société
Le dernier témoin du camp de Sidi El-Ayachi – Par Mustapha Jmahri
Une longue enquête a permis de localiser Regina Gluckman et sa fille Sonia aux États-Unis
Mustapha Jmahri
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Parmi les 300 à 400 prisonniers du camp d’internement de Sidi El-Ayachi (province d’El Jadida)[1] dans les années 1940, une histoire incarne la survie et l’espoir : celle de Regina Gluckman. Originaire de Tchécoslovaquie et ayant fui la Belgique pour échapper au nazisme, elle fut internée avec son mari dans ce camp, où elle vécut les premiers mois d'une grossesse en captivité. Libérée à la suite du débarquement américain, elle donna naissance à sa fille Sonia à Casablanca, en 1943. Au terme d'une longue enquête, mes investigations ont permis de localiser Regina Gluckman et sa fille Sonia aux États-Unis. Touchée par ces recherches, Sonia exprime désormais le vœu de revenir au Maroc sur les traces de ses premières années, honorant ainsi la mémoire d'un pays dont sa mère avait toujours gardé un souvenir ému. Cette mémoire se perpétue aujourd'hui à travers la troisième génération : le fils de Sonia, Evan Wolf Buxbaum, est un cinéaste et producteur. Plus de 80 ans après sa naissance, le lien entre Sonia et sa terre natale reste vibrant. Dans un courriel, daté du 11 mai 2026, elle confirme son désir de retrouver ses racines : « Oui, je pense encore visiter le Maroc, mais pour le moment mes petits-enfants sont très jeunes … », m’écrit-elle.[2]
Sous l’administration de Vichy au Maroc (1940-1944), le réseau d'internement comprenait 14 camps principaux aux fonctions diverses (transit, séjour surveillé, travail), gérés par la direction des Affaires politiques du Protectorat. Regroupant près de 4 000 personnes, ce réseau comptait des centres importants comme Bouarfa, Missour, Oued-Zem, ainsi que Boudnib et Erfoud dans l'Oriental.
Au sein de ce dispositif, le camp de Sidi El-Ayachi, le plus vaste du Maroc, se distinguait comme le principal centre de transit à caractère familial. L’historienne américaine Meredith Hindley précise que les autorités de Vichy avaient ouvert ce camp, à l’automne 1940, pour y détenir les réfugiés qui avaient dépassé la durée de séjour autorisée à Casablanca (in https://archives.jdc.org/exile-casablanca/). Localisé à quinze kilomètres d’El Jadida et à deux kilomètres d’Azemmour, à l’embouchure de l’oued Oum-Erbia, ce site occupait un ancien camp militaire français datant de 1910. L'infrastructure se composait d’une quinzaine de bâtiments de plain-pied en maçonnerie, répartis en plusieurs groupes et ceints d’une clôture. Le lieu tire son nom, dit-on, du célèbre moujahid Mohammed El-Ayachi (1563-1641). On raconte qu'au temps de sa lutte contre les Portugais de Mazagan, ce caïd d’Azemmour y déposait ses armes[3].
Durant la Seconde Guerre mondiale, l'endroit acquit une triste réputation. Les autorités du Protectorat l'avaient transformé en lieu de détention et de transit pour une population particulièrement hétérogène d'«indésirables » du régime de Vichy. Le centre concentrait des républicains espagnols fuyant le franquisme, des Italiens civils de plus de 18 ans, des Polonais, des francs-maçons, ainsi que des marins norvégiens ou danois. Il hébergeait également de nombreux Juifs étrangers (notamment Allemands et Autrichiens) réfugiés au Maroc : c’est-à-dire sans visa de transit ni permis réglementaires. S'y ajoutaient des anciens légionnaires EVDG (engagés volontaires pour la durée de la guerre), des résistants gaullistes arrêtés parfois avec le concours des services secrets allemands, des détenus politiques français, socialistes et communistes, ainsi que quelques rares étrangers résidant à El Jadida. Comme il s'agissait du seul camp familial, cette communauté captive comprenait principalement des femmes, des enfants, des vieillards et des personnes handicapées en attente de visas pour les États-Unis ou le Canada.
L’organisation logistique du site s'est mise en place dès le début du conflit mondial. Ainsi, le journal Le Petit Marocain du 21 mars 1940 publiait déjà un appel d’offres officiel pour la fourniture de viande au camp, couvrant la période du 1er avril au 30 juin 1940. Après la période Vichy, le 14 octobre 1944, face à la pénurie de médecins et à la misère qui sévissait dans les Doukkala, Marcel Rivault, notable français de Mazagan (El Jadida), plaidait dans les colonnes du même quotidien pour la transformation de Sidi El-Ayachi en un centre d'hébergement, mettant en avant sa capacité d’acceuil et son infirmerie. Dans les dernières années du Protectorat, le camp fut effectivement transformé en centre d’hébergement pour une centaine d’Européens âgés, selon le témoignage d’un ancien habitant de Mazagan.
À l’Indépendance, le site fut converti en hôpital de pneumo-phtisiologie. Jusqu'en 2016, l’établissement portait le nom officiel « Hôpital Sidi El-Ayachi » (voir Bulletin Officiel n° 6480 du 7 juillet 2016). Doté de 80 lits, cette structure traitait les maladies respiratoires, profitant d'un cadre boisé et préservé de toute pollution. L’établissement a fermé ses portes à l'été 2017.
Une survie héroïque
Pendant la durée du fonctionnement du camp, ses effectifs fluctuaient sans cesse. Un rapport du Comité international de la Croix-Rouge, daté du 17 août 1942, indique que le site hébergeait alors environ 290 personnes, dont 138 hommes, 99 femmes et 51 enfants. Une année plus tard, le 6 avril 1943, Édouard Conod, représentant du CICR, signala que le camp comptait 217 internés[4]. Parmi les réfugiés juifs passés par Sidi El-Ayachi, on compte de futures personnalités comme le philosophe Stéphane Mosès (1931-2007), les docteurs Ernest Baden et Hans Landsberg ou encore le couple Gluckman.
Plus de 80 ans après, restait-il encore des survivants de cette période ? C’est au fil de mes recherches, que j’ai découvert un documentaire sorti en 2015 aux États-Unis : When People Die They Sing Songs, réalisé par Olga Lvoff, film qui levait le voile sur l’histoire de Regina Gluckman, ancienne internée de Sidi El-Ayachi, et de sa fille Sonia (diffusé sur plusieurs plateformes de streaming). Le titre choisi par Olga Lvoff, était tiré d'un poème du Russe Velimir Khlebnikov (1885-1922) intitulé Quand les chevaux meurent. Force est de constater aujourd'hui que les personnes anciennement internées devraient avoir atteint ou dépassé le cap d'un siècle, étant nées dans les années 1920 et 1930 ; une réalité démographique qui implique qu'elles sont désormais presque toutes décédées. C'est donc une chance inestimable d'avoir pu identifier, à travers ce film, ce qui représente peut-être le tout dernier témoin direct de cette époque. Dans ce documentaire, Regina Gluckman, née Grunfeld en 1919 en Tchécoslovaquie et décédée à New York en 2016 à l'âge de 97 ans, y livre un témoignage poignant. Sa fille Sonia, conçue au camp de Sidi El-Ayachi et née à Casablanca le 31 mars 1943, vit aujourd’hui à New York.
Ainsi j’ai pu joindre Sonia Gluckman, car sa mère, Regina, était décédée peu après la sortie du film. Elle m'a confié n’être jamais revenue au Maroc depuis leur départ en 1946, et avoue qu’elle « aimerait beaucoup visiter les lieux de son enfance si l’occasion se présentait ». Elle garde une image positive du pays, affirmant que sa mère « parlait toujours en bien des Marocains ».
L'histoire de Regina Gluckman est celle d'une survie héroïque. Alors que ses parents et son jeune frère furent déportés et disparurent à Auschwitz, elle et son jeune époux fuirent la Belgique dès l’invasion allemande de mai 1940. Après avoir erré plus de deux ans dans le sud de la France, espérant en vain gagner l’Espagne, le couple réussit in extremis à prendre un navire traversant le détroit de Gibraltar. À leur arrivée au Maroc, alors sous l'autorité du régime de Vichy, ils furent immédiatement internés.
Le couple fut ensuite séparé : son mari fut envoyé au rude camp de travail de Bouarfa, tandis que Regina restait seule et enceinte à Sidi El-Ayachi. Elle y fit preuve d'une résilience remarquable. Profitant des autorisations de se rendre à Casablanca pour ses consultations médicales, elle achetait des provisions (beurre, œufs) afin d'ouvrir une petite échoppe improvisée dans le camp. Une activité qui lui permettait de gagner un peu d'argent. Elle y cuisinait notamment pour les marins norvégiens détenus[5]. Sa cantine fut malheureusement confisquée par l'administration de Vichy pour être confiée à une Française. « Cette spoliation la mettait encore en colère des décennies plus tard », précise Sonia. Durant cette épreuve, Regina avait pour seul compagnon un chien qu'elle avait nommé « Campy ».
Regina se souvenait que les internés étaient relativement bien traités, occupant leur temps par la lecture ou de brèves escapades à Azemmour. Grâce à son multilinguisme, elle commerçait avec les autres détenus, leur revendant des marchandises achetées en ville lors de ses sorties médicales.
Le camp était dirigé par un officier français, le capitaine Comte de Ménorval et surveillé principalement par des soldats français et des tirailleurs sénégalais[6]. Les soldats marocains, eux, en avaient été écartés : les autorités de Vichy craignaient leur trop grande sympathie envers les prisonniers juifs, un sentiment déjà observé dans d'autres camps du pays.
D’Azemmour à New-York
Après le débarquement allié en Afrique du Nord, Regina quitta le camp en fin 1942 pour s'installer à Casablanca. Sonia naquît en mars 1943 à l’hôpital Maurice Gaud (actuel CHU Ibn Rochd). La famille vécut ensuite durant deux ans au deuxième étage du 10, rue Verlet Hanus (actuelle rue Jaber Ibn Hayane), tandis que le père travaillait pour les forces américaines.
Ils quittèrent le Maroc alors que Sonia avait trois ans ; elle fêta d'ailleurs son anniversaire sur le navire les ramenant à Anvers. « Ils espéraient retrouver leurs proches dans leur maison d’avant-guerre, mais l'attente fut longue et douloureuse avant de savoir qui avait survécu », témoigne Sonia. Les frères de sa mère qui ont survécu ont été autorisés à entrer aux États-Unis, mais pas sa mère qui était alors mère célibataire avec un enfant. « Nous sommes allés à Toronto, au Canada, pendant deux ans, en attendant d’être autorisés à entrer aux États-Unis. »
Elles s'installèrent finalement à New York en 1951. Regina tint un magasin avec son frère à Maspeth, dans le Queens, jusqu'à la fin de sa vie, tandis que Sonia résida à Manhattan depuis plus d'un demi-siècle. Son père décéda le 13 avril 1978 à Anvers.
La réalisatrice Olga Lvoff a choisi de centrer son documentaire sur Regina pour illustrer la force de la musique face au vieillissement et à la perte de mémoire. Celle-ci a défié les pronostics médicaux pendant des années, conservant sa résilience jusqu'au bout. Comme le souligne Sonia avec émotion : « Ce qui me frappe, c'est le caractère et l'être humain merveilleux qu'était ma mère. »
Au début du projet, la réalisatrice avait demandé à Sonia d’évoquer ses racines européennes. En réponse, celle-ci avait dévoilé le passé familial avec une grande précision, tout en découvrant de nouveaux pans de l'histoire qu'elle avait mis par écrit pour les lire à voix haute à sa mère. Regina, pour protéger son enfant unique des traumatismes de la guerre et des persécutions qu'elle avait subis, avait en effet tu certains épisodes douloureux.
Le film a suscité une vive émotion auprès des spectateurs, qui découvrent Sonia fouillant dans des albums photo ou écoutant les récits de sa mère pour reconstituer l'histoire de parents qu'elle n'a jamais connus. Parfois, Regina a des moments d’égarement. Pourtant, d’après Sonia, sa mère a longtemps défié les pronostics médicaux, célébrant chaque anniversaire à Halloween, bien des années après que les médecins l'eurent condamnée.
La relation entre Sonia et sa mère fut fusionnelle. Lorsque Regina a commencé à ressentir les séquelles d'un accident vasculaire cérébral, Sonia se consacra à elle avec dévouement, tout en ayant conscience de l'urgence de documenter leur mémoire familiale. Regina s’éteignit paisiblement chez elle, à New York, le 21 juin 2016. Lors de ses funérailles, son musicothérapeute a joué quelques notes au moment où on la descendait à la tombe.
Lutte contre l’oubli
L’analyse du quotidien à Sidi El-Ayachi révèle un paradoxe saisissant, propre à ce camp dit familial. Si l'enfermement était une réalité juridique et politique, la vie à l'intérieur du site offrait des espaces de liberté impensables dans les camps disciplinaires du sud. Le cas de Regina Gluckman illustre cette singulière porosité : entre ses sorties autorisées pour se soigner à Casablanca et ses escapades à Azemmour, elle maintenait une forme d'économie domestique et commerciale dynamique. En cuisinant pour les prisonniers norvégiens et en revendant ses propres produits, elle démontrait que les internés n'étaient pas dépouillés de leur argent et conservaient un certain pouvoir d'achat. La possibilité de posséder un animal de compagnie – son chien Campy –, de fréquenter la synagogue d'Azemmour ou de cultiver une vie sociale active, dessine le portrait d'un lieu hybride, à mi-chemin entre la zone de relégation et le centre de transit. Sidi El-Ayachi permettait ainsi à la résilience humaine de s'exprimer par des gestes ordinaires, transformant la survie en une forme de dignité retrouvée.
Situé aux portes d'Azemmour et de Casablanca, le camp ne subissait pas l'isolement extrême des sites sahariens. Cette situation géographique privilégiée favorisait des interactions constantes avec la population locale. Grâce à cette proximité, les internés vivaient un semblant de liberté. Parallèlement à cette relative souplesse, le résident général Charles Noguès utilisait le camp comme une véritable vitrine de propagande destinée à la scène internationale[7]. En ouvrant les portes de Sidi El-Ayachi aux inspecteurs de la Croix-Rouge et au Consulat américain, le régime de Vichy cherchait à prouver le traitement « humain » réservé aux réfugiés. Les photographies officielles, mettant soigneusement en scène des détenus propres et convenablement vêtus, servaient d'instrument de communication pour masquer la réalité brutale et les conditions de vie déplorables qui régnaient dans les autres camps de travail.
En préparant le colloque international Documenter les lieux de la violence : représentations, écritures, images et imagination (prévu à Rabat les 25 et 26 juin 2026), le Centre Jacques Berque (CJB), à travers le Réseau de recherche sur les lieux d’enfermement au Maroc, le patrimoine et les mémoires (2R-LEMPAM), ouvre un champ de réflexion fondamental sur les mémoires de détention. Bien que ce réseau privilégie généralement l’étude des « années de plomb », le destin de Regina Gluckman démontre que les enjeux de transmission sont identiques pour la période du Protectorat. Son parcours résonne avec ces travaux car il illustre la difficulté d'accéder aux sources écrites. Face au silence des archives officielles, l'histoire des Gluckman a dû être reconstituée via une « archive-autre », s'appuyant sur des traces mémorielles et des «savoirs situés » à l’instar des albums photos de Sonia ou des chants yiddish de sa mère
Le camp de Sidi El-Ayachi pose la question cruciale de la patrimonialisation de lieux aujourd'hui en péril. Le souhait de Sonia Gluckman de visiter les lieux de son enfance s'inscrit précisément dans cette volonté de transformer un site physique presque effacé en une « mise en récit » historique. Ce processus permet de lutter contre l’oubli et de cartographier une géographie de la violence qui, bien qu'antérieure à l'Indépendance, partage avec les périodes ultérieures cette même caractéristique d'inaccessibilité du terrain et d'évanescence des preuves matérielles. Pour contourner ces obstacles, le réseau préconise de mobiliser des « formes artistiques de documentation », ce qu’accomplit parfaitement le documentaire When People Die They Sing Songs. En utilisant l’image et la musique pour rendre compte de l’insoutenable, ce film transforme le traumatisme de Regina en un objet de mémoire collective. Grâce à la musicothérapie, il permet d’accéder à la mémoire sans infliger de retraumatisation, prouvant que l’art et l’imagination sont des outils efficaces pour documenter les lieux de relégation.
[1] Étant historien local d'El Jadida et des Doukkala, mon intérêt pour le site de Sidi El-Ayachi provient du fait qu'il se trouve dans la zone d'action de mes recherches.
2 Mes échanges avec Sonia Gluckman et la réalisatrice Olga Lvoff ont commencé en août 2021 et se poursuivent de façon sporadique.
3 Voir mes articles sur le site : Le camp de concentration d’Azemmour (Zamane, Décembre 2024), Les derniers témoins du camp Sidi El-Ayachi (Zamane, Mai 2025), Les vestiges de l’hôpital Sidi El-Ayachi : sauver un lieu éponyme et centenaire (Quid.ma du 24 octobre 2025).
4 Encyclopédie des camps et des ghettos (1933-1945), publiée par le United States Holocaust Memorial Museum. 2018.
5 J'ai pu localiser au cimetière européen d'El Jadida la tombe de Lars Larsen, l'un des marins norvégiens internés au camp de Sidi El-Ayachi et décédé en 1941. Cette découverte, détaillée dans mon article « La tombe du marin inconnu » publié dans le magazine Zamane en juin 2024, a reçu les félicitations de Haakon Vinje, représentant du ministère de la Culture de Norvège.
6 Le comportement des gardes sénégalais était souvent décrié. J’ai trouvé au Centre des archives diplomatiques de Nantes (CADN) une lettre adressée par un groupe de marins norvégiens détenus au contrôleur civil d’Azemmour, afin de dénoncer le traitement « très brutal » qui leur avait été infligé par un garde sénégalais (date non lisible).
7Jacob Oliel, Les camps de Vichy au Maghreb de 1940 à 1944 (in Revue d’histoire de la Shoah, octobre 2014) p. 239
