aura su faire de son pouvoir propre. Sa légitimité ne se mesurera pas à l'ampleur de ses annonces, mais à sa capacité à transformer, dans un périmètre contraint, la promesse en résultat.
Le 23 septembre, les Marocains ne choisiront pas seulement une majorité. Ils choisiront un mode de gouvernement. La question n'est pas de savoir si le prochain exécutif sera fort ou faible. Elle est de savoir si nous acceptons enfin que le pouvoir soit clairement cartographié pour que la responsabilité puisse être pleinement exercée.
C'est à ce prix que la démocratie marocaine peut devenir adulte. Pour y aider, un outil simple : face à toute promesse de campagne, chaque citoyen peut désormais appliquer le test des trois filtrations qui suit.
Le test des 3 filtrations pour l'électeur
Face à une promesse électorale, le citoyen peut désormais appliquer ce test en trois questions. Si l'une d'elles reste sans réponse, il a affaire à de la communication, pas à un engagement crédible.
Filtre 1 — La promesse relève-t-elle du gouvernement ou du temps long de l'État ?
Si elle dépend d'une décision stratégique qui échappe à l'arbitrage ordinaire du gouvernement, elle ne devrait pas être présentée comme un engagement électoral.
Filtre 2 — Comment est-elle financée dans la marge réelle de 6,5 % ?
Si la réponse est « par la croissance » sans autre précision, ou par une addition de priorités sans arbitrage, il s'agit d'un vœu pieux, pas d'un programme.
Filtre 3 — Exige-t-elle de l'horizontalité (changer les comportements) ou juste de l'argent ?
Si la promesse suppose une coordination entre ministères, entreprises, territoires et administrations sans que le gouvernement explique comment il compte l'obtenir, elle restera lettre morte.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations internationales et la Géopolitique à l'ISCAE.